Article de René Barjavel au Journal du Dimanche du 6 août 1978
 



L'amour au lieu de la haine

 

PREMIER week-end du mois d'août. La semaine et le jour vont s'achever. La rumeur de Paris s'est faite très douce. Les lions de fer sont partis rugir très loin. Le soir est presque tiède. On se croirait au mois de mars. On claque encore un peu des dents, mais on espère : le printemps va peut-être enfin arriver... Un homme jeune, en blue-Jean et blouson, barbe blonde et longs cheveux bouclés, s'assied sur une chaise de fer, au centre de la place, tire une flûte de sa poche - ou bien est-ce un pipeau, un flûteau, un chalumeau, un flageolet ? Il l'enfonce dans sa barbe à la recherche de ses lèvres, ferme les yeux et se met à jouer.

Il a posé devant ses pieds un chapeau à l'envers, pour recevoir les piécettes, mais il ne recevra rien : il est seul près de la statue et du tilleul, avec les chaises vides et quelques moineaux qui vont aller se coucher. Il le sait : il joue pour lui, pour le soir, pour le bonheur, pour la place si légère, qui va peut-être doucement s'envoler et l'emporter.

Au milieu de l'avenue, un autocar à trois étages, large comme deux autobus, bourré d'hommes et de femmes ronds et roses, sa laisse dériver sans bruit vers le carrefour, à la vitesse de la brise du soir. Il clignote à gauche, puis à droite, il ne sait pas où il va, c'est sans importance, il a tout ce qu'il faut à bord, c'est écrit en allemand sur son dos : couchettes, bar-restaurant, W.-C., salle d'eau, coiffeur, air tempéré... Il lui manque un terrain de pétanque...

Sur le trottoir, un homme âgé, très dignement vêtu, ses cheveux blancs peignés avec soin, marche précautionneusement, ravi. Ses pieds foulent un nuage. Il sourit aux anges. Il tient sa main droite levée devant lui, à hauteur du nombril, index tendu dans la direction de sa marche. Il a bu longuement pour fêter les vacances, et il a oublié le chemin de son domicile. Sa main le connaît. Il la suit.

Tout à coup elle tourne à angle droit et indique une porte cochère. Il s'arrête. Est-ce vraiment là ? Il s'approche de la porte, la regarde de près, la touche, croit la reconnaître, il n'est pas très sûr, mais après tout pourquoi pas ? Il cherche le bouton d'ouverture, appuie...

L'autocar a tourné, l'homme est entré, l'avenue est vide, la chaise de fer au milieu de la place est vide. Paris est vide. C'est la paix...

JE m'étais assis devant mon papier vide avec l'intention de vous parler de cette violence qui s'est déchaînée une fois de plus cette semaine dans la ville, mais qu'en dire, une fois de plus ? On est consterné moins par la brutalité que par la stupidité de tout cela. Ce gamin de vingt ans, qui vient de tuer deux hommes et que nous voyons à la TV clamer sa joie en brandissant les poings et e« poussant des cris de chien malade, on peut à la rigueur comprendre son action et son attitude, car depuis quinze ans au moins on lui verse et lui fasse la haine dans le crâne par les deux oreilles, mais ceux qui l'ont dressé à tuer, à quoi espèrent-ils parvenir par une telle sauvagerie ? Qui ont-ils fait abattre ? Un ennemi ? Non, un Palestinien comme eux, un Arabe, un musulman, un exilé, quatre fois leur frère... Voilà pour le malheureux peuple sans patrie des plaies nouvelles, faites de ses propres mains et qui ne peuvent que l'enfoncer un peu plus dans la douleur et l'égarement.

Il semble que le gâchis du Moyen-Orient soit le résumé et le symbole de l'imbécillité générale qui caractérise les rapports entre les nations, les politiques et les économies du monde. Les plus grandes puissances n'ont d'autre souci que d'accumuler les moyens de se détruire réciproquement, alors que la civilisation et l'espèce humaines sont menacées par des périls qui réclameraient de toute urgence une solidarité totale des hommes de toutes races. On entasse les armes anciennes, on invente des armes nouvelles, on se couvre de satellites, on s'étrangle avec les monnaies, on s'étouffe avec les marchandises, on s'injurie, on se complimente, on se visite, on se réunit, on ne décide rien, on se reverra, on continue, dans l'incohérence la plus totale. Alors que le pétrole et les matières premières s'épuisent, que les déserts gagnent, que les mers meurent, que le chômage et la crise ne font que commencer.

ENTRE Israël et l'Égypte s'étend le désert du Sinaï. C'est lui qui est pour l'instant l'objet premier de leur mésentente : « Ce kilo de sable est à moi. Tu me l'a pris, rends-le moi »
- « Je l'ai pris, je le garde »
- « II est à moi, je le veux !l »-« Je le veux, il est à moi !... »

Ne serait-il pas infiniment plus simple de s'entendre pour transformer, ensemble, ce désert en jardins et vergers ? C'est possible, c'est facile, cela peut se décider en cinq minutes de bonne volonté...

C'est encore un désert, celui de Mauritanie, qui a failli voir s'affronter le Maroc et l'Algérie. Les blindés, les mortiers, les canons, commençaient à faire voler la poussière. Il est vrai qu'au milieu du désert est située une énorme mine de fer, celui-ci servant à fabriquer les canons, les mortiers, les blindés avec lesquels on allait se disputer la mine qui permettrait de continuer à les fabriquer pour continuer à se la disputer... Cercle vicieux de l'absurde...

Quatre heures du matin. La radio annonce que deux pompiers ont allumé quatorze feux pour pouvoir les éteindre...

L'absurde, c'est de se battre pour des déserts, alors qu'il faut se battre contre eux. Car ils ne cessent de s'étendre. En quelques dizaines d'années, la végétation et la vie ont disparu sur plus de 8 millions de kilomètres carrés, soit 15 fois la superficie de la France. Depuis l'entre-deux-guerres, le Sahara a conquis sur le Sahel 650.000 km2... Et cette progression s'accélère. Le Sahel se détruit à la fois vers le nord et vers le sud. La sécheresse s'installe, la végétation disparaît, toutes les populations de cette immense région sont menacées, dans un avenir visible, d'extermination par la faim et la soif. Alors, des blindés et des canons ?

Des arbres... Il faut planter des arbres, reboiser le désert.

L'eau existe, en très grande abondance, dans le sous-sol. Mais il ne suffit pas de forer des puits, il faut retenir l'eau après l'avoir fait surgir, l'abriter sous la végétation, la faire absorber et conserver par les arbres et les plantes. Il faut donc changer les mœurs des nomades qui parcourent ces étendues, et dont les troupeaux dévorent tout ce qui pousse, puis meurent quand il ne reste plus que le sable. C'est possible. On peut apprendre aux hommes à survivre au lieu de les encourager à s'entretuer. C'est plus difficile. Il faut parler au lieu de hurler. Il faut convaincre au lieu d'ordonner. Il faut donner l'exemple. Il faut apporter de l'amour au lieu de la haine. Il est plus rare, il germe moins vite, il est moins contagieux.

L'ASSOCIATION française pour le Respect de l'homme et de l'humanité, 20, rue Laffitte, 75009 Paris, a entrepris cette tâche énorme. Elle va reboiser un coin du Sahel, autour du forage de Labgar, au Sénégal. Sur 314 hectares, elle se propose de planter 160.000 eucalyptus, 90.000 cassia siamea, 28.000 gommiers, plus des neems et des prosopis. À part les eucalyptus, vous ne savez pas ce que c'est, moi non plus... Ce sont des essences qui conviennent en ces lieux, pour donner de l'ombre, retenir l'eau et fournir aliments au bétail et bois aux familles. La plantation de chaque arbre revient, tous frais compris, à 15 F. Si vous voulez participer à cette résurrection, vous pouvez vous préèenter à un guichet du Crédit Agricole et verser votre obole. 15 F pour un arbre, et davantage si vous voulez financer une allée ou une forêt !...

300 000 arbres, cela paraît beaucoup. Ce n'est pas grand-chose face à l'immensité de la menace. C'est une action ponctuelle, un brin d'herbe à la mer, mais c'est un début, c'est surtout un exemple, et un symbole, une réponse positive aux actions négatives des blindés et des bombes. Faire ruisseler l'eau au lieu de faire couler le sang... Si M. Cyrus Vance, M. Sadate et M. Beghin, qui vont ces jours-ci se faire des visites, échanger des propositions subtiles, envelopper des contre-propositions dans des sous-entendus, et des sous-entendus dans des considérations, pouvaient s'inspirer de Labgar et garder constamment à l'esprit l'image simple, droite, vive, d'un arbre...

Faire reboiser le Sinaï par les jeunesses juive et arabe confondues... Faire reboiser le Sahel par les jeunesses noire, arabe, européenne mélangées, en y ajoutant les Cubains et les Sud-Africains et les Ethiopiens et les Somaliens... Il y a assez de déserts à reconquérir pour occuper tous les jeunes qui se cherchent une raison de vivre. Au lieu de les entraîner à tuer...

Voilà le vieil utopiste qui se réveille en moi... Mais voyez où mènent le monde les non-utopistes raisonnables qui le conduisent...

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CINQ heures du matin. La longue tranchée taillée le long de l'avenue est un gouffre vide. Elle est destinée aux cheminements souterrains du téléphone. Des barrières l'entourent. Des feux clignotent aux coins de la barrière. Une échelle vide s'enfonce dans la tranchée, disparaît dans l'obscurité. Jusqu'où descend-elle ? La longue grue immobile et le compresseur « insonorisé », silencieux, dorment. Au carrefour, le rouge succède au vert et le vert au rouge, personne n'en profite... A Labgar, déjà, des petits arbres poussent, allongent leurs racines dans le sable, cherchent l'humidité du bout de leurs radicelles. L'ardent soleil va se lever sur eux. Puisse-t-il penser aussi un peu à nous...

6 août 1978