René Barjavel dans
PARIS-MATCH
N°1252 - 5 mai 1973
Chronique Les Parisiens déjeunent - pp. 10-11

 

LE GRAND SECRET
DE BARJAVEL
ÉCRIVAIN DE L'AN 2000

Une bague électronique donnera droit à un crédit illimité tiré sur la Banque centrale de la société nouvelle, un poste de télévision greffé sur le cuir chevelu sera commandé par un simple phénomène de volonté. Mais subsistera toujours la question : « Où allons-nous ? »

En 1973, Lucifer mange du gigot, boit du château-tanesse 70 côte de Bordeaux et publie un best-seller futuriste : « le Grand Secret ». Barjavel-le-Diable, soixante deux ans. Allure de vautour à la Walt Disney. Et, crispé sous sa vieille patte : dix romans et un essai sur le cinéma.
A table : « Je suis boulimique, me confie-t-il en regardant amoureusement le boudin. Je dévore l'actualité-fiction au petit-déjeuner, me bourre de rêves fous à midi, déguste au souper l'utopie à pleines dents. » L'œil s'allume, lance des flammèches. Les mains tachetées de son papillonnent autour des verres de cristal. « Je ne suis qu'un paysan, vous savez... Fils d'un petit boulanger de Nyons, dans la Drôme. » Petite excuse. Petite ruse.
- Quand j'étais jeune... (Il hache son boudin menu-menu)... mon Dieu, c'est loin...
Regard de diable perdu dans le passé. Emouvant. Le boudin est englouti. La voix posée se fait feutrée : « Je suis inquiet pour la jeunesse actuelle, moi qui fus un adolescent protégé... Aujourd'hui, il n'y a plus beaucoup d'espoir. Tenez, en mai 68, durant les manifestations, je suis allé rendre visite à une classe en effervescence, dans un lycée. J'ai parlé, parlé, parlé. Je leur ai expliqué que le grand problème, pour eux, pour nous, pour tous, c'était de survivre. C'est ça qui est capital. C'est ça l'angoisse primordiale liée à la terre... Ils n'ont rien compris... On les mobilise pour des conneries. »
Verre de bordeaux-bis. Hop ! Verre de bordeaux-ter. La mèche de cheveux frisés, plantée haut sur le crâne, frétille allègrement.
Petite pause. Barjavel-mémoire se souvient : « Quand j'étais môme, j'aimais les tréteaux de l'école. Mon grand succès... attendez... oui... Une histoire de bossu ou quelque chose du même me genre... François Coppée ou Zamacoïs... J'étais très bien... mais parlons du « Grand Secret », voulez-vous ?... »
Arrivée du gigot. Présentation. Admiration. Félicitations. Deux tranches. Non, trois.
« Qui a marqué votre vie ? » je dis.
Le nez busqué du Diable palpite légèrement. Puis, très vite : « Denoël, l'éditeur, il m'a appris à écrire. Le philosophe Gurdjieff : il m'a fait vivre. Et Mme Olenka. Elle m'a permis d'espérer. »
Il mange vite. Tranquillité et certitude. Il sait ce qu'il avale. Fin du gigot. Fromage ? Pas de fromage. On va voir. Peut-être fromage.
— ...J'ai connu les groupes Gurdjieff à l'âge d'homme. Trop long à expliquer. C'était un institut d'entraînement psychique. Extraordinaire. Les premières expériences très dures. Exercices physiques. Exercices mentaux. L'humaine machime démontée, remontée, reconstituée.
Je fais remarquer à Barjavel-philosophe que Gurdjieff fut pour ses détracteurs un charlatan et que, écrivain, Catherine Mansfield est morte chez lui à Fontainebleau, dans une étable, tuberculeuse et misérable.
Barjavel balaie d'un geste ces détails sordides : « Elle est morte heureuse. C'est le principal. » Pas de fromage. Il voudrait bien parler du « Grand Secret », parce que tout au long de ses trois cent cinquante-six pages, tout est révélé. Les raisons qui poussèrent Kroutchev à saboter la conférence de Paris, celles qui provoquèrent réellement la mort de Kennedy, etc. Mao. De Gaulle. Elisabeth II. Nehru. Tous dans le coup. Hormis Adenauer qui s'en tira in extremis.
— ... Mme Olenka était une petite Parisienne, confesse Barjavel. Elle me sauva la vie. Je voulais me suicider. Mme Olenka faisait des horoscopes... Chère Mme Olenka !
Dessert.. Oh oui : gâteau au chocolat !
— ... En 1942 j'avais trente-trois ans. J'en avais ras-le-bol de vivre dans un pigeonnier du haut Vaugirard... Paris vu de mon toit était à mes pieds, mais mes enfants couchaient sur des armoires et moi, cassé en deux, sur mon bureau...
(Le gâteau au chocolat était rare en 1942.)
— ... C'est à cette époque que j'ai publié « Ravage ».., Enfant j'avais digéré gloutonnement les bandes dessinées de la collection des « Belles images », « Cri-cri», « le Rayon fantastique ». «Le Rayon fantastique », on ne le trouvait que gare de Lyon... J'étais fou de science-fiction. Je me suis jeté dans cette écriture fantastique. Ce fut le succès. Je n'en suis pas sorti.
 

LE ROI NEGRE C'ETAIT
HITLER

Je précise à Barjavel que « Ravage » fut publié dans « Je suis partout », hebdomadaire fasciste où avait brillé l'étoile maudite de Robert Brasillach, fusillé. « Ravage », lui, sortit indemne de la tourmente, traversant les républiques comme « Le Passe-muraille » de Marcel Aymé et finissant aujourd'hui glorieusement sur les bancs des classes de 6ème en révolte.
— C'est vrai, sourit Barjavel, « Ravage » fait maintenant partie du programme. Nos enfants en font l'analyse classique.
— Avec le temps...
Un café ?
— Dans « Ravage », poursuit doucement Barjavel, il y avait un très vilain empereur noir aux lèvres énormes et au nez plat. Il rêvait de conquérir l'Europe pour installer une domination d'affreux nègres, vous vous rappelez ?... Eh bien, ce noir n'était autre qu'Hitler. Dieu soit loué, on ne s'en est pas aperçu. Si mon livre avait été distribué aux soldats de la Wehrmacht, j'aurais peut-être été exécuté...
Sucré ou non, le café est fort.
Première tasse. Voilà que naît dans l'arôme un Barjavel loin du hors-d'œuvre : « Je suis pour une Société Nouvelle. Chaque citoyen recevrait le jour de sa puberté une bague lui donnant droit à un crédit illimité tiré sur la banque centrale de la nation. Le chaton de la bague correspondant à un numéro matricule. Du nécessaire au superflu, tout deviendrait gratuit avec cette bague... A la rigueur, pour s'amuser, on pourrait travailler un brin, en choisissant un « métier-complément »... Mais attention ; en cas de délit, la longueur d'onde correspondant à votre bague électronique serait supprimée. Hors circuit vous seriez.
Moi : « On crèverait ? »
Lui : « On crèverait. »
Deuxième café. Plus serré encore. L'ombre de Zarathoustra plane au-dessus de nos têtes. L'avenir du monde est au fond de la tasse : « L'espèce humaine est en danger, gronde-t-il. Nous sommes sur un toboggan glissant vertigineusement vers le bas, sans possibilité de retour. A l'arrivée, c'est le mur. A moins de maîtriser la matière... D'où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? »
Moitié Einstein à-la-portée de-tous, moitié abbé Moreux, ce prêtre qui écrivait pour la belle époque des livres d'anticipation, Barjavel-médium enchaîne : « La psychanalyse prétend tout expliquer. Elle ne permet de connaître qu'un tiers de notre personnalité ; la partie instinctive. Les deux autres tiers : la partie émotionnelle et la partie intellectuelle restent dans l'ombre. Alors ? hein ? »
 

MON GRAND SECRET :
« JE SUIS FEODALISTE »

Troisième tasse. Deux sucres. Apparition de Barlavel-critique : « Ne parlons pas de la télé. Je crains qu'elle ne serve qu'à une médiocratisation de l'individu et de la nation. Les feuilletons sont à vomir. Le contrepoids littéraire funèbre. »
II sème à tous vents. Il est pressé : « Mais qu'on se tranquillise, ajoute-t-il. Dans quelques années nous porterons sur nous-mêmes notre poste récepteur. La jonction entre les programmes et les ondes cervicales sera réalisée à l'aide d'un greffon sur le cuir chevelu. On pourra couper l'image et le son par simple phénomène de volonté. »
Petit alcool. Merci.
Barjavel, enfin, tel qu'en lui-même: « J'ai vu au Népal une société féodale. Au centre était le monastère. Autour les artisans. Cette société était ordonnée concentriquement. Moi, Barjavel le vrai, j'aime cette société. Elle correspond d'une certaine manière a ce que fut la véritable société féodale du IXème siècle. Aussi vais-je vous livrer mon grand secret : je suis féodaliste. Et je crois à l'astrologie. Et je crois à l'alchimie. L'astrologie et l'alchimie, c'est comme la médecine, pour en vivre et y croire il faut avoir tué beaucoup de malades. »
Alcool avalé d'un trait. Extra.
Les oreilles de Barjavel paraissent plus pointues. Cocktail de Nietzsche, Gaston Leroux et Jules Verne. Est-il en avance de deux siècles ? Mystère. A côté de lui, Mme Soleil, Jean Rignac et les ordinateurs I.B.M font, dans les vapeurs de l'alcool, figure de fossiles et de champignons ratatinés, les prédictions de Nostradamus de la gnognote, les sondages de l'I.F.O.P des exercices de style, billevesées pour galopins de l'an 3000011 demeurés au XXème siècle.
Vestiaire. Au revoir. Barjavel se retourne :« Ce qui m'agace réellement, c'est d'entendre craquer mes vertèbres et d'être obligé de prendre l'ascenseur. C'est terrible l'âge. Ça vous saisit dès la naissance »

- PIERRE LAFORÊT

C'est « Chez Georges », boulevard Pereire à Pans,que René Barjavel s'est « mis à table » en compagnie de Pierre Laforêt. Sur les conseils de notre spécialiste Robert J. Courtine, le gigot flageolets a été plébiscité. Spécialité maison, (depuis 1926, date à laquelle Georges Mazarquil prenait en main les destinées de la cuisine), le mouton est le roi de l'établissement. On en déguste cinquante par jour, arrosés de bordeaux ou de beaujolais suivant les goûts. Desserts succulents : l'éclair géant de trente centimètres de long et de trois centimètres d'épaisseur. Mais Barjavel, pourtant futuriste, a préféré un « marquis », biscuit fourré au chocolat.
PARIS-MATCH