Article de René Barjavel au Journal du Dimanche du 2 novembre 1980
 



René Barjavel a vu le face-à-face T.V. (Reagan~Carter)

 

Bouton pressé, mon poste palpite et s'allume. Je m'assied bien au fond de mon fauteuil,pour écouter à l'aise MM Carter et Reagan s'affronter en une joute qui doit être, nous a-t-on dit, décisive. Des paroles échangées va dépendre le choix du futur président des Etats-Unis. Et, peut-être, le sort du monde. Cela peut se décider à un bulletin de vote près. Et ce bulletin dépend de ce que l'un ou l'autre de ces deux hommes va dire. « Au commencement était le verbe. » Eh bien, il continue…
L'Esprit ne flotte plus sur les eaux, mais sur les ondes. Il ne s'agit plus de créer le monde, mais d'essayer de l'empêcher de se détruire... Et il ne s'agit plus de l'Esprit, maisde deux esprits humains dont nous allons apercevoir, très vite, les limites.
Qu'ils sont petits !...
C'est l'impression immédiate que je reçois de leur première image sur l'écran. Le plateau de la télévision américaine est tendu de rideaux bleus, le sol couvert d'une moquette bleu foncé. Les deux hommes, à quelques mètres l'un de l'autre, chacun derrière son minuscule pupitre éclairé de blanc, ont l'air de deux astronautes éjectés dans le vaste ciel avec leurs tableaux de bord auxquels ils se cramponnent. Ils flottent dans le vide. Ils sourient, courageusement. L'un d'eux parle. Reagan. Que dit-il ?
On ne comprend rien...
Les techniciens de la T.V. essaient de nous faire entendre en même temps, avec le même volume, la parole directe en anglais et sa traduction en français. J'ai beau essayer, par un énorme effort mental, d'isoler le français, je n'y parviens pas, l'anglais l'accompagne, il se cognent l'un à l'autre, leurs syllabes se mélangent et se superposent, cela fait un beefsteak haché mi faux-filet mi sardine qui me soulève le cœur jusqu'au bord des oreilles. En multipliant cela par vingt, on a une idée de ce que fut la confusion des langues à la Tour de Babel. Pas étonnant que la tour se soit écroulée…
Je modère le son jusqu'au murmure. Faute d'entendre Reagan, je le regarde.
L'image seule, l'image sans le son, est extrêmement parlante : cet homme est usé.
Le visage de Reagan fait penser à une vieille chaussure. Un de ces souliers dont on ne veut pas se séparer, qu'on a fait ressemeler six fois, qu'on a soigné, ciré, astiqué tous les jours, qui brille par tous ses plis, mais que de plis ! Que de rides, que de couurs, que de sillons, que de crevasses visibles ou amorcées...
Les petits yeux vifs pétillent, mais les paupières pendent, le sourire est vivant, mais les dents qu'il découvre ne le sont sûrement pas. La peau du cou, flétrie, balote sous la machoire inférieure. Au début du siècle, les vieilles dames qui se découvraient un cou pareil dans leur miroir se mettaient à porter une guimpe ou un ruban noir qui le cachait jusqu'au menton. Un candidat à la présidence des Etats-Unis ne peut évidemment pas avoir recours au même camouflage...
Reagan à la Maison Blanche ? Si j'étais électeur américain, je craindrais, non pas son âge - il y a des vieillards plein de sagesse ou d'énergie, ou les deux à la fois - mais que son extérieur usagé corresponde à un intérieur délabré.
On a beaucoup dit, il a laissé dire ou fait dire, que lui-même n'avait pas tellement d'importance, qu'il fallait surtout tenir compte de son entourage, qu'il était soutenu et porté par un brain-trust extraordinaire d'économistes, financiers, hommes d'affaires, spécialistes de tous ordres. Alors si j'étais électeur américain, je me demanderai quel pied se cache dans cette vieille chaussure bien lustrée...
Et je regarderai Carter.
Le voici, à son tour, en gros plan.
Contraste étonnant. Carter est rose et rond, visage plein, dents saines, lèvres gourmandes. Mais tout cela, qui au premier abord, semble jeune et frais, apparaît vite comme superficiel, et subtilement dévitalisé en profondeur. Ce visage est du sucre glace sur un bâti de meringue : c'est friable à l'intérieur.
Reagan est un adulte qui a trop servi, Carter un nourrison en train de devenir âgé sans avoir été adulte.
Telles sont mes impressions de téléspectateur français. Si j'étais Américain, et électeur, je serais vraiment, vraiment, embarrassé...
Au moins, si on pouvait entendre ce qu'ils ont à dire...
Je remets le son. Ça s'est arrangé. La technique a enfin gommé l'anglais.
Que disent-ils ?
Une importante différence de situation joue en faveur de Reagan : il est dans l'opposition, et Carter au pouvoir. Carter dit : « J'ai fait, nous avons fait, nous continuerons à faire... » Reagan dit : « Il n'a pas fait ceci..., et cela, qu'il a fait est mal fait. Quand je serai à sa place je ferai tout, et mieux... »
Ce langage de l'opossition, nous le connaissons bien en France. Il y a toujours quelque chose que les gens au pouvoir n'ont pas fait, et toujours quelque chose qu'ils ont fait et qui n'a pas donné les résultats escomptés. L'opposition jubile et accuse. On se souvient encore de sa prise de position lors de la grande sécheresse, un de ses leaders disait gravement à la télévision que le gouvernement aurait dû la prévoir... Et de promettre presque la pluie sur commande. Plus la lune et le paradis, bien sûr...
Ce langage n'est pas particulier à l'opposition de gauche. En ma longue carrière de citoyen, j'ai vu plusieurs fois l'opposition et le pouvoir changer de camp, et l'opposition, de gauche ou de droite, porter les mêmes accusations et faire les mêmes promesses. Mais je n'ai jamais vu le paradis... A l'occasion des présidentielles, nous pouvons être assurés qu'on va nous le promettre pour demain. Et cette fois-ci c'est promis, c'est juré ! Demain matin ! Demain...
Revenons au déluge. Je veux dire, à l'Amérique. Leurs positions différents mises à part, les deux candidats disent sensiblement les mêmes choses. Ils veulent, dans le monde, présever la paix et, chez eux, la propsérité, ce qui est bien normal. Que faut-il, pour cela, faire ou ne pas faire ? Ils restent, l'un et l'autre, bien vagues. On les sent, tous les deux, effrayés, à l'extérieur, par l 'énorme puissance dont dispose le président élu, et, à l'intérieur, par son impuissance à endiguer la montée des périls : inflation, chômage, crime, déclin des villes, problèmes multi-raciaux. Carter a une comparaison saissisante pour matérialiser la force militaire des Etats-Unis : imaginez un train dont chaque wagon contient 50 tonnes de T.N.T (c'est l'explosif le pluis puissant avant l'explosif atomique). Pour faire l'équivalent d'une seule bombe nucléaire, il faudrait que ce train ait une longueur allant de la côte est à la côte ouest des Etats-Unis ! Et tout cela explosant en même temps...
De telles armes, ajoute Carter, nous en avons des milliers !
Comme on comprends, alors, l'effroi qu'il ne peut cacher en évoquant la solitude du président, quand, après avoir écouté ses conseillers il doit prendre, tout seul, la décision.
Est-ce à lui-même qu'il pense ? Et à ce qu'il ne fera peut-être pas ?
Ou à Reagan ? Et à ce qu'il pourrait peut-être faire ?
Souvenez-vous du train : quatre mille kilomètres de wagons chargés chacun de 50 tonnes d'explosif... Imaginez ce train accompagné et suivi de milliers d'autres semblables. Oseriez-vous les mettre en marche ? Allumer la locomotive d'un seul d'entre eux ?
Que choisir, se demande devant l'étalage télévisé, le consommateur de présidents ? Est-il préférable de mettre à la tête des Etats-Unis un homme ferme, voire menaçant, comme Reagan semble vouloir l'être, ou un homme prudent, voire timoré, comme Carter a prouvé qu'il l'était ? Les événements, bien sûr, justifieront l'un ou l'autre choix. Malheureusement, on n'est éclairé qu'après...
Ni Carter ni Reagan n'ont montré devant les caméras assez de personnalité pour peser sur la balance. Ils n'ont paru ni l'un ni l'autre rassurants. Ce n'est pas avec tranquilité qu'on confiera le soirt du monde aux mains de l'un ou de l'autre. Ils paraissent tous les deux bien frêles pour faire face à l'énorme Histoire qui s'avance.
Mais peut-être, après tout, est-ce bien ainsi. Les grands hommes historiques qui veulent tordre le cou aux événements, Alexandre, Napoléon, Staline, Hitler, tordent surtout le cou aux petits hommes qui ont le malheur de vivre en même temps qu'eux.
Je répondrai la semaine prochaine aux lecteurs qui m'ont écrit au sujet de mon article sur « le pape et le devoir conjugal ». C'est d'une actualité quotidienne, mais éternelle. Cela peut donc attendre quelques jours...

2 novembre 1980