La une de ce journal
Article de René BARJAVEL
dans l'“hebdomadaire européen”
PANORAMA
nos 60~61 - 27 avril 1944

 

 
LE THÉATRE
LE CINÉMA
ET LE PEUPLE

par RENÉ BARJAVEL
 

PAR une radieuse soirée de mon adolescence, j'assistai, il y a quelques années, à la représentation de l' « Œdipe roi », de Sophocle, au Théâtre Antique d'Orange. J'avais pris place aux gradins populaires, tout en haut de la colline, bien avant le coucher du soleil. Vint le crépuscule. La rumeur de la petite ville s'apaisa, pendant que montait celle de la foule qui emplissait peu à peu l'hémicycle. Puis ce fut la nuit. Les lumières tout à coup s'éteignirent. Nous fûmes dix mille à faire silence. Des violons chantèrent. L'orchestre préludait au spectacle. Quand il se tut, chacun sentit battre son cœur confondu à celui de la foule. Des formes blanches apparurent au centre des dix mille présences ferventes. Des voix classées montèrent vers nous et vers les étoiles. Sous le ciel pur, devant le peuple, la tragédie commençait.

Je garde de cette représentation et de toutes celles auxquelles il me fut donné d'assister à Orange, un souvenir profondément gravé dans ma sensibilité. Je me rappelai cette émotion en sortant, l'autre soir, de voir l'« Antigone », de Jean Anouilh. La joie que je venais d'éprouver était d'un ordre bien différent. A Orange, j'étais un spectateur perdu, une parcelle de cette foule compacte que la grandeur du décor, la beauté de la nuit, la puissance des voix, et le paroxysme des passions, pétrissaient comme le vent pétrit la mer. A Paris, j'étais un individu isolé dans son fauteuil, attentif aux nuances des mots, qui se réjouissait dans son intelligence du tournoi verbal Créon-Antigone, approuvait l'un, approuvait l'autre, appréciait le métier des acteurs, et s'inclinait devant le talent de l'auteur.

L' « Antigone », d'Anouilh, est la pièce la plus pure, la plus dépouillée, une des plus belles que le théâtre contemporain ait produites. Je me disais pourtant, en respirant l'air frais de la petite place de Montmartre, à la sortie de l'Atelier, que cette pièce ne pourrait pas être jouée à Orange.


(Suite page 4)

Frontispice et haut de la page 4 (suite de l'article)

Il est bien évident que Grecs et Romains avaient autant que nous la possibilité de construire de de petites salles pouvant contenir cinq cents spectateurs. S'ils se donnaient la peine d'ériger ces formidables enceintes capables de recevoir presque toute la population d'une ville, c'est qu'ils avaient du théâtre une conception bien différente de la nôtre.

Dans la tragédie antique, le peuple joue son rôle. Le spectacle est un tout parfait dont les éléments sont la grandeur naturelle du décor, la présence compacte de la foule, la puissance des mots, et la sérénité du ciel.

Au moyen-âge, les mystères relèvent presque de la même conception. Ils mettent également en scène les Dieux, qui sont aussi vivants, aussi présents, aussi terribles pour la foule qui se presse devant les cathédrales que pour celle qui s'entassait sur les gradins. Le peuple est saisi, brassé par des sentiments puissants. La grandeur des pierres dressées vers le ciel étoilé, le coude à coude de milliers d'humbles croyants favorisent la naissante de l'émotion collective. Le peuple participe par sa foi, sa crainte, sa joie, par sa densité indispensable, à l'épanouissement du spectacle.

Tout cela n'est plus possible à partir du moment où les murs de là salle restreignent le nombre des spectateurs. Dès le XVIIème siècle, le théâtre, qui était jusqu'alors un moment de la vie populaire, devient une distraction pour un public réduit, de nobles, de bourgeois, et d'intellectuels. L' « Antigone » d'Anouilh marque le point extrême atteint aujourd'hui par le théâtre dans cette évolution, dans cette décantation.

Sa pièce est un dialogue intérieur, un débat dans le crâne d'un intellectuel sceptique et intelligent. Il est évident qu'elle est destinée à un public à la ressemblance de l'auteur. Devant dix mille spectateurs, commerçants, paysans, artisans, semblables à ceux qui se réunissent à Orange, elle ne serait plus qu'un chuchotement.

Notre peuple n'a d'ailleurs plus peur des Dieux. Pour le remuer profondément, il faudrait faire appel à d'autres craintes, à d'autres amours, à d'autres haines. Pour bouleverser une foule d'occident, il faudrait lui présenter les problèmes qui la touchent, et mettre en scène, par exemple, au lieu des Créon, les meneurs de peuples contemporains. Peut-être le théâtre de demain puisera-t-il dans l'Histoire que nous vivons, des sujets de grandes tragédies.

Mais nous ne le croyons guère. Il n'y a plus de salles assez grandes pour qu'y puissent naitre ces émotions tempétueuses qui nécessitent un cerlain poids de chair collective. Les auteurs sont contraints d'écrire pour cinq cents auditeurs. Et c'est une limite pour leur talent.

Les grandes salles d'aujourd'hui, les plus grandes salles de demain, seront construites pour un art nouveau. Le théâtre verra se restreindre de plus en plus son public, composé de plus en plus de lettrés et de spécialistes. Le peuple va, ira au cinéma. Bientôt, le cinéma total, en couleurs et en relief, libéré de la servitude de l'écran et des salles obscures, présentera aux foules immenses, rassemblées sur les stades des spectacles prodigieux. La foule sera saisie, non plus par la puissance de la peur ou de l'amour, mais par celle des moyens techniques. Des personnages grands comme des arbres apparaîtront et disparaîtront devant elle, des architectures rutilantes monteront jusqu'aux étoiles, pour s'effacer aussitôt et laisser la place à la tempête verte de la mer déchaînèe, ou à des vergers de cerisiers qui fleuriront à l'instant sous ses yeux.

L'univers tout entier, et les rêves les plus délicats et les plus farouches des poètes, les anges et les monstres, et l'homme décuplé, la fleur grande comme une cathédrale, et l'Himalaya domestiqué, et le soleil proche et la lune présente, tels seront les éléments du nouveau merveilleux qui sera offert aux peuples de demain.

Le théâtre a définitivement rompu le contact avec la foule. Le cinéma a pris sa place. Il est pour l'instant un adolescent blême qui ne sait ce qu'il veut ni ce qu'il peut. Nous pouvons deviner quelle sera sa prodigieuse carrière. Déja il a pris sa place dans la vie de l'homme du peuple. Quand il aura atteint son développement total, quand la technique l'aura arraché à la toile plate pour le faire danser sur 'es places publiques, quand peintres, musiciens, poètes, architectes, collaboreront sous la direction volontaire d'un metteur en scène, quand le même spectacle, transporté par les ondes, sera projeté à la fois dans des milliers de salles et de stades, et dans des millions de foyers, le génie de l'homme disposera alors d'un moyen d'expression digne des Dieux.

Il reste à souhaiter que ce ne soit point le Diable qui s'en empare.

René Barjavel.