Article de René BARJAVEL dans la revue

VÉRITÉS SUR LE CINÉMA FRANÇAIS


Couverture de ce numéro de la revue
LE CINÉMA FRANÇAIS DANS 20 ANS

Ce numéro des la collection "Les documents illustrés contemporains", publié sous la direction de Carlo Rim, faisait le point sur l'actualité, les tendances et l'avenir du cinéma français à l'occasion du cinquantenaire de l'invention du cinématographe. On peut noter au sommaire une rétrospective illustrée des cinquante ans du cinéma, et des articles de Tristan Bernard, Carlo Rim, Georges Jesset, Louis Jouvet, Georges Charensol.
Comme dans son article de la même époque et pour la même circonstance dans le Magazine de France (voir), René Barjavel, après en avoir rappelé les tendances techniques, présente sa vision du futur du 7ème art, et il y fait preuve d'un talent d'anticipation étonnant dans ses "prophéties" sur des détails techniques. On trouve là un écho profond de Cinéma Total, essai sur les formes futures du Cinéma, dans lequel il appelait de ses voeux la création d'une école du cinéma. C'est chose faite depuis peu, l'Idhec (Institut des hautes études cinématographiques) a été créé en 1943 par Marcel Lherbier, (devenu en 1984 la Fémis, Fondation européenne des métiers de l’image et du son), et il se réjouit de cette initiative.

 



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LE CINÉMA FRANÇAIS DANS 20 ANS
 
Texte de René BARJAVEL -  Illustrations de Françis BERNARD

 

LE septième art a eu d'innombrables pères. Il leur a fallu près d'un siècle d'efforts conjugués ou dispersés pour l'amener à ouvrir les yeux, et trente-cinq ans pour lui donner la parole. Le voici à la veille d'une nouvelle crise de croissance : il lui reste à acquérir la couleur et le relief, et à s'affranchir du film et peut-être de l'écran. Les États-Unis s'apprêtent à ouvrir au public des salles qui recevront directement les spectacles émis par les studios de télévision. Déjà plusieurs solutions, encore imparfaites, s'offrent au problème de la télévision en couleurs. Le cinéma en relief fait ses premiers essais en Russie. La libération de l'énergie atomique, avant de transformer chacun de nous en petit système solaire, va peut-être permettre d'exploiter toute une gamme nouvelle d'ondes et d'énergies. Les cerveaux des inventeurs bouillonnent. Les mille idées qui germent dans tous les coins du monde feront un jour prochain liées en gerbe, et le cinéma s'installera dans notre vie.

Le.cinéma est à la fois un art, un métier et une industrie. Nous avions, en France, les inventeurs les plus subtils, les techniciens les plus amoureux de leurs outils, et les artistes les plus audacieux du monde. Mais notre induatrie ne pourra sans doute jamais lutter contre celle des États où l'individu se plie davantage aux lois de la collectivité ou aux règles de la rationalisation. Le cinéma français ne pourra, en conséquence, se conserver une place au soleil, ou plutôt à l'ombre, qu'à force de qualité et d'originalité. Essayons maintenant d'imaginer ce qu'il sera devenu dans vingt ans.

Vous voilà peine vieilli, monsieur, et vous, madame, pas du tout. Vous allez même bientôt rajeunir. La médecine a tait de grands progrès !

Vous sortez, ce soir. Vous. êtes invités au gala de présentation du nouveau spectacle de la salle Méliès. Vous appelez un taxi au téléphone, vous vous dirigez vers la porte-fenêtre. Votre appartement a deux sorties, une sur le palier, l'autre sur la rue, au septième. C'est devant cette dernière que le taxi aérien vous attend, stabilisé au ras du seuil.

La salle Méliès est:au dernier étage d'un des immeubles qui entourent la place Maillot. L'Etoile est devenue le coeur de Paris. Les boulevards sont loin vers l'est, envahis par la petite foule, les boutiques et les salles de troisième ou quatrième vision. Le taxi vous dépose sur le toit-terrasse. Il pleut. C'est sans importance. Au-dessus de l'immeuble est tendu un écran de rayons « S » qui provoquent la décomposition instantanée de l'eau libre. Les gouttes se heurtent à sa lame invisible et disparaissent en grésillant.

Là salle est un petit bijou, en forme d'œuf couché. Elle ne contient pas plus de mille places. Les murs sont de teinte crème presque blancne, rehaussée de lègères arabesques d'or, les fauteuils tournés vers le petit bout de l'ovoïde. Nulle trace d'écran.

Vous vous installez, vous reconnaissez non loin de vous le ministre du Cinéma, le recteur de l'Université de Paris. A côté d'eux sont assis quelques grands personnages du cinéma russe, américain, tchèque, anglais, suédois. Ils ont eu le temps de dîner chez eux et d'arriver à l'heure. Seuls les Parisiens sont en retard.

Les murs luminescents s'éteignent doucement. Une voix, sur le ton de la confidence, annonce : « Vous allez assister à la première représentation du Héros de la Nuit, réalisation de Louis Rodier »

On applaudit. Louis Rodier est là, dans une loge. C'est un jeune agrégé de cinéma, formé à la Faculté de Cinéma qui succéda à l'ldhec. Ses deux premiers spectacles ont obtenu un succès considérable dans le monde enfier. Celui qu'il présente aujourd'hui met en scène un épisode de l'insurrection parisienne contre les allemands en 1945. Ce genre de sujets commence à devenir à la mode.

A l'extrémité de la salle, dans l'espace, à l'endroit où se rejoignent et se croisent les faisceaux d'ondes des projecteurs, un brouillard lumineux se. condense. Une grande flamme tout à coup s'élève et le dévore, rouge et dorée, sanglante et glorieuse. L'air flambe. Bruits de mitrailleuses, cris, canons. Une odeur de poudre frappe les narines. La flamme retombe. Une barricade est dressée en travers de la salle. Des enfants traînent des sacs de sable. Un adolescent, torse nu, grenade au poing, s'avance vers les premiers rangs de fauteuils. Ses cheveux sont blonds et ses yeux bleus. Une blessure empourpre son épaule. Toutes les femmes frémissent...
Vous auriez pu ne pas vous déranger, recevoir ce spectacle à domicile. Vous êtes venus pour vous montrer, plus que pour voir. Vous êtes abonnés à la chaîne A. Vous pouvez recevoir toutes les émissions françaises et étrangères de télécinéma.

Les abonnés aux chaînes B, C, D, E, etc... ne reçoivent que les françaises, ou les américaines, les anglaises, les russes, les tchèques, ou diverses combinaisons. C'est une question de tarif et de réglage des postes récepteurs, plombés et surveillés par les inspecteurs de la Compagnie Internationale de Distribution Télécinématographique, dont le premier président du Conseil d'administration fut le metteur en scène français René Clair.

La place éminente que le cinéma français s'est assurée dans le monde est dûe à deux réformes importantes. La première fut l'organisation de l'enseignement du cinéma.

Jusqu'à la création de l'Institut des Hautes Etudes Cinématographiques, seuls le hasard, l'argent et de curieuses combinaisons présidaient au recrutement des réalisateurs, et producteurs du cinéma. Autour d'une élite d'hommes passionnés pour leur magnifique métier, grouillait une faune de cinéastes, fort peu qualifiés. Les jeunes gens sortis de l'ldhec leur firent vite une concurrence efficace, et la création de la Faculté du Cinéma, aboutissement des études de cinéma organisées dans les grands lycées de Paris et de province.créa une classe de gens cultivés et efficaces, qui eurent vite fait de chasser des plateaux les fabricants de films alimentaires. La production fut surveillée par la Direction du cinéma et les producteurs audacieux financièrement encouragés.
Mais les « exploitants », directeurs et propriétaires de salles, continuaient à louer de préférence lea plus mauvaises bandes, celles qui flattaient les.plus bas instincts.

Un décret du ministre des Beaux-Arts (le ministère du Cinéma n'existait pas encore) décida que nul ne pourrait plus acquérir ou dirigier une salle s'il n'était titulaire au moins du baccalauréat lettres-cinéma.

Des exceptions furent faites en faveur de quelques directeurs qui avaient longuement prouvé leur amour des bons spectacles.

Les nouveaux exploitants purent choisir dans la production étrangère les films de grande qualité et présenter les nouvelles productions françaises à un public qui ne demandait que de laisser éduquer. La Faculté Française de Cinéma n'a son égale dans aucune autre nation. Elle reçoit des étudiants étrangers en presque aussi grand nombre que les étudiants français. Ainsi notre goût et notre culture rayonnent dans le monde et par les ondes, et par la pensée...

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Telle sera, nous voulons l'espérer, la situation du cinéma français dans vingt ans. Ce n'est pas impossible. Tous les éléments de cet avenir sont entre nos mains : l'imagination des savants et des artistes, et la passion d'une élite. Il .suffirait d'un peu d'audace de la part d'un ministre. Ce sera sans doute le plus difficile à obtenir. Gardez cette revue et rouvrez-la dans vingt ans...

Si toutefois il demeure, à cette date, quelques grains de poussière de cette planète qu'on nommait la Terre...