Article de René Barjavel au Journal du Dimanche du 16 novembre 1980
 



A propos de photos de Saturne recueillies par la sonde Voyager
et montrées à la télévision.

 

(Le début de l'article présente l'événement, et le commente par des "rappels" de la mythologie antique liée à Saturne et Chronos...)

Nous avons tendance à ne plus nous étonner de rien. Saturne dans la salle à manger ? Oui, et alors ? Il y avait bien M. Barre une minute avant... Et le tiercé cinq minutes après. Tout cela est très ordinaire...

Non, cela est tout à fait extraordinaire. Le tiercé presque autant que Saturne. Vingt chevaux galopant dans le salon en même temps qu'ils galopent à Auteuil, il en aurait fallu beaucoup moins, il n'y a pas si longtemps, pour faire crier au miracle ou à la sorcellerie. Mais l'extraordinaire est devenu notre ordinaire. Et nous voilà blasés. Du caviar, encore du caviar... Saturne ? Bof...

« Et pourquoi dépenser tant d'argent pour aller regarder un truc pareil ?
- Et pour quoi faire ? Je vous le demande : A quoi ça sert ?

Voilà la grande question, et la grande réprobation... Avec tout cet argent, on aurait mieux fait d'acheter du lait en poudre pour les enfants du Sahel... Aller voir Saturne ? A quoi ça sert, quand la moitié du monde a faim.

D'abord, si on avait pas envoyé Voyager gratter la barbe de l'oncle Saturne, la moitié du monde aurait quand même continué d'avoir faim, et les victimes de la sécheresse africaine n'auraient pas reçu une goutte d'eau de pluie. C'est certain.

Ensuite, cela va servir, dans le domaine pratique, à faire avancer ceraines branches de la science, ou à les bouleverser complètement. Par exemple, la photo. Pour pouvoir transmettre des photographies à un milliard et demi [de kilomètres] de distance, il a fallu mettre au point des techniques qui préparent, pour un avenir proche, la sortie d'appareils photo sans pellicule. Composés essentiellement d'un objectif, d'un analyseur d'image et d'un mini-ordinateur, ils emmagasineront et accumuleront des milliers de vues dans une mémoire grosse comme une lentille. Vous pourrez les projeter immédiatement sur votre écran familial et tirer ou faire tirer celles que vous aurez choisies. Et la minuscule mémoire vous resservira indéfiniment... Tel sera, grâce à Saturne, l'appareil de votre enfant, ou peut-être, déjà, le vôtre.

[...] À quoi ça sert ? À satisfaire l'immense, l'insatiable, l'indispensable, la merveilleuse curiosité de l'homme.

Ça sert à connaître. ça sert à savoir.

A connaître peu. A ne pas savoir grand-chose. Mais déjà un peu plus qu'avant. Et à donner envie d'en savoir davantage.

Nous sommes de petits animaux fragiles condamnés, par la pesanteur, par le vide, par la distance, à vivre sur un grain de poussière nommé la Terre, autour duquel s'étend l'infini. Animaux, oui, mais nous ne serions que des bêtes si nous nous satisfaisions de notre situation rampante, si nous n'avions pas une envie folle de connaître cet univers sans limites dans lequel nous occupons une place si infime qu'elle n'est même pas imaginable. Et non seulement de le connaître, mais d'y aller !.

Nous irons !... Nous ne sommes qu'au commencement de l'histoire humaine. Nous avons fait un premier pas hors de chez nous en mettant le pied sur la Lune. C'est le paillasson devant la porte. L'horizon est là, devant, immense. Nous irons. Nous lançons quelques cailloux pour explorer les buissons les plus proches. Un jour, nous suivrons les cailloux. Nous irons tirer de notre main de chair la barbe de Saturne. Quand nous aurons mis au point l'exploitation des énergies nouvelles pour remplacer le pétrole puant et le plutonium diabolique. Quand nous ne dépenserons plus l'essentiel de nos ressources pour fabriquer des moyens de destruction.

Cela pourrait aller très vite, si les politiciens bornés qui dirigent le monde pensaient à autre chose qu'à se mordre le nez comme d'affreux gamins morveux. Mais même s'ils font arriver le pire, les hommes recommenceront tout, et continueront. C'est leur instinct, c'est leur besoin, c'est leur fonction : aller plus loin et connaître davantage. Aujourd'hui nous savons que nous le pouvons. Nous savons aussi que la maison risque de brûler et de nous tomber sur la tête avant que nous ayons le temps de nous élancer au-dehors. Nous traversons une époque terrifiante de bêtise et formidable d'intelligence. Tout est possible. L'horreur et le miracle. Je suis heureux de vivre aujourd'hui.

16 novembre 1980