Article de René Barjavel au Journal du Dimanche du 22 mai 1977
 



Séguy et Jésus

 

Chaque matin, je mets de l'ordre sur mon bureau. Je pose mes deux avant-bras joints sur son bois usé par tant d'heures laborieuses et je les écarte en même temps, repoussant vers la gauche et vers la droite la population insensée qui y prolifère : lettres urgentes, revues, trombonnes, livres, lettres moins urgentes, annuaires; dossiers, chemises vides ou pleines, lettres peu urgentes, crayons, encrier, lettres sans aucune urgence, bocaux à confitture contenant des feutres-qui-ont-déjà-servi-mais-peuvent-servir-encore, coupures de journaux, journaux entiers, dictionnaires, timbres-poste neufs et usagés, carte Vermeil, photocopies, coupe-papier, ouvre-lettres, lime à ongle japonaise pouvant servir de loupe, de pied-de-biche, de signet, de fourchette et de décapsuleur, lettres, lettres, lettres, pèse-lettres, boîtes-fichiers, fiches sans boîtes, magnétophone, transistor, cassettes, enveloppes courtes, enveloppe longues, lettres très urgentes coincées à la verticale entre le pèse-lettres et le distributeur automatique de scotch-adhésif, tube d'aspirine, verres vides ayant contenu de l'eau ou des boissons plus encourageantes, boîtes de kleenex entamées et enfouies, lampe de bureau affresue, fonctionnelle, dont le col de cygne maigre et vert émerge d'un amas que surmonte une agrafeuse nickelée et dont l'œil rond en forme de conscience professionnelle est en train de me regarder en ce moment même et de me dire - pourquoi un œil, surtout un œil de lampe, ne pourrait-il pas dire ce qu'il pense - "Alors tu as fini de bavarder ? Tu le commences cet article ? "

Oui  Oui  je vais le commencer... J'ai fait de l'ordre... C'est-à-dire que maintenant j'ai un tas à droite, un tas à gauche et un tas devant, lesquels trois tas ne forment qu'un tas entourant l'espace vital que j'ai réussi à dégager et où j'ai posé mon papier blanc, qui d'ailleurs aujourd'hui, est jaune. Il est parfois bleu ou vert, mais jamais blanc : le papier blanc, heure après heure, année après année, cuit les yeux du travailleur obstiné, assidu à sa tâche...

Mais déjà le tas de droite commence à ramper vers moi... Je suis de plus en plus persuadé que les objets que je vous ai énumérés - et j'en ai oublié - ne sont pas des choses ordinaires et inanimées, mais une armée d'extraterrestres camouflés, en train de commencer leur invasion. Les extra-terrestres ne sont pas les petits hommes verts dont on vous a parlé. Ce sont des formes de vie très fantastiques et malléables, parfaitement capables de prendre l'apparence d'un talon de chèque postal au d'une cravate tricotée main entortillée autour d'une pendulette à quartz. J'ai la preuve de leur valonté et de leur intelligence : il m'arrive de faire vraiment de 1'ordre, de mettre les livres à ouso table, les fiches dans le dossier et celui-ci sur la machine à écrire, les annuaires derrière le lit, les lettres très urgentes dans les moins urgentes, celles-ci dans les sans aucune urgence et ces dernières dans un grand carton que je pose sur la pile des autres cartons... Et quand j'ai terminé, c'est miraculeux, incroyable : mon bureau a cessé de ressembler à une tempête figée, il est redevenu une surface horizontale, vacante. Avec, bien entendu, encore quelques douzaines de machins que j'ai reposés dessus après les avoir promenés un peu partout sans savoir où les mettre. Mais je les ai poussés à l'extrémité de gauche, autour du pied de la lampe, maintenant visible, un grand pied plat et vert et lourd, absolument sans humour qui ne sait d'ailleurs pas marcher; pourquoi nomme-t-on cela un pied ? Et à l'extrémité de droite autour du téléphone et de la calculatrice qui sait faire les logarithmes et les tant-pour-cent. Je n'ai jamais réussi à m'en servir. Elle est trop intelligente. J'appuie sur les touches, elle allume ses chiffres verts et elle les imprime en faisant " zip-zip ". Si j'ai ajouté dix à vingt et multiplié par deux, j'obtiens trois cent quarante-sept, virgule onze. Le mode d'emploi est en japonais, en anglais, en allemand et en hollandais. En français aussi, mais pas plus facile à comprendre. Je m'entraîne. Quand j'obtiendrai deux-fois-deux quatre, je noterai sur un carnet comment j'ai fait. Elle est formidable.

Entre les deux extrémités, une surface vide, qui me parait aussi vaste que les Champs-Elysées, m'attend et m'invite au travail.

ça va être si facile avec toute cette place  Je n'ose y croire. J'ai raison : au bout d'une heure, les premniers envahisseurs sont de retour et grignotent le no man's land. A gauche. A droite. Et devant. Et le troisième jour ils l'ont de nouveau tout envahi. Ils occupent déjà, d'une façon définitive, les deux tiers du parquet, la table jusqu'à mi-plafond, les chaises, le dessus et le devant de la cheminée et le dossier du fauteuil, vous voyez bien qu'ils sont vivants...

Si un jour vous apprenez que j'ai disparu, vous saurez où je suis : en route pour la troisième planète de l'étoile Vega à bord d'une soucoupe volante en forme de chausse-pied, de ciseaux ou de tube de colle. Ne sonnez pas l'alerte mais réjouissez-vous : je serai, dans tous les sens du mot, ravi...

- Tu es surtout ravi, pour l'instant, de bavarder au lieu de te mettre au travail, et de penser un peu sérieusement...

- Oh  lampe, chère lampe, ma sévère, ma fidèle (nous avons passé ensemble tant d'heures que nous aurions dû consacrer au sommeil... ) ne pourrais-tu pas, pour une fois, te montrer un peu légère ? Des gens qui pensent sérieusement, il y en a déjà tellement autour de nous. Les journaux en sont pleins, et les congrès, et les conférences. Ils pensent, ils pensent, ils pensent, avec un sérieux terrible, et chacun trouve une solution définitive aux malheurs du monde. Mais ce n'est pas la même que celle de son voisin. Et les difficultés continuent. La vie n'est jamais sans difficultés. Quand une s'éteint, une autre s'allume, il faut toujours avoir l'extincteur à la main, mais pourquoi le peindre en noir ? Ce que j'aime chez M. Barre qui, dans lesdites difficultés, est plongé jusqu'à ses petites oreilles rondes, c'est qu'il parvient à faire surnager son sourire. Je vais l'aider. Je vais lui envoyer ma calculatrice.

Quant à travailler, je me demande pourquoi nous ferions partie, toi et moi, du maigre bataillon des Français restés au travail en ce week-end alors que le gros de l'armée s'est précipité dans les vacances inattendues offertes par l'Ascension et la Grève,

La grève sera un succès total, il aura d'abord les vrais grévistes. Puis ceux qui ne pourront pas aller au travail faute de transports, puis ceux qui ne travailleront pas faute d'électricité, puis ceux qui n'ont pas envie de travailler et qui sauteront sur l'occasion, enfin ceux qui, prévoyant qu'ils ne pourraient pas travailler mardi ont cessé le travail dès jeudi. C'est la fête… Avec Jésus à un bout et Séguy à l'autre. Vous aviez déjà remarqué que celui-ci a un visage d'ange, tout rond et rose. Vive la fête  Les Parisiens sont partis et ont merveilleusement embouteillé les routes. Ils ne reviendront que mercredi, ou peut-être même le lundi d'après. Ils ne se font plus de soucis. Ils s'en sont trop fait. On les a trop secoués, on leur a trop dit qu'ils étaient malheureux et que tout allait mal. Si ça va si mal, on n'y peut plus rien, alors qu'y faire ? N'y pensons plus, roulons… Et si nous sommes si malheureux, c'est le moment de l'oublier. De toute façon " ils " s'occupent de nous, M. Barre nous prend des sous, mais M. Giscard nous en donne et M. Marchais nous en promet. Que ce soit la majorité qui gagne ou l'opposition, nous serons gàtés. L'horizon est plein de tartines de confiture, si cette confiture se transforme en moutarde, on le verra quand ça viendra. Chaque chose en son temps, Aujourd'hui c'est la fête. Roulons !…

Ils roulent. Curieusement, il reste autant de voitures le long des trottoirs. A croire que les Parisiens ont deux automobiles, une pour se déplacer, une pour stationner. C'est seulement en août que les trottoirs se déshabillent ; ce mois-là, les Parisiens doivent partir avec leurs deux voitures, une pour chaque pied. Ils roulaient vers le soleil, ils ont été reçus par le vent et la pluie. C'est la fête à la bourrasque. Ça ne fait rien, c'est la fête quand même, le vent emporte les chapiteaux - mais on devient républicain, on est différent mais d'accord, on échange des bonnes volontés dans la tempête pendant que des studieux qui ne sont pas partis passent le Programme Commun à la machine à laver et lui donnent un coup de fer.

M. Séguy regarde ces jeux puérils avec amusement. Le travail efficace, c'est le sien. Il organise, installe et décide, pendant que la trompette de M. Marchais distrait les foules en les attirant ou les effrayant. Si M. Mitterrand gagne les élections, il saura très vite qui est le patron. Ce sera sa fête, la nôtre aussi. Alors, en attendant, pourquoi se priver de rouler ?

Chère vieille lampe, tu ne roules pas : tu n'as qu'un pied. Je ne roule plus : j'oubliais les feux rouges. Nous avons beaucoup travaillé ensemble. Une fois de plus, le papier blanc (jaune) s'est couvert du fourmillement des signes bleus. Le jour se lève, il faut tenter de dormir…

22 mai 1977