Article de René Barjavel au Journal du Dimanche du 23 juillet 1978
 



Le sourire de Jimmy Carter

 

APRÈS avoir traversé Paris pour y rencontrer Bradbury, je suis allé passer quelques jours sur une planète isolée du reste de l'univers.

C'était en Normandie. Un coin ignoré des touristes, une maison à plusieurs kilomètres du village le plus proche sans télé, sans transistor, sans téléphone, sans journaux, sans courrier...

Devant la maison, la mer, qui se transformait toutes les six heures d'eau en cailloux et de cailloux en eau. Dans celle-ci j'ai eu l'imprudence de mettre les pieds une fois. Elle m'a renversé, roulé, massé avec trois quintaux de galets. J'ai avalé une crevette...

Autour de la maison, des prés et des vaches, des tapis de graminées mauves que brodaient des boutons d'or, et des chardons pourpres gros comme des artichauts.

Au-dessus, un ciel de mouettes et d'hirondelles, et un soleil qui s'entortillait d'écharpes de brume. Quand il les laissait tomber sur la mer, une corne, au loin, se plaignait. Un matin, une autre, toute proche, se mît à mugir d'une voix si grave que toutes les vaches lui répondirent, pour la connsoler.
 

*

PLUS de nouvelles du monde. C'était le paradis, il existe. Mais la vie n'y est pas éternelle. J'ai dû rentrer à Paris. À peine assis dans le train, feuilletant le journal que Je venais d'acheter, j'apprenais avec stupeur que Jean Dutourd avait été victime d'un attentat, que M. Aurelio Peccei, président du Club de Rome, déclarait qu'il ne restait que dix ans pour sauver le monde, et je regardais, avec une stupeur encore plus grande les sourires bien contents des huit chefs d'État qui venaient de se réunir à Bonn pour décider d'essayer de faire un petit quelque chose pour peut-être tenter d'enrayer légèrement cette crise qui ne semble pas vouloir se résorber toute seule. Le sourire du président Carter était le plus épanoui. Cet homme sourit tout le temps. Son sourire met une lune permanente dans son visage: il sourit à la Russie, à la Chine, à l'Europe, aux Arabes, aux israéliens, au pétrole, à la crise, aux syndicats, au Congrès, à la Cour suprême, au dollar qui baisse, au dollar qui monte, à ses électeurs, à ses ministres, le matin, le soir et sûrement aussi la nuit, en dormant, il vaut mieux sourire que faire longue figure aux difficultés qui se présentent. Mais ça ne les résout pas. Pas plus que ne les résoudront les minuscules décisions prises en commun à Bonn. Les huit chefs d'État ravis font penser à huit capitaines de navires annonçant avec optimisme aux passagers : « Nous allons incliner la barre de zéro degré virgule zéro zéro quelque chose, et tout ira bien... » Alors qu'il n'y a plus de barre et que la nef qu'ils croient diriger n'est pas un Transatlantique mais le radeau de la Méduse...
 

*

CE radeau, c'est l'économie mondiale basée sur le prix de revient et les échanges commerciaux. Elle est périmée, usée, absurde, elle va sombrer, et nous coulerons avec si nous ne changeons pas de bateau.

C'est facile à comprendre. Pas besoin d'être professeur d'économie. Le pétrole et les matières premières vont devenir, très vite, de plus en plus rares et de plus en plus chers. En cinquante ans, nous avons à peu près épuisé ce que la Terre avait économisé et rassemblé dans ses petites poches en quarante millions de siècles. On va déjà chercher le pétrole sous les mers. Demain on ira ramasser les minerais métalliques au fond des océans. À quel prix ! Donc, tout ce qui est fabriqué va revenir plus cher, y compris les fruits et légumes et les bons produits de la va-vache, l'agriculture moderne ne pouvant plus se passer d'engins et de carburants.

Or, pour que la machine économique continue de tourner il faut vendre. Non seulement aux consommateurs nationaux mais aux voisins. Pour que toutes les Nations soient prospères et leurs citoyens satisfaits il faudrait que chacune vende aux autres plus qu'elle ne leur achète. Ce qui est évidemment impossible. Le Marché commun est un édifice bâti avec les briques de l'absurde, et le marché mondial ne vaut pas mieux.

Pour pouvoir continuer de vendre, et pour que les consommateurs puissent consommer, il faudra empêcher les prix de vente de devenir trop élevés. Et pour cela, améliorer la productivité. C'est-à-dire remplacer de plus en plus le travail humain par celui des machines. Or la population mondiale augmente rapidement. Elle vient de dépasser quatre milliards quatre cents millions d'individus. C'est-à-dire qu'il y aura de plus en plus de travailleurs disponibles alors qu'il faudra de plus en plus réduire le nombre des postes de travail.

D'où un nombre de chômeurs qui ne peut cesser de croître. Ce qui n'empêchera pas les prix de vente de continuer de monter. Population, chômage, prix, cette série d'escalades ne mène pas à un sommet, mais, c'est évident, à une crevasse...
 

*

TANT que le prix de vente restera fonction du prix de revient, on ne sortira pas de ce tourbillon infernal. Tant que l'argent, ce symbole inerte, de métal ou de papier, continuera d'être considéré comme ayant une valeur en soi, au lieu d'être seulement utilisé comme moyen d'échange, le système économique continuera d'étrangler les hommes et de s'étrangler lui-même, et les machines de les asservir au lieu de les servir.

Dix ans pour sauver le monde, dit le Club de Rome. Mais les moyens qu'il propose sont aussi vagues et utopiques que les mini-mesures décidées à Bonn. La solution ne peut être qu'un changement total. Les techniques mécaniques et électroniques le rendent possible en mettant des moyens formidables au service de la production. À condition qu'entre la production et la consommation ne se place pas le garrot du prix de revient. Il faut pouvoir acheter un produit moins cher qu'il ne coûte, avec une monnaie n'ayant pas de valeur propre. Cela paraît absurde. Ce l'est beaucoup moins que le système actuel.

Le capitalisme agonise. Le marxisme est devenu une religion de fanatiques. C'est une troisième voie qu'il faut trouver.

Un économiste français, mort il y a quelques années, Jacques Duboin, préconisait une « économie distributive ». C'est sans doute dans cette direction qu'il faut aller.

Un avenir fantastique est là, devant nous, tout proche, à quelques pas. Nous patinons dans un présent chaotique parce que nous n'avons pas l'idée de nous arracher aux ornières qui nous viennent du passé ! Je veux parler d'un passé récent, mais plus loin de nous que le temps des cavernes : le XIXe siècle philosophique et économique. C'est Cro-Magnon. Ses deux enfants chéris, capitalisme et marxisme, sont prêts à s'affronter en un combat de gorilles. C'est notre tête qui risque d'y être cassée si nous ne cherchons pas notre nouveau chemin très vite et avec toute notre imagination. Et en souriant à tous, comme M. Carter.
 

* *

CE n'est certainement pas avec des bombes et des mitraillettes V-4 qu'on ouvrira la route. La violence appelle la contre-violence et ne peut que durcir les deux systèmes et empêcher tout changement Et c'est bien le comble du burlesque de considérer comme ennemis principaux le château de Versailles et Jean Dutourd. « Ils » auraient fait sauter une centrale, un pont, une raffinerie, ce serait logique, bien qu'absurde parce que ne pouvant donner que des résultats négatifs, mais le château de Versailles !... Pourquoi ne pas monter une expédition contre les Pyramides ?

Au moment où j'écris, on ne connait pas encore les peines prononcées contre les « terroristes » bretons. J'espère qu'on aura été indulgent avec eux, car tout ce qu'ils méritent est qu'on les mette au piquet avec le bonnet d'âne. Au moment ou les seules solutions possibles à tous les problèmes sont de dimension mondiale, réclamer l'indépendance de la Bretagne, ou de la Corse, relève du genre infantile. Que deviendrait l'une ou l'autre de ces provinces, détachée du complexe national et livrée à elle-même ?

Et pourquoi ne pas réclamer l'indépendance de la Place de la Concorde ou de la station de métro Barbès-Rochechouart ?
 

*

LES téléspectateurs qui ont regardé et écouté, le samedi 15 juillet, sur FR 3, mon dialogue avec Claude Dufresne consacré à la violence, ont dû s'étonner que quelques heures après l'explosion de la bombe qui avait pulvérisé l'appartement de Jean Dutourd et à laquelle il avait échappé par miracle, ni Dufresne ni moi n'ayons fait allusion à cet acte monstrueux : c'est parce que l'émission, tout simplement, avait été enregistrée une semaine auparavant...

Jean Dutourd est le journaliste le plus intelligent de la presse parisienne, et celui qui a le plus de talent et d'humour. Que mes autres confrères m'excusent... C'est sûrement pour cela, beaucoup plus que pour ses idées politiques, qu'il a été choisi pour une aussi violente manifestation de haine. Car l'intelligence est insupportable à ceux qui n'en ont pas, et l'humour fait l'effet d'une insulte personnelle à ceux qui en sont dépourvus. Ils ne comprennent pas et blêmissent. Ils se demandent ce qu'on leur veut, croient qu'on cherche à les humilier, leur fiel devient noir, et ils mettent la main au revolver.

Il s'agit d'autre part de détruire ou de réduire au silence les écrits indépendants. Des procès de Moscou à la bombe de l'avenue Kléber, c'est la même poétique, et, ici ou là-bas, ce n'est pas une politique de gens intelligents.

23 juillet 1978