Interview de René Barjavel par Bernard Drupt

pour la Revue Indépendante, rapportée dans le recueil « Ils m'ont dit » (1972)

Couverture du livre - illustration de Arfoll
 

... René BARJAVEL
 
« Je n'ai plus de voiture... je
suis redevenu un homme libre. »

 

Bernard DRUPT. — René Barjavel, vous êtes ce qu'il est convenu d'appeler un romancier « arrivé ». II me semble, cependant, que vos percutantes chroniques au Journal du Dimanche ont fait davantage pour votre célébrité. Si c'est bien là votre avis, pourquoi ?

René BARJAVEL. — Le public d'un grand journal est infiniment plus nombreux que celui d'un roman, même « à succès ». Mais ce n'est rien à côté de celui d'un « tube ». Vous me dites « arrivé ». Moi je sais que je cours toujours.

B. D. — Vous avez avec ardeur, au cours de l'été 72, animé une campagne sur la sécurité routière. Savez-vous conduire et possédez-vous une voiture ?

R. B. — Je n'ai plus de voiture. Je l'ai vendue, et si Dieu veut, je n'en rachèterai pas d'autre. Je suis redevenu un homme libre et mon foie va mieux.

B. D. — Votre premier roman fut Ravage, paru en 1943, dont on dit communément qu'il a ouvert en France la voie à la science-fiction. Votre exergue de seconde partie laisserait supposer que l'inspiration vous serait venue après lecture de l'Apocalypse de saint Jean... Il pourrait y avoir aussi un parallèle avec l'époque où vous écriviez ces lignes ?

R. B. — Ravage est un roman qui COMMENCE à être d'actualité. Souvenez-vous de la panne d'électricité à New York il y a deux ans. Mais il est à craindre que le siècle ne s'achève pas avant qu'on ait un Ravage entièrement réalisé. Nous sommes dans une société qui dépend entièrement de la distribution de l'énergie. Il suffit qu'une artère se bloque ou que quelqu'un la coupe pour que le corps s'écroule et pourrisse.

B. D. — Notre Revue Indépendante, pour modeste qu'elle soit, porte son titre depuis plus de cinquante ans. Que pensez-vous de la presse, si toutefois vous jugez que liberté il y a encore ? (Je sous-entend, bien sûr, les contraintes publicitaires récemment dénoncées par nos confrères de la presse économique.)

R. B.— Je trouve que la presse en France est très heureusement libre. Quelques contraintes sont inévitables, comme dans quelque métier que ce soit. Jusqu'à ce jour, au Journal du Dimanche, j'ai pu écrire tout ce que j'ai voulu, et j'en remercie souvent René Maine, son directeur. Bien entendu, je n'irai pas prêcher l'assassinat du Président de la République, ni l'incendie de la Bibliothèque nationale...

B. D. — Dernièrement, votre ami Yvan Audouard vous a pris à parti au sujet de la peine de mort... Un peu pour le mieux fixer, dites-nous simplement par oui ou par non, si vous êtes pour le châtiment suprême.

R. B. — Oui, oui, oui, dans certains cas, sans discussion : assassinat d'enfant, trafic de drogue (on en est loin !). Dans les autres cas, c'est à voir. Que les assassins gardent au moins la dignité de risquer leur tête !

B.D.— La collection Folio rééditant votre Tarendol, le présente au lecteur comme votre seul roman d'amour. Il me semble bien que tous vos ouvrages sont des romans d'amour... Y compris le célèbre La nuit des temps que d'aucuns comparent déjà à une légende. Me tromprerais-je ?

R. B.— De l'amour partout, j'en ai mis partout, j'aime tout. Sans amour la vie n'est rien, rien n'est rien.

B. D. — Au travers de vos écrits je pense trouver une dualité entre votre goût du moderne et votre amour du passé...

R. B. — J'aime dans certains moments du passé une sagesse et une science perdues. J'aime dans notre présent son extravagance, sa folie, la fantastique aventure de l'humanité. Je voudrais savoir si elle arrivera à conquérir les étoiles avant de se casser la gueule. Je ne vivrai pas assez longtemps, c'est dommage. Nous vivons une époque merveilleuse où tout est possible, où tout va changer. Même en pire, c'est excitant.

B. D. — Vous demeuriez, je crois, dans un immeuble moderne du nouveau quartier de la Défense. Vous venez de regagner le calme du Champ-de-Mars. Est-ce une décision impérative, gratuite ou préméditée ? (Question par laquelle j'espère vous amener à nous donner votre opinion sur le massacre — ou pas — de la capitale, tous nos adhérents ne lisant pas vos chroniques.)

R. B. — J'ai déménagé parce que j'ai refusé une augmentation injustifiée. Ce n'est pas une question de prix, c'est une question d'honnêteté. En acceptant la montée des prix nous nous faisons complices. Les tours, il faut les voir de l'intérieur. Horizons extraordinaires mais habitat inhumain. Elles sont belles, elles sont laides, elles sont surtout retardataires : elles sont le nec plus ultra du XIX° siècle. Ce n'est pas le Paris de demain, c'est celui d'avant-hier. Montparnasse, on en voit un morceau de partout, au-dessus des toits. C'est un trognon !

B. D. — Pour conclure et pour mieux vous « cerner », je conseillerai à nos amis de lire Les années de la lune, recueil rassemblant vos articles les plus importants où, d'accord ou pas, ils pourront apprécier votre fougue ainsi que votre sens très vif de la description.

R. B. — Merci.

1972

RENÉ BARJAVEL
 


 
Présentation
(Quatrième de couverture du recueil)
 
Bernard DRUPT

 

« Ecrivain, conteur et chroniqueur, Bernard Drupt après 40 ans de journalisme a réuni dans Ils m'ont dit... quelques-uns de ses meilleurs entretiens avec les hommes de lettres qu'il a rencontrés !

L'intérêt évident de ce nouvel ouvrage c'est celui de nous présenter sous un jour un peu plus humain, plus émouvant, ces monstres intouchables... c'est aussi pour certains écrivains le lieu d'approfondir ou de préciser certaines options de pensée et de vie... l'habileté du questionneur parvient à éclairer .d'une lumière insolite -certames zones demeurées mystérieuses dans ces œuvres contemporaines ».

J.L. M.


« 12 romans édités, les meilleures critiques dans la grande presse, membre de divers jurys et Académies, Rédacteur en chef de la Revue Indépendante, les plus grands reconnaissent son talent, sa franchise et son objectivité ».