Article de René Barjavel au Journal du Dimanche du 30 juillet 1978
 



Le style éprouvette

 

LA petite fille éprouvette, qui vient de naître en Angleterre, comment s'habiltera-t-elle quand elle aura vingt ans ?

La question vient naturellement à l'esprit au moment où sa venue au monde éclipse, à la une de l'information, la chute de Soares et le défi de Mesrine, et ne trouve, pour lui disputer la place à la surface mondiale de l'actualité, que le « boom » de la nouvelle mode parisienne. Nouvelle mode ? En vérité, non. Nouveau style ? A peine. Mais certainement, et enfin, du style...

À leur fille, née par l'opération du saint-esprit scientifique, Mr et Mrs Brown [1] ont donné un prénom dont ils ne connaissent sans doute pas la signification, mais qui lui convient parfaitement : Louise-Louis signifie à peu près : « qui-se-couvre-de-gloire-au-combat » Ce prénom a d'abord été porté par des chefs de hordes germaniques, puis par des rois de toutes les nations. C'est-à-dire par des hommes qui se couvrent de gloire en faisant combattre les autres. Mais Louise Brown a remporté très personnellement sa première victoire : à l'instant même de sa conception. Et la seconde, au moment de sa naissance. Les trompettes de sa gloire ont retenti aussitôt dans le monde entier et même un peu au-dessus, si l'on tient compte des satellites-relais. Merveilleusement, elle s'en moque. Ce qui compte, c'est le biberon...

Dans vingt ans, quand de telles naissances seront devenues banales, se rappellera-t-on que Louise fut le premier être humain conçu hors chair ? Son nom devrait rester gravé dans les annales de l'humanité au même titre que celui de Gagarine. Des pionniers. On commence par tourner autour de la Terre, puis on se pose sur la Lune, puis on s'envole vers les étoiles. On commence par être conçu dans une éprouvette, puis on continue la gestation dans un bocal, dans des bocaux, par millions, à la chaîne, en usine... Il y a longtemps que la science-fiction, seule littérature sérieuse, a décrit tout cela...

Quand Louise aura vingt ans, elle sera peut-être en uniforme. La tendance vers le pareil-pour-tous pèse d'un poids énorme sur tous les compartiments de notre vie. On mange les mêmes yaourts et les mêmes lessives d'un bout à l'autre de l'Occident, et tous les sexes portent le blue-jean, de trois à soixante-dix ans. Plus la population terrestre augmentera, moins elle sera diverse dans ses couleurs, ses coutumes et ses costumes. Quatorze milliards d'habitants en l'an 2020, c'est la prévision. C'est la fourmilière. Toutes les fourmis se ressemblent, et portent le veston Mao.

C'EST contre cette uniformisation que la haute couture parisienne se bat année après année. Sa campagne d'hiver 1977-78 est une offensive superbe dans la diversité et la qualité de ses assauts.

Du pays de Louise Brown justement, était partie l'invasion de la guenille. Mary Quant [2], la générale en chef du new-look londonien disait aux femmes d'Europe : « Mettez-vous n'importe quoi sur la viande, une serpillière, le rideau de tante Angèle, un couvre-lit, superposez, liez avec une corde à linge, couvrez d'un bonnet de charcutier, posez sur des souliers de gendarmes, c'est parfait. Plus c'est laid, plus c'est beau... »

Et l'on vit se répandre partout ces singuliers êtres haillonneux, grisâtres, dont les plus élégants semblaient être en chemise de nuit de facteur. Tout cela se ressemblait dans l'uniformité des jupes traînaillantes, des châles tricotés mou, des ponchos couvertures de cheval, des écharpes interminables. Et cela se déplaçait à grands pas de fantassin. On ne savait plus ce qui se cachait sous ces penderies, quelles formes cela pouvait avoir, si cela en avait encore. Ce n'était qu'au soleil d'août, sur les plages du midi, après avoir ôté leurs épluchures, qu'elles rappelaient aux yeux étonnés qu'elles étaient femmes, en montrant leurs seins.

Cette marée grise venait battre, saison après saison, le piédestal ou la grande couture s'était réfugiée en retroussant les pieds. Inquiète, elle tâtait de l'orteil le flot montant de l'informe. On vit quelques couturiers, par crainte de ne plus être « in », essayer de se placer dans le courant, et Saint-Laurent lui-même, dans une récente collection d'été, faire une tentative pour se mettre à la crête de la vague, en sophistiquant le dépenaillé. Il ne réussit qu'à se mouiller.

Les armées barbares allaient-elles tout submerger ? Non, la grande couture qui, cette fois-ci, mérite son adjectif, vient de livrer sa bataille de la Marne, et de la gagner. On continuera sans doute, l'hiver prochain, de voir errer, sur les trottoirs de nos villes, de tristes créatures dégoulinantes, mais elles seront « out ». La laideur a perdu son chic.

LA mode 77-78 n'est pas une révolution formelle générale comme fut le new-look ou la mini-jupe : c'est une résurrection du goût dans la diversité. Chaque couturier, à sa façon, a retrouvé le chemin de la qualité et de l'invention, et affirmé la maîtrise de la mode parisienne. Plus question de craindre la concurrence américaine, italienne ou anglaise. Ailleurs on ficelle ou on empaquette. Ici, à Paris, de nouveau, on habille.

La mode est de nouveau féminine. Les couturiers ne craignent plus de traiter la femme en « « objet », tout en lui donnant toutes les aises que peut exiger la femme « libérée ». L'exemple type de cette réussite, je l'ai vu dans les modèles sport de Ted Lapidus. Manteaux superbes, vestes, parkas, capes, blazers surmontent des jupes dites « courtes» qui arrivent au-dessous du genou, ou des pantalons « humains », à la juste largeur, ni sacs de farine ni tuyaux de poêle. Ces ensembles marient le tweed, le mohair, tous les lainages, avec la peau, dans une harmonie parfaite de couleurs sable, beige, roux, marron, ivoire, caramel, havane, que font chanter les rouges, les bleus et les verts. C'est séduisant, chaud, confortable. Ce n'est pas du décor, c'est du vêtement, et de la parure.

Chez Saint Laurent, marque particulière de cette tendance féminine de la mode : l'absence totale de son habituel tailleur façon homme, veston croisé et épaules carrées. II a remonté encore les hauts de manches, mais les vestes sont très courtes et très « femmes ». Si ses nouveaux tailleurs sont réussis, ses ensembles « habillés » sont extraordinaires, Formes et couleurs allient la sobriété à la somptuosité, l'arrogance à la discrétion et à l'humour. C'est du grand style. Saint Laurent Imperator... La présentation de cette collection a malheureusement été gâchée par une « sono » délirante auprès de laquelle celle des concerts rock aurait eu l'air de soupirs de mouches. Nous n'avons rien vu des derniers modèles. Nous étions aveuglés par les décibels.

L'apport de Louis Féraud, ce sont d'abord, dans des tons mauve, cyclamen, bleu, fuschia, violet, des manteaux partiellement « matelassés », gais, chauds, faciles à porter, parfaits de simplicité réussie. Ce sont exactement les manteaux dans lesquels une femme a envie de se glisser. Ils vont être beaucoup copiés. À l'autre bout de la collection, des robes du soir exquises, avec des ruisselets de perles irisées. Entre les deux, explosion de bouquets de couleurs en imprimés originaux dont les plus colorés, paradoxalement, m'ont paru être les blancs marqués de très peu de signes noirs, géométriques. C'est d'ailleurs une tendance générale de cette nouvelle mode : le noir est gai...

Je n'avais pas vu Courrèges depuis des années. II a dû s'amuser beaucoup en préparant sa collection, entourant ses modèles sérieux d'autres qui n'étaient que des gags destinés à amuser les journalistes. II a pris heureusement ses distances avec le style « hôtesse » dont il avait fait la réussite. On a noté chez lui l'ampleur élégante du haut des pantalons. Les femmes ne se trouveront plus devant le problème déchirant de faire entrer deux livres d'elles-mêmes dans ce qui ne peut en contenir que deux hectos.

ALORS que tous ses confrères, à un moment ou l'autre, permettent d'apercevoir les seins nus derrière un voile de mousseline, Courrèges a choisi dans ses robes-gags, de les cacher, et de montrer le reste. Alors que passait devant nous une Jupe de dentelle noire transparente, j'ai entendu un photographe s'exclamer :

- Mince ! On lui voit la boîte aux lettres !

II exagérait : il y avait, juste à l'endroit voulu, un soupçon de cache-quelque chose. Mais j'ai aimé cette image verbale. C'est par là en effet que les hommes glissent tous les messages concernant le devenir de leur espèce. Messages presque toujours expédiés en urgent si ce n'est en exprès, alors qu'il vaudrait mieux réfléchir, et, en tout cas, ne pas se presser.

Le fait de lui avoir substitué un récipient de verre ne comporte-t-il pas un risque grave ? Les inquiétudes manifestées à la naissance de Louise Brown sont généralement d'ordre moral. Ce n'est pas un bon point de vue. Ce que personne n'a relevé, c'est ceci : biologiquement, cette enfant n'aurait pas dû naître. Quelque chose, dans les chromosomes de sa mère, avait décidé que celle-ci ne devait par avoir de descendance et lui avait bouché les trompes. En lui donnant malgré cela un enfant, et sans doute une lignée de successeurs, les médecins ont agi contre les raisons inconnues de l'évolution naturelle. Est-ce grave ? Nous ne pouvons pas le savoir. Les résultats de cette opération, et d'autres semblables qui vont se multiplier, ne se feront sentir que dans des siècles, peut-être dans des millénaires. L'homme met son doigt dans les engrenages de la vie, les freine ou les accélère, en change la direction. Agit-il en apprenti sorcier ou en apprenti ange ? Les lointains petits-enfants de Louise Brown donneront la réponse aux nôtres.

30 juillet 1978     


Notes explicatives :

  1. Premier "bébé-éprouvette" (on dit maintenant fivette, le procédé ayant été officiellement dénommé F.I.V [Fécondation In Vitro]), née le 25 juillet 1978, Louise Brown a connu de ce fait une certaine notoriété mais a cependant mené une vie de femme normale : voir [ http://fr.wikipedia.org/wiki/Louise_Brown ]. Voir aussi : [ http://www.genethique.org/revues/revues/2006/juillet/20060711.2.asp ].
    Elle a donné naissance à un garçon, Cameron - conçu "naturellement" - le 13 janvier 2007 [voir  http://www.dailymail.co.uk/pages/live/articles/news/news.html?in_article_id=428606&in_page_id=1770 ].
     
  2. Mary Quant est surtout célèbre pour avoir été la principale instigatrice de la mode de la mini-jupe (ce n'est donc pas ce que Barjavel lui reproche…). Voir [ http://fr.wikipedia.org/wiki/Mary_Quant ]