Mes très chers amis,

Saluant la nouvelle année 1976, Barjavel écrivait dans le Journal du Dimanche son incessante exhortation à l'amour de la vie, que je crois utile de nous rappeler à l'aube de ce nouveau millénaire.

« Nous ne nous préparons que des déceptions, si nous espérons que l'année qui arrive va nous apporter le bonheur. Elle ne nous apportera que son cortège habituel d'obligations, de travail, de satisfactions, d'embêtements, de soleil et de pluie. Ni les évènements, ni personne ne peuvent nous apporter le bonheur. [...] Le bonheur, votre bonheur, ne peut naître que de vous. Le bonheur, ce n'est pas une félicité continue, dans les bonnes odeurs, la bonne santé, l'amour partagé, l'haleine fraîche, le teint joli, et l'autoroute libre sous un ciel rose, qui se situe quelque part dans les possibilités de l'avenir, et qu'il s'agit d'atteindre pour s'y maintenir, à jamais. Le continent bonheur n'existe ni en géographie, ni en politique, ni en famille. Ni en 1976, ni en 1980 et la suite. Le bonheur, c'est vous, et c'est maintenant. Ne l'attendez pas demain ou tout à l'heure, vous ne l'attraperiez jamais. Vous ne pouvez être heureux qu'à l'instant même. »

Ce message n'est nouveau pour personne; il parcourt la vie et l'oeuvre de l'auteur. Dans son oeuvre, chacun sait où puiser de ces innombrables appels, dans presque tous les ouvrages, depuis Tarendol jusqu'à l'Enchanteur, en passant par tous les essais où l'appel est épuré et d'un éclat incomparable. Dans sa vie, mes recherches m'ont amené à dégager une possible influence extérieure, dont Barjavel aurait nourri ce Carpe Diem au coeur de sa philosophie. Il s'agit de l'enseignement de George Gurdjieff (Alexandropol 1877, Paris 1949). Cet ésotériste russegrec prétendait avoir, au terme d'un parcours philosophique et religieux dans des écoles secrètes d'Orient, acquis les moyens d'accès à un état de conscience supérieur, secret oublié des traditions ancestrales. Les liens entre Barjavel et Gurdjieff sont connus de tout spécialiste ou familier de l'auteur, mais passent pour être plus ténus que ce qu'une étude approfondie amène à penser. Barjavel et Gurdjieff ne se sont rencontrés qu'une seule fois, entrevue qui laissa à Barjavel une impression explosive (rapportée par Louis Pauwels dans son étude « Monsieur Gurdjieff ») :

« je sais que j'ai bu à la vérité, à cette source de vérité d'où coule toute la sagesse du monde, et où se sont formées les religions, fleuves qui s'éloignent chaque jour de leur source.
Si je deviens un jour quelque chose de moins malodorant que l'étron fondamental, ce sera le résultat d'une longue et lente lutte que je n'aurais sans doute jamais entreprise si je n'avais pas rencontré le « groupe » Gurdjieff. C'est tout ce que je peux dire aujourd'hui, mais c'est une certitude.
 »

Depuis, il n'aura rien dit explicitement de plus qui aura été porté à ma connaissance. Ce Monsieur Gurdjieff apparaît donc comme un constituant fondamental de la pensée ou de la «lutte» de l'auteur pour une connaissance supérieure, tout en étant paradoxalement passé sous silence. Du moins en apparence... Une étude plus fouillée montre que ce Monsieur G est partout... Une première mention, rapide, est faite de son groupe dans la Faim du tigre, où l'auteur déclare néanmoins que les recherches menées n'ont pas débouché. J'ai employé le raccourci « Monsieur G » sciemment. Tout d'abord parce que cette abréviation est celle utilisée par ses "adeptes" eux-mêmes. Mais c'est également un des personnages de la littérature de Barjavel, nommé tantôt "Gé", tantôt "G.", et le seul qui revient périodiquement dans l'oeuvre: le sauveur de l'humanité dans le Diable l'emporte, le policier magnanime de Colomb de la lune, le constructeur de l'arche dans une Rose au paradis, figuré tel Dieu donnant un nouveau départ à l'humanité, et dans un ultime rôle dans « La Tempête ». C'est encore très direct.

Une inspection plus détaillée ne dément pas ces premières traces. Sans sombrer ici dans le détail, mentionnons quelques points qui sont portés à mon étude : le Voyageur imprudent explore les sociétés futures dans lesquelles l'humanité s'est développée sur la base de la structuration d'« être tri-cervicaux » (l'auteur s'en explique dans une interview rapportée dans une édition en collection "club" de « La Tempête » dont nous reparlerons bientôt). Dans « Le Prince blessé - si cher à à mon collaborateur PC - le rapprochement est incontestable sur le fond, bien que dans une logique davantage propre à l'auteur que directement inspirée des thèses de Gurdjieff. « La Faim du tigre » est enfin le recueil contenant le plus d'idées ainsi apparentées. Il faudrait pour apprécier ces corrélations étudier isolément l'Enseignement de Gurdjieff, ardu et vaste sujet, ce qui n'est pas notre objet ici.

À côté de son souci de constamment faire foisonner le bonheur dans le grand champ sauvage de notre quotidien, Barjavel se montrait aussi sensible au travail bien fait, quel qu'il soit. En ce qui me concerne, j'espère que le site qui croît petitement rencontre les exigences de chacun. Cette lettre promise depuis longtemps voit ici son premier exemplaire circuler parmi «mes amis», visiteurs privilégiés du barjaweb. Elle aura, je l'espère, reçue votre sympathie. J'accueille toujours toutes les réactions comme une faveur qui m'est faite par les passionnés avertis ou curieux éveillés que vous êtes.

Puisque tout le mois de Janvier est, selon la tradition, propice à la présentation des voeux, je me permets de vous présenter mes meilleurs voeux de santé, et aussi l'inspiration et surtout tout le courage et la présence d'esprit nécessaires à cueillir les innombrables petites joies du quotidien, qui font d'une longue vie monotone une miraculeuse aventure symphonique.

Bonne Année 2001 !, Bons siècles ! - et Bon millénaire ! (*)

   G.M. Loup.

(*) : Titre du dernier chapitre du Journal d'un homme simple - siècle au singulier dans l'édition de 1951, au pluriel dans l'édition remaniée de 1982.