NE DEMANDEZ PAS LA LUNE !

Une bonne vieille radio de 1050

 

Homme de communication autant qu'écrivain, René Barjavel dans les années 1950 couvrait par ses activités des domaines aussi variés que la critique de cinéma, de théâtre (rubrique "Le Théâtre" dans l'hebdomadaire Carrefour), puis la critique d'émissions radiophonique - un genre bien oublié aujourd'hui...

Mais René Barjavel avait déjà fait ses preuves comme auteur de S.-F., puisque Ravage, Le Voyageur imprudent et Le Diable l'emporte, ainsi que quelques nouvelles, avaient ouvert la voie en France à ce genre. En mars 1950 il réalisa une fusion des deux domaines, en écrivant une dramatique pour la radio, là aussi un genre à présent oublié qui vivait alors son âge d'or avec des émissions de "théâtre radiophonique" de tous les genres, policier, fantastique, et, exceptionnellement de science-fiction...

Le magazine de programmes Radio 50, dans son n°281 du 11 mars 1950, annonçait l'émission par un petit article de Barjavel lui-même, « Ne demandez pas la lune ! » :

Ne demandez pas la lune - Radio 50

Tous les astronomes du monde, ceux d'hier comme ceux d'aujourd'hui, se sont demandés quelle pouvait bien être l'origine des innombrables cratères qui font ressembler la pleine lune au visage de Mirabeau dévoré par la petite vérole. Volcans ? Non, les cratères lunaires n'ont rien de commun avec des cratères volcaniques. Trous creusés dans la lune par la chute de météores ? Hum ! Il en aurait fallu beaucoup ! Et de belles dimensions ! Et si la lune en avait tant reçu, pourquoi la terre aurait-elle été épargnée ? Un savant américain vient d'émettre l'hypothèse que ce sont sans doute les « trous d'obus » d'une guerre atomique à la suite de laquelle toute vie aurait disparu de la surface de notre satellite. Pas impossible : la lune s'est refroidie avant la terre. Il est vraisemblable qu'elle ait connu la vie, la supercivilisation et la fin des haricots avant même que le premier poisson se soit transformé en reptile sur le rivage de nos propres océans encore chauds. Le visage couturé de cicatrices qu'elle offre à nos regards est-il le reflet anticipé du visage de la terre, quand celle-ci aura fait éruption de rougeole atomique ?

Mais peut-être croyons-nous à tort que la vie n'existe pas sur la lune. Un astronome du siècle dernier a prétendu y avoir distingué des laitues et des sauterelles. Peut-être la vie s'est-elle réfugiée sur cette deuxième moitié de la lune que nous ne voyons jamais, puisqu'elle tourne toujours vers nous le même visage. Et quelle est la forme de cette autre moitié ?

Voila encore un beau sujet de discussion entre savants. Les uns la prétendent ronde, d'autre conique, d'autres aplatie, concave, etc. Et pourquoi pas en forme de tire-bouchon ou d'escalier roulant ?

Pour élucider tous ces mystères, la solution la plus simple était encore, je pense, d'aller y voir. C'est pourquoi j'ai envoyé M. Durand faire ce petit voyage. Et pendant qu'il y était, je lui ai fait faire aussi un petit saut dans le temps. Pas grand-chose. Un peu plus d'un siècle dans l'avenir.Mais un siècle, aujourd'hui, est infiniment plus long qu'il y a mille ans. Quelle différence entre l'homme de 1250 et celui de 1350 ? Pratiquement aucune. Le siècle qui les séparait n'avait pas été plus long qu'une journée. Mais que de temps passé, par contre, entre l'homme de 1850 et nous-mêmes !

Dans ce siècle, un univers - électricité, vapeur, radio, cinéma, télévision, aviation, électronique, désintégration atomique - un univers est né. Va-t-il mourir pendant le siècle prochain ? A M. Durand de prendre la responsabilité de ce qu'il va voir, entendre, et vous faire entendre ! C'est son affaire, ce n'est plus la mienne. Je l'ai envoyé là où il est, mais s'il vous raconte des histoires, je n'y suis pour rien. A beau mentir qui vient de loin, dit le proverbe. Alors, vous pensez, une lune ! et un siècle !

C'est le 13 mars à 20 heures 50 que les ondes du Poste Parisien (445 m ondes moyennes) diffusèrent dans l'éther cette émission d'une heure, pendant laquelle quatorze acteurs se donnaient la réplique.
On tentera en vain à présent d'accorder son récepteur, même s'il s'agit d'un vénérable poste à lampe d'époque, pour capter ces ondes à présent... Elles sont fort loin, puisque, comme il s'est écoulé                   secondes depuis cette émission, l'onde a maintenant parcouru                          kilomètres...

On pourrait regretter d'avoir perdu pour toujours la mémoire d'un tel document, car l'espoir qu'il ait été enregistré est infime, le magnétophone étant en 1950 une invention encore expérimentale et réservée, au mieux, à des usages "officiels"... Quant aux éventuels phonogrammes, leur devenir est aussi hasardeux...

Néanmoins, la chance aidant, et surtout un contact établi grâce à un visiteur du barjaweb, M. Marc Madouraud, à qui je suis déjà redevable d'informations précieuses, m'a communiqué un article écrit dans le numéro 22 de février 1999 du "Bulletin des Amateurs d'Anticipation Ancienne" par Jean-Luc Buard, membre de l'Association des Amis du Roman Populaire (A.A.R.P.), rédacteur en chef de sa revue "Le Rocambole" et grand spécialiste et anthologiste de ces littératures surtout dans leurs formes feuilletonnesques, qui ravive les souvenirs et nous apprend que quelque temps après l'émission, le magazine C'est la vie, dirigé par Jean Nohain, proposait en feuilleton « Ne demandez pas la lune ! Un grand récit d'anticipation d'après le texte de l'émission de René Barjavel », sous forme de bande dessinée avec texte sous images du dessinateur Poléon, du numéro 25 au numéro 34 (en 10 épisodes du 28 avril au 30 juin 1950).

L'article de J.-L. Buard résume cette série et la commente dans une optique éclairée d'anthologiste, concluant que

Barjavel est parti de l'idée que les cratères de la lune sont les traces d'une guerre qui aurait tout détruit de la surface. A la suite de quoi, les lunaires se seraient réfugiés sur la Terre. Il inverse le processus dans son récit, et ce sont les Terriens qui se réfugient sur la lune, tandis que la Terrevue de la lune présente un aspect lunaire.
Sur la lune, et dans la grande tradition de l'anticipation, Barjavel accumule les détails extrapolés, les progrès techniques et les différences de mœurs et coutumes. Son futur est assez dépaysant et réussi, très en avance techniquement et bien reconstitué.

À défaut de l'écoute d'une improbable archive sonore, rien ne vaut la découverte de visu du "feuilleton", qui s'il fut écrit d'après le texte de Barjavel, n'est pas strictement de sa plume, mais plutôt de deux rédacteurs distincts comme le montrent quelques ruptures de style entre les épisodes, d'ailleurs produit à la va-vite car peu rigoureux dans le traitement du titre, du prénom de l'auteur (!) et des résumés...

On verra qu'y apparaissent, dès 1950, des thèmes et concepts que l'auteur déploiera dans ses "grands" romans ultérieurs, en particulier La Nuit des temps.

La retranscription fidèle en est accessible grâce aux liens ci-après, qui proposent trois formes de lecture :

Version complète

Episode par épisode

Texte seulement

Note : il est possible d'imprimer le document pour une consultation plus aisée. À cet effet la mise en page au format "paysage" (ou "à l'italienne") est recommandée.


Complément

On peut croire, en approfondissant l'exploration des archives du journal Carrefour, dans lequel René Barjavel a tenu entre 1948 et 1951 une rubrique de critiques de théâtre, puis d'émissions radiophoniques, que l'espoir de découvrir un jour une archive sonore de ces émissions doive être définitivement abandonné...
En effet, Ne demandez pas la lune fut produite en direct, comme c'était souvent le cas à cette époque, et aucun enregistrement n'en aurait été fait. En date du 22 mai 1951, et à propos d'une autre adaptation radiophonique réalisée par Pierre Bourgoin, Barjavel écrit :

Pierre Bourgoin est un tout jeune homme. J'ai déjà travaillé avec lui, mais nos relations sont purement épistolaires. Comme je le félicitais de ce qu'il avait fait pour mn texte "Ne demandez pas la lune", il me répondit : « Savez-vous que votre émission a eu lieu presque entièrement en direct ? Nous n'avons naturellement pas de chambre d'écho. Nous en avons installé un simili dans l'escalier. Si un camion était passé pendant l'émission, c'était le retour à la terre, brutalement. »
Pourquoi ce tour de force ? direz-vous. Parce que le Centre d'essai de Montpellier ne dispose d'aucun contingent de disques vierges et ne peut par conséquent rien enregistrer. Sans argent, sans appui, sans moyen, il a pourtant réussi une série d'émissions d'une grande qualité...

Mais... voir plus bas.
 


Notes éditoriales