Boire un petit coup

BOIRE OU CONDUIRE
IL FAUT CHOISIR !

QUELLE horrible alternative pour un Français !

Ce slogan, que nous lisons chaque jour sur nos écrans TV, nous place dans une situation déchirante : sacrifier l'un à l'autre l'un des deux V qui rendent supportables nos soucis : le Vin ou la Voiture. Il y va du troisième V : de notre Vie, et de celle d'autrui...

Si nous obéissons à ce conseil impératif, nous voilà en train de mettre en danger l'une des deux plus. importantes industries françaises, d'ébranler les deux, peut-être, celle de l'automobile et celle du vin... Si nous buvons moins, les vignerons du Sud-Ouest vont prendre leurs fourches et leurs fusils, et venir assassiner les gendarmes. Si nous roulons moins, le nombre des chômeurs va crever le plafond.

Mais si nous négligeons le conseil et continuons de prendre le volant avec l'assurance que donne un repas bien arrosé, nous risquons d'arroser la route avec notre sang super-alcoolémisé, et celui de nos passagers et de l'automobiliste d'en-face ou d'à-côté.

Le professeur Got, l'éminent chirurgien de l'hôpital de Garches, est apparu vendredi sur nos écrans pour nous le confirmer. Il est à la tête d'une équipe spécialisée dans les soins d'urgence aux accidentés de la route. Chaque jour, ambulances et hélicoptères leur apportent leur lot de victimes sanglantes. Pendant les week-ends et les grands « ponts », c'est une avalanche de corps meurtris, de visages déchirés, de crânes fendus, de colonnes cassées, de ventres ouverts qu'un courant de sang déverse sur l'hôpital, submergeant les lits, épuisant les chirurgiens hallucinés. Dans cette lutte perpétuelle, les hommes en blanc remportent des victoires, mais savent qu'ils ne peuvent pas gagner la guerre. Le cauchemar est sans cesse recommencé. La sévérité et l'horreur de cette lutte que le professeur Got mène contre l'absurde lui ont creusé les joues, durci le regard, donné un visage d'ascète et de combattant. Il a demandé à la gendarmerie de faire une enquête systématique sur le taux d'alcoolémie des responsables d'accidents, mortels. Et il nous en a communiqué les résultats : 41 à 43 % des accidents mortels sont causés par des conducteurs (ou conductrices...) qui charriaient dans leur sang une quantité dangereuse d'alcool.

C'est une statistique implacable. Mais vous verrez qu'on peut faire dire à une statistique le contraire de ce qu'elle signifie. Tant qu'il ne s'agit que de chiffres, tout peut se discuter. Quand on se trouve bru.talisé par les faits, personnellement ou dans son entourage, on reconnaît alors, avec stupeur, l'évidence...

Mon plus vieil ami, Jean Renon, qui avait traversé la vie en gardant à son coeur une fraîcheur d'adolescent, a été récemment assassiné par un chauffard ivre dont la voiture a traversé la route pour venir percuter la sienne. L'accident a fait quatre morts, dont le coupable. Jean Renon, brisé, lacéré, ouvert, a passé dix heures sur une table d'opération où des mains rapides, adroites, dévouées jusqu'à l'exténuation, ont essayé de remettre en place les merveilles fragiles d'un corps humain, fracassées et dispersées par un engin que poussaient la puissance puante du pétrole et la puante stupidité de l'alcool.

Le miracle était impossible. Jean Renon est mort quelques heures plus tard, sans avoir, comme on dit, repris connaissance. La dernière « connaissance » qu'il ait eue de la vie a été l'incroyable stupéfaction du choc. Où qu'il soit, maintenant, il est en paix, et peut-être en un lieu où il a trouvé les réponses aux questions qu'il se posait, que nous nous posions ensemble. En un lieu où sont recueillies les âmes innocentes et généreuses.

Mais où est le mort qui l'a tué ?
Lui non plus n'est plus coupable...
Le véritable assassin, ce n'est pas celui qui a bu, c'est celui qui a fabriqué la boisson mortelle, celui qui en a prôné la consommation, celui qui ne l'a pas empêchée.

Le vin, le pastis, le whisky et leurs complices moins puissants ne tuent pas seulement sur les routes. Ils emplissent les hôpitaux de foies pourris, de coeurs graisseux, d'artères ratatinées, de poumons troués, de cerveaux hallucinés. Ils multiplient les accidents du travail, engendrent des enfants tordus, détruisent les familles. L'homme ou la femme qui, quelles que soient ses difficultés, cherche le réconfort dans le vin ou une autre forme d'alcool n'y trouve, après une brève euphorie, que l'hébétude aigre, puis le désespoir qui déborde sur les siens.

Mais l'alcoolisme « à crise » n'est rien à côté de l'alcoolisme habituel et inaperçu, de la petite surdose bijournalière absorbée à chaque repas presque à chaque place de chaque table familiale ou de restaurant. C'est cette dose-là qui conduit aux hécatombes routières, favorise et accélère les cancers et toutes les maladies. C'est cette habitude innocente qui tue. Nous sommes devenus ce pays extravagant où boire de l'eau paraît ridicule, sinon honteux...

Une des tâches premières des pouvoirs publics devrait être la désalcoolisation de la France. Le gouvernement actuel s'y essaie avec timidité, mais nous ne trouverons certainement pas trace de ce souci dans le programme que M. Barre, doit prochainement nous faire connaître, pas plus qu'on ne peut le dénicher dans le Programme commun, ni dans aucun discours de M. Mitterrand, ni qu'on puisse s'attendre à le voir annoncer dans le manifeste d'aucun parti politique, parmi les merveilles qui vont nous être promises d'ici au mois de mars prochain.

C'est que la culture de la vigne, la fabrication et le commerce des vins et des alcools représentent une puissance électorale considérable que personne ne veut se mettre à dos.

Et dans la campagne qu'il a osé entrprendre malgré cela, le gouvernement se garde bien d'attaquer l'adversaire de face. A la TV, dans les journaux, sur les affiches, on ne parle que d'un malfaiteur au visage vague et anonyme : l'alcool. On se garde bien de dénoncer sa véritable identité, de peur de mettre de mettre le feu au Midi...

Le responsable de l'alcoolisme moyen du Français moyen, à quelque milieu qu'il appartienne, c'est le vin quotidien. Le vulgaire litron, le pot, le kil, l'élégante bouteille, les diverses variétés de notre biberon national. Auquel s'ajoutent fréquemment le pastis dans les classes populaires et le whisky chez les cadres et les P.D.G. Mais la bonne base solide, séculairement implantée, c'est le pinard, du gros rouge au cru distingué. Et qu'on ne vienne pas nous faire la propagande du vin « de qualité », prétendu moins dangereux que le vin ordinaire. Au point de vue sanitaire, le vin de qualité n'a sur l'autre que l'avantage de coûter cher. ce qui fait qu'on en boit moins. Mais il contient lui aussi son verre d'alcool pur par litre.

On ne désintoxiquera pas la France sans lutter ouvertement contre le vin. et donc contre la vigne. Ce qui ne veut pas dire contre les vignerons. Ces cultivateurs, comme les autres, ne demandent qu'une chose : gagner leur vie sur leur sol. il faut les aider à gagner mieux leur vie en fabriquant moins de vin, c'est-à-dire en cultivant autre chose. Le soleil du Midi permet bien des solutions. C'est le travail du ministère de l'Agriculture et des syndicats agricoles de les chercher et de les promouvoir, plutôt que de se transformer uniquement en organismes de réclamation et de distribution d'indemnités-sécheresse ou d'indemnités-inondations.

La propagande anti-alcool commence quand même à porter ses fruits. Les jeunes boivent moins. L'enquête de la gendarmerie le prouve : c'est parmi les jeunes conducteurs que le taux d'alcoolémie est le plus faible. Le plus élevé se situe dans la tranche de 40 à 55 ans. C'est l'âge du plateau, au sommet des carrières. Ou bien on est installé, satisfait, et on s'épanouit à table, et glou-glou-glou. Ou bien on se sent plus ou moins en péril, sur une chaise vacillante, et on cherche l'illusion d'un équilibre en s'accrochant au goulot.

Après 55 ans, l'alcoolémie diminue...

L'estomac ne va plus très bien, on commence à sentir l'existence de son foie, on dort mal, on urine moins facilement... Le matin, en se rasant, on tire la langue devant son miroir : elle est blanche... On apprend la mort subite d'un collègue à peine plus âge, terrassé par un infarctus... et que le cousin Jules, qui buvait pas tellement... tellement..., mais, quand même un peu trop..., vient d'entrer en clinique où on lui a enlevé un chapelet de calculs gros comme des billes qui lui bourraient la vésicule...

— Et André, qu'est-ce qu'il a ?
— Un cancer du pylore...
— II picolait, hein ?
— Oh ! pas tellement... tellement...

Alors, prudemment, on commence à prêter l'oreille aux publicités des eaux minérales... Brrr ! .. On ne peut pas dire que ce soit... Surtout avec le fromage... Ce qu'il faut faire, pour sa santé !...

Voyez, cependant, les conclusions diverses qu'on peut tirer d'une même statistique : il y a 41 à 43% des conducteurs ayant trop bu parmi les automobilistes meurtriers, établit l'enquête systématique de la gendarmerie.

Les buveurs sont dangereux. Conclusion : il faut empêcher les conducteurs de boire. D'où propagande, et vérification des taux d'alcoolémie, au hasard, sur le trafic routier.

Mais, d'après les chiffres, d'autres sont plus dangereux encore...

Ceux qui n'ont pas bu !... Ils constituent la grande masse des assassins du volant, près de 60 %... Conclusion : on devrait obliger tous les automobilistes qui se mettent en route à avaler une dose d'alcool...

En réalité, les buveurs et les non-buveurs ont quelque chose en commun : l'automobile... Imprudence, fatigue, sommeil, bêtise, quelle que soit la cause de la manœuvre fatale, que l'alcool encourage à commettre, c'est la voiture qui est dangereuse en soi. Une tonne de fer, lancée à cent à l'heure, c'est un obus. Au choc, il explose.

Les limitations de vitesse sont inopérantes, parce que de moins en moins observées. Le seul moyen de mettre fin aux assassinats du dimanche, ce serait de ne fabriquer que des véhicules ne pouvant pas dépasser le quarante à l'heure...
Houououou !...

Vous entendez le cri de réprobation des automobilistes indignés ?
Vous en êtes ?
Ne vous inquiétez pas, on ne le fera jamais.

4 décembre 1977