Article de René Barjavel au Journal du Dimanche du 31 août 1980
 



Les choses vues de René Barjavel

 


De l'avenir au passé
sans oublier le présent...


CATAPULTÉ dans un monde de cauchemar verdâtre, mi-aquatique, mi-forestier, où les arbres entremêlent leurs branches et leurs racines au-dessus de marécages habités par d'énormes bestiaux carnivores, Luc Skywalker, le jeune et pur héros de La Guerre des Étoiles va y rencontrer un personnage pharamineux, Jedi Yoda, qui est l'attraction principale de L'Empire contre-attaque, le nouveau film de Georges Lucas. Yoda est une sorte de gnome bossu, au visage de crapaud et aux oreilles de bébé éléphant. Par une conjonction de miracles d'intelligence et de technique, le producteur Lucas, le metteur en scène Kershner et les maquettistes, truqueurs, électroniciens et autres spécialistes dont nous ne connaissons pas les noms, ont fait de cet affreux jojo une créature extraordinairement sympathique, qu'on souhaiterait avoir chez soi à demeure, comme ami et divertissement.

Tout est dans le regard de ses énormes yeux de batracien. Ses paupières, dont les mouvements sont commandés par radio, s'abaissent, lentement, se dilatent, clignent, vivent, baignant son « regard » d'un mélange irrésistible de sagesse, de mélancolie et d'humour. On ne tardera certainement pas à trouver des poupées « Yoda » dans iesmagasins de jouets.

C'est lui, en tout cas, l'attraction du nouveau film de Lucas, dont, la grandiose machinerie, les trucages et les péripéties intergalactiques n'apportent rien de bien nouveau par rapport au précédent. J'ai cependant remarqué ce qui m'avait échappé dans La-Guerre des Etoiles : que l'univers supermécanisé et électronisé que nous dépeint Lucas, dont les habitants volent dans t'espace à bord de vaisseaux grands comme des départements, cet univers semble ignorer la roue. Ses effrayantes machines de guerre, par exemple, se déplacent en marchant sur des jambes colossales. Que diriez-vous d'une Tour Eiffel dotée d'une tête de girafe crachant le feu, et s'avançant dans Paris sur ses quatre pieds ?

C'est, évidemment, un spectacle fascinant et qui vous « coince la bulle », comme disent les jeunes. C'est un spectacle fait pour eux, et pour nous qui sommes restés pareils à eux. Le scénario est d'une puérilité rafraîchissante, les personnages humains sont inconsistants, Luc, le héros « pur », est totalement stupide, Yan, le héros « voyou », ne ferait pas de mal à la moitié d'une puce, la princesse Leia est aussi attirante qu'une tranche de veau surgelé, mais il y a le méchant Darth Vader au visage de fer, il y a les chevaux des neiges qui tiennent du kangourou et du lézard avec une tête de chameau à cornes de bélier, il y a le fantastique slalom du vaisseau de Yan à travers les météorites, il y a enfin et surtout l'ami Yoda, et les deux compères robots C 3 PO et R 2 D2, le grand humanoïde et le petit, genre poubelle à tourelle. C'est ce dernier qui a cette fois-ci la vedette, par le jeu expressif de ses soupapes et de ses bidules, et surtout par son langage sifflé, qui est un chef-d'œuvre de clarté et d'humour. Grande astuce du scénariste-dialogiste : nous comprenons parfaitement ce que dit le R2 D2, car il n'exprime que des émotions et ces émotions, le découpage nous les fait éprouver en même temps que lui...

C'est le simplisme enfantin et l'humour très transparent qui rendent si agréables cet énorme spectacle et ses époustouflantes péripéties. L'Empire contre-attaque est encore loin, très loin, de nous faire oublier l'admirable Rencontres du 3ème type mais nous ne lui en demandons pas tant. C'est une superbe aventure dessinée par des milliers de doigts de génie, nous sommes heureux de la voir avec nos yeux de douze ans, et de l'accepter avec nos yeux d'adultes, sans cesser de sourire.
 


Dix minutes, et l'autobus 96, m'ont fait passer de l'avenir fantastique au passé qui ne l'est pas moins : du Montparnasse-Pathé à Notre-Dame de Paris...

J'avais le désir de visiter la crypte archéologique ouverte sous le parvis depuis les premiers jours du mois. On sait qu'en creusant ce lieu pour y aménager un parking, on y avait découvert un entremêlement de ruines d'un passionnant intérêt. Rigoureusement emmenés au combat par leur indomptable directeur Michel Fleury, les services des Antiquités historiques de l'Île-de-France firent reculer les bulldozers et les amateurs de péages, et le lieu leur fut arraché, fouillé et dégagé avec amour, et mis par les architectes de la ville de Paris à l'abri d'un plafond de ciment de 135 m de long. C'est le plus grand ouvrage de ce type qui existe au monde. Ce que vous pourrez y voir, en descendant les quelques marches discrètes qui s'ouvrent au bout du parvis vaut bien, dans son immobilité pétrifiée, les plus tumultueuses bagarres du cinéma de science-fiction.

Ce sont des murs tronqués, des voûtes trépanées, des escaliers littéralement dérobés, des caves violées, des piliers rabotés, des tronçons d'égoût vidés, des morceaux de remparts écroulés et conquis : c'est un fragment, un échantillon des passés successifs de Paris, se chevauchant, se mêlant, se percutant, chaque siècle ayant perforé les assises des siècles précédents pbur y planter les siennes.

J'ai eu la chance d'être guidé dans ma visite par Michel Fleury lui-même, grand maître de ce sauvetage et de cette présentation. Archéologue passionné, c'est un géant au tempérament de feu, qui tient à peine sous le plafond de la crypte. On l'imagine mal, à genoux dans une tranchée, en train de dégager une vieille brique à l'aide d'un pinceau et d'un grattoir. Mais pour être un bon archéologue il faut aussi être un aventurier...

Même sans lui, vous connaîtrez aisément ce devant quoi vous vous trouvez, à chaque tournant de ce paysage souterrain sauvé de la tombe. Chaque détail en est éclairé par une lumière subtile, expliqué par des croquis et des textes en langage très clair. Vous êtes là en plein centre des racines de l'arbre Paris. De l'autre côté du sol, au-dessus de vos têtes, il a poussé ses troncs multiples et ses branches innombrables, mais c'est ici qu'il s'enfonçait dans la chair de la terre de France.

Voici les plantations de pierre des Romains, voici le Haut et le Bas Empire, voici Julien l'Apostat élevé par ses soldats au rang d'Auguste, ici, juste au-dessus de vos têtes. Et voici Clovis qui y établit son royaume, et son fils Chilpéric qui creuse pour établir l'ancêtre de Notre-Dame : la cathédrale Saint-Étienne. Déjà Lutèce ne se nommait plus Lutèce mais Paris. Voici les Carolingiens qui s'en vont et les Capétiens qui arrivent, voici le temps qui passe et Maurice de Sully qui, en 1163, creuse à son tour pour commencer à bâtir Notre-Dame... Voici que sous vos yeux les pierres ne sont plus immobiles mais remuent, bourgeonnent, grouillent, chacune poussant l'autre pour agrandir sa place et se faire un chemin vers la lumière, au-dessus, là-haut... Et le foyer du chauffage central romain flamboie, l'air chaud circule dans les briques creuses des murs, quelqu'un surgit de l'égoût : n'est-ce pas Jean Valjean, portant sur son épaule Marius ?...

Je suis allé reprendre souffle au-dessus du sol, sur le parvis, qui a été intelligemment aménagé. Son gazon qui, il y a quelques années, avait été littéralement brouté par la gent piétonnière, a été remplacé par du béton inusable où ont été dessinées les silhouettes des antiques bâtiments disparus. De nombreux bancs de pierre permettent à la foule de s'asseoir. Ce qu'elle fait...

Curieuse foule, mélange de cette jeunesse internationale qui se propulse à pied, sac au dos à travers les frontières, et qu'on retrouve partout couchée ou assise, ici comme à Avignon ou à St-Tropez, et de familles de touristes venus de partout par des moyens plus confortables. Elles ont toutes emmené leurs enfants. Un monsieur un peu chauve détenteur d'un sac de voyage poids-zéphir marqué Concorde emmaillote un bébé dans un lainage rouge et le dispose dans un porte-bébé bleu. Il s'en va en le portant sur son ventre. C'est bien son tour...

Une famille rose hollandaise déjà trop dodue se bourre de sandwiches. Un petit garçon japonais aux cheveux hérisson pleure, hurle : il veut revoir le Fuji-Yama...

Un chevelu barbu coiffé d'un chapeau de paille, accroupi devant ses copains, gratte l'inévitable guitare. Personne ne regarde Notre-Dame, mais tout le monde la voit et la sent. Elle est immense, elle garnit l'espace, à l'orient, jusqu'au ciel.

Une courte averse fait se lever tout le monde. On court vers les platanes. Je me mets à l'abri sous la barbe de Charlemagne dont le cheval de bronze est aussi grand que les créatures du film de Lucas. Une petite fille noire, ravissante, montre du doigts l'Empereur et demande :

  — Dis maman, qui c'est ce monsieur ?
  — C'est le Père Noël, dit maman.

Je repars à pied, par le quai rive droite, le long de l'eau. Le soleil joue derrière les nuages légers, la Seine est un chemin de soie grise...

Mais quel est ce tumulte ? Une flotille, non, une flotte remonte le courant....Tous les marins-pêcheurs en révolte se sont donné rendez-vous sur le fleuve-capitale, tous, ceux de Martigue et ceux de Boulogne, ceux de Cherbourg, de Fos, de Pornichet, du Havre, ceux de la Garonne et de la Loire, ceux de la Beauce, du Puy-de-Dôme, du Mont-Ventoux et de Roncevaux... Ils arrivent, dans une avance irrésistible, au cœur de la France, ils vont tout boucher, tout barrer, y compris M. Barre. Faire l'infarctus... A là proue du premier navire, gigantesque, se dresse le chef de l'expédition, immobile, impérieux, le teint couleur de flamme.

  — Neptune ! crie près de moi une jeune femme éperdue de crainte et d'admiration...

C'est M. Séguy.

31 août 1980     


Cet article date de fin août 1980, mais la date du 31 est donnée sous toutes réserves.