Article de René Barjavel au Journal du Dimanche du 24 avril 1977
 



Ma rencontre avec le maire de Paris

 

 EXCLUSIF  Première interview accordée par le maire de Paris.

CE QUE CHIRAC A DIT
à Barjavel

 (après avoir lu vos lettres)

JACQUES CHIRAC sera-t-il l'exorciste de l'Hôtel de Ville de Paris ? L'actuel bâtiment, qui fut construit de 1873 à 1883, succède à celui qui fut incêndié en 1871, lequel succédait lui-même à quelques autres, depuis la première « Maison aux Piliers », située au même endroit, qu'Etienne Marcel acheta en 1357 pour y installer l'administration municipale.

Dans son histoire républicaine, c'est-à-dire récente, chaque fois que des maires l'occupent, c'est que la France est en train de bouillonner ou de flamber : 1789, 1848, 1870... Entre ces crises, il redevient une caserne de l'administration, sans passion, et s'assoupit. Voilà que de nouveau un homme politique, un chef de parti, vient de s'y installer. Le vieux vaisseau de pierre frémit. Va-t-il lever l'ancre vers la tempête ou le soleil ? Quelques-uns de ses précédents pilotes ont connu une fin tragique. Un d'eux a même été dévore par les loups... J'ai demandé à Jacques Chirac :

- N'êtes-vous pas un peu impressionné par le sort de certains de vos prédécesseurs ?

- Vous savez, je ne suis pas facilement impressionnable... Ça ne me préoccupe pas du tout.

II souriait, tranquille. Il n'avait pas l'air, en effet, d'un homme résigné à subir les fatalités de l'histoire. Il était posé de biais dans son fauteuil, détendu, mais pas totalement à l'aise : il n'est pas fait pour être assis, c'est une position qui ne lui convient pas. Il nous avait accueillis dans son grand bureau, en venant vers nous à grands pas, la main. tendue, le buste légèrement incliné en avant, strictement vêtu de gris, rien qui dépasse, rien qui accroche, rien qui saute aux yeux... Et j'avais enfin compris à qui il me faisait penser...
Quand on regarde professionnellement les hommes politiques à la télévision, on a tendance à schématiser de l'œil leur silhouette. Il y en a qui sont verticaux, en ascension. Il y en a qui sont répandus. Il y en a qui sautillent. Il y en a qu'on ne voit pas. Chirac, lui, est penché en avant, position d'un élan. Il a le dessin d'un patineur de fond. Un de ces hommes qu'on voit, vêtus d'une combinaison lisse et sombre, inclinés à 45 degrés, foncer sur la piste de glace vers le temps à dévorer. Pour mieux fendre l'air, ils sont souvent coiffés d'un fin bonnet de soie qui leur moule la tête. Je me demande si la coiffure de Jacques Chirac, où pas un cheveu ne fait bosse, ni lui a pas été suggérée par son subconscient, dans l'espoir de lui faire gagner un millième de seconde entre deux gestes, entre deux décisions...
En bas du grand escalier qui conduit à son bureau, un cavalier monte la garde. Il est en bronze. D'autres soldats de bronze, en cuirasse, brandissent leurs gonfanons sur le toit, entre les cheminées et les clochetons. L'Hôtel de Ville est défendu...
L'Hôtel de Ville est gracieux : deux déesses nues accueillent les passants et les visiteurs. En bronze, naturellement. L'une feint de dessiner on ne sait quoi avec un fusain. L'autre mesure le vide avec un compas. Ce sont des occupations de déesses. De ravissants chérubins font la ronde autour des grands lampadaires. Ceux de la porte nord ont le zizi en liberté - et aussi en bronze, bien sûr - ceux de la porte sud le dissimulent derrière une feuille de vigne. De vigne vierge. Quel vent de pudeur a soufflé du Midi sur ces angelots ?
 


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Ma rencontre avec le maire de Paris
 
Je lui ai remis vos lettres
et il vous répond sur la sécurité,
la propreté et... le gaullisme

René Barjavel rencontre Jacques Chirac
J'avais demandé au maire de Paris de me recevoir pour lui transmettre vos lettres.
Il m'a accordé aussitôt rendez-vous.

- Vous êtes le premier journaliste que je reçois (1), me dit-il.

- Je vous en remercie au nom des Parisiens. C'est eux que vous recevez... Voici les lettres qu'ils vous ont écrites par l'intermédiaire du « Journal du Dimanche ». Permettez-moi de vous exposer quelques-unes des grandes inquiétudes qu'ils y expriment. Leur premier souci, c'est évidemment de retrouver la sécurité. Qu'est-ce que peut faire le maire de Paris ?

- Sur le plan juridique, la sécurité n'est pas de la compétence du maire de Paris mais du préfet de police, donc du ministre de l'Intérieur et du gouvernement. Le maire de Paris n'a aucun moyen...

- Aucun moyen ?

- Ça, c'est le droit. Et puis il y a le fait... Mon premier geste de maire de Paris lorsque je me suis présenté en cette qualité au Premier ministre, a été de lui demander de bien vouloir comprendre ma préoccupation à ce sujet et de donner des instructions au ministre de l'Intérieur et au préfet de police pour que notre collaboration puisse être étroite. Le Premier ministre a accepté et a immédiatement fait le nécessaire. J'ai vu le ministre de l'Intérieur pour lui demander d'autoriser le préfet de police à être en contact permanent avec le maire.
J'ai maintenant un téléphone direct avec le préfet de police. Nous allons prendre ensemble des mesures.
» II y a d'abord un problème de moyens. La police, à Paris, est une police de qualité, mais elle a des moyens insuffisants en personnel et en matériel. Le premier problème va être, pour le maire de Paris, d'aider le préfet de police à augmenter le nombre des policiers et à améliorer les moyens matériels dont ils disposent. Ce qui supposera une action du maire auprès du ministre des Finances pour que, dans les projets de budget, il y ait une augmentation des crédits correspondants. J'ai l'intention de rencontrer le Premier ministre pour attirer son attention d'une façon tout à fait solennelle sur cette nécessité.
» II faut aussi une amélioration des méthodes. Par exemple, la plupart des policiers sont logés loin de Paris. La Ville de Paris va mettre à la disposition de la préfecture de police un certain nombre de logements pour les rapatrier et à « densifier » dans la capitale la présence des agents de police, qui est déjà dissuasive.

- Un certain nombre de lettres demandent le rétablissement des commissariats de quartier.

- Oui, il y a ce problème ! Il faut densifier l'implantation administrative de la police. Le préfet de police a fait l'expérience des « îlotiers », c'est-à-dire des agents qui circulent dans un périmètre très petit et dont la seule présence est un élément de dissuasion. Nous allons faire un effort important pour généraliser cette technique des îlotiers, pour que la présence de notre police « en tenue » soit plus manifeste et plus permanente.
» II faut également qu'il puisse y avoir une présence physique de policiers en service dans les endroits exposés à l'insécurité, par exemple le métro.
» Et je suis en train de réexaminer les concessions qui ont été accordées pour les parcs de stationnement souterrains, afin qu'il soit obligatoire d'y effectuer des rondes permanentes de gardieng privés motorisés, en étudiant comment pourraient être mis à la charge du concessionnaire les incidents souvent graves qui s'y produisent, ce qui n'avait pas été prévu dans les conditions d'origine.
» Je suis certain qu'avec l'accord du gouvernement et la collaboration du préfet de police, des progrès importants peuvent être faits. Je voudrais que, dans un an, les Parisiens puissent constater, spontanément, qu'il y a moins d'agressions, moins de cambriolages. Enfin, que « ça va mieux »...

- Une autre préoccupation des Parisiens est la saleté des trottoirs. Presque chacune de ces lettres se plaint des crottes de chiens...

- C'est un problème !... J'ai moi-même deux chiens. Je ne suis donc pas contre les chiens. J'ai aussi deux enfants, et j'ai pu observer le souci de ma femme lorsqu'elle les voit rentrer dans l'appartement après avoir écrasé un certain nombre de ces éléments impurs dont vous pariez...
» Dans certaines villes étrangères on a trouvé des solutions. La police a dans ses attributions l'obligation d'inciter fermement - et à la limite de verbaliser - les gens qui promènent leurs chiens à leur faire faire leurs besoins dans les endroits prévus à cet effet. Je crois qu'un peu de discipline, qui ne peut pas être spontanée, mais incitée et aidée, notamment par les contractuelles, pourrait être un élément qui permettrait d'améliorer la situation...
» Un autre élément, qui existe dans certaines villes, est l'existence, sur les trottoirs, à intervalles réguliers, de petits espaces, où sont disposés des cailloux et du sable, destines a permettre à ces bonnes bêtes, de se soulager... Je suis en train de faire étudier tout cela.
» C'est un problème parmi d'autres relatifs à la propreté. J'ai nommé un adjoint spécial pour engager une vaste opération visant à obtenir une plus grande propreté de Paris. Là encore, mon objectif est que, dans un an, les Parisiens puissent constater : « Tiens, c'est un peu plus propre... »

- On s'insurge, dans ces lettres, contre l'affichage sauvage. Évidemment, signaler cela à quelqu'un qui vient de faire une campagne électorale...

- L'affichage sauvage est une calamité. D'abord il coûte très cher, ensuite il fait disparaître une matière première précieuse : le papier, et donc le bois. Enfin il est odieux pour la propreté des murs. Il faut y renoncer. En tant que président du R.P.R., à l'occasion des prochaines élections, je vais demander à tous les candidats et à tous les responsables des formations politiques de prendre l'engagement solennel de ne pas faire d'affichage en dehors des panneaux officiels ou des panneaux publicitaires et emplacements fonctionnellement prévus à cet effet.
» Un problème très grave est celui du logement. Des quartiers entiers sont passés au bulldozer, et à leur place surgissent des appartements dont les anciens habitants ne peuvent pas payer les loyers, trop élevés. Ils sont éjectés vers les banlieues. Paris perd son « petit peuple », et devient une ville de bourgeois et de cadres supérieurs. C'est la chasse organisée aux vieux, aux pauvres et aux artisans...
» Pour lutter contre cette ségrégation, il ne s'agit pas d'arrêter la rénovation de Paris, car elle est nécessaire, mais j'ai l'intention de limiter d'une façon draconienne la rénovation privée, qui est faite parfois avec beaucoup d'abus. D'autre, part je vais lancer un très vaste programme de logements sociaux. Cet après-midi même, avec les responsables du logement, j'ai trouvé la possibilité de les financer, sans aucun impôt nouveau. Et j'ai demandé à l'adjoint chargé de l'urbanisme de déterminer, toute affaire cessante, les emplacements qui pourraient supporter, ce programme de logements locatifs et d'accession à la propriété. Et je veux que dans chacun de ses immeubles un certain pourcentage de logements soit réservé aux personnes âgées, et adaptés à leurs conditions de vie.

- Je m'adresse maintenant au président du parti gaulliste, et je lui demande innocemment s'il peut m'expliquer ce qu'est le gaullisme... Je sais qui était de Gaulle, ce qu'il a fait, mais le gaullisme, je ne sais pas. Ce n'est pas une doctrine, ce n'est pas une idéologie, qu'est-ce que c'est ? Un état d'esprit ? Une nostalgie ? Un espoir ?...

- Le gaullisme, c'est un comportement... Avec une certaine idée de la nation et de l'homme. Il y a, face aux événements, un comportement gaulliste et un qui ne l'est pas. C'est la tradition d'une réaction qui s'est produite en France tout au long de son histoire quand elle a eu des difficultés. Le gaullisme, ce n'est pas seulement le général de Gaulle. Il a incarné le gaullisme à un moment donné de l'histoire de France. A un moment où tout s'effondrait, il a fallu que quelqu'un réagisse et résiste, et réaffirme un certain nombre de valeurs auxquelles l'âme française est proondément attachée même lorsqu'elle a l'air de les oublier. C'est pourquoi fe gaullisme est le contraire d'une nostalgie. C'est quelque chose qui, par vocation, est tourné vers l'avenir. Le gaullisme, c'est la recherche de l'adaptation permanente, dans la dignité, du comportement de l'homeme dans la société.

- Il me semble que ce qui lui manque, c'est que cela soit clairement exprimé dans un programme.

- Je n'ai jamais été favorable à un programme. C'est quelque chose d'immobile et que le événements mondiaux rendent vite périmé. Voyez ce qui arrive au Programme commun...
» L'effort que nous faisons actuellement, et dont vous allez voir le résultat dans les prochaines semaines, c'est de définir des objectifs. Quand le général de Gaulle a indiqué quelles étaient ses intentions, il les a réalisées au fur et à mesure. C'est ce que doit faire une majorité qui détient le pouvoir. Un programme, cela convient à l'opposition. Jamais la France, dans l'histoire contemporaine, n'a connu autant de réformes que pendant que le généal de Gaulle était au pouvoir. Après, il y a eu une sorte d'épuisement. Mon ambition est de faire en sorte que cette période d'épuisement soit terminée, et que nous reprenions le second souffle du gaullisme.

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En sortant de cette entrevue, debout entre les deux déesses, celle qui dessine et celle qui mesure, je regardais la place que borde l'Hôtel de Ville. C'est l'ancienne place de Grève où, pendant cinq siècles, des hommes et des femmes de toutes conditions ont été suppliciés. Un gibet y était édifié en permanence. Là, on pendait, on rouait, on brûlait, on écartelait, Là, la guillotine a été inaugurée. Là, sont morts Ravaillac, les amants de Margurite de Bourgogne, Coconas, La Voisin, la marquise de Brinvilliers, tant d'autres... Ce n'est qu'en 1830 que les exécutions ont été arrêtées en ce lieu.
Si j'étais maire de Paris, je me hâterai de rompre avec ce passé sanglant et vétuste. Et je ferai construire, pour le Paris futur, un beau palais devant un grand jardin. Où ? mais sur le trou des Halles. Il n'attend que ça...
 
                                       
 
(1) Depuis son élection au fauteuil de maire, bien entendu.

24 avril 1977