Article de René Barjavel au Journal du Dimanche du 1er janvier 1978
 



Pour bien commencer l'année

 

Bonne Année, Bonne Année ! Amis et amies du Journal et du Dimanche, et des autres jours aussi, et à vous tous bonne année ! et aussi à ceux qui ne lisent jamais ce journal, et à ceux qui ne lisent jamais rien, à tous ceux de tous les âges et de tous les sexes, de tous les coins de l'hexagone, de toutes les courbes du monde rond, bonne année ! À tous du pain et du chocolat, à chacun de l'or s'il en veut, l'amour s'il le cherche, un corps obéissant, un cerveau clairvoyant, un cœur indulgent, et la paix avec les autres et avec soi.

Voilà déjà bien quelques années que je vous souhaite tout cela et d'autres choses encore, non seulement le 1er janvier mais chaque semaine, même quand je ne l'écris pas. En êtes-vous plus heureux ? J'en serais étonné... Ça ne fait rien. Je continuerai. Dans la recherche de l'amour, du bonheur, de Dieu, l'essentiel est de s'obstiner. Mais il faut s'obstiner dans la bonne direction.

Le bonheur est là, à côté de nous, à chaque seconde de chaque jour. Il nous suffirait de le voir et de lui ouvrir les mains, mais nous ne pensons qu'à celui que nous n'avons pas encore. Et nous piétinons toutes les heures d'aujoud'hui. Notre vie, pourtant, n'est faite que de la guirlande des aujourd'hui.

... L'amour que nous donne le soleil... Chaleur, lumière et vie, et chaque jour il recommence, même derrière les nuages, même la nuit, il fait le tour du monde pour être sûr de ne manquer personne. On nous affirme qu'il ne tourne pas, que c'est nous qui tournons autour de lui. Pour qui nous prend-on ? Nous le voyons bien, qui se couche pour aller éclairer l'Amérique et qui se lève après avoir chauffé les Russes... Tourne, Soleil, continue ta ronde, nous ne croyons pas les maîtres d'école, c'est en toi que nous croyons...

... L'amour que nous donne la pluie, le vent, la fleur qui sent le paradis, la pomme, la poire et le raisin, même avec les pesticides, on épluche, on lave, on rince bien, il reste du bon à l'intérieur.

... L'amour que nous donne l'air que nous respirons sans jamais nous arrêter, ni le jour ni la nuit. L'air qui nous donne son oxygène, et emporte nos déchets, qui nous lave tout l'intérieur, fait tourner les moteurs de nos milliards de cellules, entretient leur chauffage central et vide toutes leurs poubelles. Pensons-nous à lui, parfois, avec un peu de gratitude ? Nous arrive-t-il de l'accueillir quand il entre chez nous, de l'accompagner le long de nos narines, d'être avec lui pendant qu'il emplit nos poumons et frétille jusqu'au fond de nos orteils ?

Parfois, rarement, par un coup de printemps, de soleil neuf, les pieds dans l'herbe d'un pré, quand l'odeur des narcisses nous assaille... Nous nous gonflons, nous nous enflons, nous voudrions faire craquer nos côtes, devenir montgolfières. Et puis c'est fini, nous n'y pensons plus, nous passons le reste de l'année à lui dire qu'il pue et qu'il est pollué. À qui la faute ? Il fait son travail quand même. Et nous faisons le nôtre en grognant, nous respirons sans y penser, nous avalons la pomme sans la goûter, nous trouvons le soleil trop chaud, la pluie trop mouillée, les fleurs idiotes, nous avons ras le bol de tous et de tout.
L'amour que nous devons donner, alors, où est-il ?

Il est là... Nous en sommes pleins, comme des barriques d'un grand bordeaux 1976, la somptueuse année. Mais par une alchimie singulière nous réussissons à transformer ce nectar en vinaigre tourné et en pissat d'âne. Il nous corrode à l'intérieur, nous donne l'haleine putride, et quand nous le crachons il fait des trous dans l'environnement.

Heureusement, l'opération n'est pas irréversible. Vous pouvez très facilement redevenir buvable. Il suffit de quelques exercices simples. Par exemple, si un « abruti » vous prend la place de stationnement que vous visiez depuis le bout de la rue, au lieu de devenir violet de rage et de sortir votre revolver, souriez-lui au passage et faites-lui un geste d'amitié. S'il n'en meurt pas de stupeur il va, lui aussi, commencer à redevenir ambroisie.

Essayez, avec vos proches, et avec vos moins proches, avec le temps qu'il fait et les choses qui se font, essayez d'être avec au lieu d'être contre, de sourire au lieu de mordre, essayer pendant huit jours, un jour, une heure, vous verrez comme c'est facile et (vous serez surpris) comme c'est agréable.

*

Nous avons tout ce qu'il faut pour nous fabriquer une bonne année. Comme chaque année... Mais cette fois-ci s'annonce particulièrement bien.
D'abord 1978 débute par un dimanche. Ça nous escamote un « pont », mais, symboliquement, commencer par se reposer avant de travailler, c'est réconfortant. Les ponts, d'ailleurs, ne manqueront pas : le 1er mai est un lundi et l'Ascension le suit trois jours après. Voilà une semaine exquise. La semaine suivante, c'est Pentecôte et son lundi. Quel joli mois de mai... Le 14 juillet est un vendredi, le 15 août un mardi, la Toussaint un mercredi, Noël un lundi... C'est superbe... Et Pâques se place en mars, juste après les élections. Nous pourrons aller à la campagne boire une rapide goulée de printemps pour nous remettre de nos joies ou de nos amertumes. Jusque là, nous aurons savouré deux bons mois de grand spectacle permanent, avec toutes les vedettes surdopées, au paroxysme de leur forme.

Nous verrons du catch à quatre, catch à six, catch dans la boue et le goudron, karaté, massue, hallebarde, mitrailleuse, piège à tigre, yatagan, ouvre-ventre, coupe-tête, tout le répertoire plus l'inattendu, en accélération continue jusqu"à la dernière représentation. Quand le vaincu roulera dans la sciure, le soir du second tour, à 20 Heures exactement, se terminera l'année qui vient de commencer aujourd'hui, et commencera la deuxième année 1978. Nous aurons deux jours de l'an... Le second sera peut-être fêté plus que le premier. Si l'opposition l'emporte, il y aura bals aux carrefours et dans les usines, et grands espoirs et réjouissances, jusqu'à ce que MM. Marchais et Mitterand sortent leur couteau. Si la majorité conserve sa place au volant ce sera le grand festival des grèves et des défilés, les fleuves de pancartes printanières, la marée des revendications exaspérées. Il y a eu trop de promesses. Dans un cas comme dans l'autre elles ne peuvent laisser que des espoirs déçus. Ce qui nous conduira peut-être à de nouvelles élections, et à un troisième jour de l'an avant la Saint-Sylvestre. Quelle que soit cette année, elle ne nous laissera pas le temps de nous ennuyer.

*

Je vais vous donner l'occasion de bien, de très bien la commencer. Elections ou pas, gauche ou droite, pont ou pas pont, il y a des gens que ni ces événements ni ces fêtes ne toucheront. Ce sont des hommes, des femmes, mis à l'écart de la vie sociale par l'âge, la solitude, la maladie. Sans famille, vivant seuls, n'ayant plus la force de faire leurs courses, leur cuisine, parfois même de se laver... Leur place est à l'hospice ? Oui, sans doute, mais désespérément ils veulent rester chez eux, dans la chambre isolée ou le petit logement où ils vivent depuis, leur semble-t-il, toujours. Une association a été fondée, pour les aider, par un jeune couple qu'entourent d'autres permanents. Tous, ils ont renoncé à tout autre travail, à toute ambition personnelle, pour se consacrer entièrement à cette tâche. Assistés par une cinquantaine d'autres personnes qui donnent un peu de leur temps, ils ont secouru en 1977 des centaines d'isolés. Cela consiste à les laver et les faire manger comme des nourrissons, à les descendre dans les bras du 7ème étage pour leur permettre de faire quelques pas sur le trottoir, à repeindre leurs murs, réparer leurs meubles, faire leurs démarches, à intervenir de mille façons, toujours avec gentilesse, avec amour, avec gaité. Je vous ai déjà parlé d'eux, je vous en parle encore parce qu'ils ont besoin d'argent. Je les signale à M. le Maire de Paris. C'est dans sa ville que cela se passe, malheureusement, faute de moyens dans un seul arrondissement. Peut-être pourrait-il aider à ce que cette association bourgeonne ailleurs dans Paris. Les huit et leurs assistants ne demandent pas mieux. Leur bonne volonté est sans limite. Mais le Maire de Paris a en ce moment d'autres soucis : le mois de mars se lève à l'horizon. Alors, nous, n'attendons pas. Vous n'avez pas tout dépensé pour les fêtes ? Si ? Alors faites un trou d'avance dans le mois de janvier. Vous avez fait des cadeaux à ceux que vous aimez. Je vous promets que dès le dernier mot écrit mon stylo va quitter cettee page pour sauter sur mon carnet de chèques. Faites-en autant, tout de suite, n'attendez pas, vous n'y penserez plus. Et si vous avez seulement un petit billet au fond de la poche, mettez-le dans une enveloppe, et envoyez-le. Il pèsera le même poids d'amitié.

Voici les coordonnées : Accueil et Service  10 rue Erard 75012 Paris. CCP La Source 3475510. Tél. 345.46.67
(Note : Les coordonnées fournies à la fin de l'article de 1978 sont maintenant périmées. L'Association Accueil et Service s'est maintenant développée, son siège est : 163 rue de Charenton 75012 Paris).

Merci ! Vous voyez que votre année a bien commencé !...

1er janvier 1978