Les gratte-ciel sont bâtis sur pilotis, à cinq mètres de haut. Les autostrades sont au même niveau, à sens uniques et sans carrefours dangereux, les croisements étant assez éloignés les uns des autres pour qu'on puisse faire des passages en dessous à pente faible. Les voitures n'ont aucun obstacle devant elles. Disparus les feux rouges et les bâtons blancs ! Rien ne les empêche d'aller à cent ou cent cinquante à l'heure sans le moindre danger.

Mes chers Amis,

L'extrait qui ouvre cette lettre, comme tout droit sorti de Ravage, ne lui est pas si étranger. La première partie de ce roman rapporte la vision qu'a l'auteur des villes du futur et de leur architecture - dès 1942. Derrière cette vision se trouve un homme dont l'auteur ne cherche pas à cacher l'identité : Le Corbusier. Celui-ci inaugure l'ouvrage d'une citation désormais célèbre (1) et reparaît même dans le roman fardé d'un patronyme qui oscille entre gentille moquerie et hommage à la manière de Boris Vian : Le Cornemusier. Par ailleurs dans Ravage le concept de Ville ou Cité Radieuse demeure intact.

Ce mois-ci et sur ce thème, le barjaweb met à l'honneur un article ancien, paru en 1937 dans la revue Micromégas dont je viens d'inventorier un bon nombre de pages barjavéliennes qui seront disponibles dans les mois qui viennent, et qui constitue une invitation au voyage portant le joli titre "le Prophète dans la Cité". Sa retranscription est disponible à l'adresse suivante :

http://barjaweb.free.fr/SITE/documents/micromegas8.html

Ce texte est un hommage à Le Corbusier, à travers la critique par notre auteur de l'essai de l'architecte "Quand les cathédrales étaient blanches". Barjavel partage, approuve et même admire l'optimisme, le dynamisme et le courage entreprenant de l'architecte aux vues et ambitions révolutionnaires. Alors que les villes s'étouffent, que la saleté, la pollution, la surpopulation en font un enfer, Barjavel en quête éternelle de l'épanouissement, du bonheur sinon de la révélation, trouve dans les propositions du jeune architecte un recours possible, même s'il se montre plus circonspect quant à sa réalisation pratique :

Le cri de Le Corbusier sera fatalement entendu. Car ce qu'il propose est logique et inévitable comme la marche même du temps. Mais pas aujourd'hui, mais pas demain, du moins en France. Peut-être un pays neuf osera-t-il, peut-être un pays que son passé n'enchaîne pas dans la poussière dressera-t-il sur le bord du fleuve la Ville Radieuse.

Premier, presque indécelable point de rupture, Barjavel qui est d'accord pour l'audace et le renouveau exige néanmoins de la grandeur nouvelle qu'elle soit toute en légèreté et naturel, il attend de l'espace et du volume mais sans encombrement ni monotonie, il veut des dimensions mais sans poids, il veut des formes et de l'art dans cette architecture de demain :

Si ressuscitaient aujourd'hui les bâtisseurs de cathédrales ils seraient effarés par notre manque d'audace. Ils nous arracheraient des mains nos outils et construiraient des Notre-Dame à l'image d'un siècle pour qui la pesanteur n'existe plus.

Or, si cela ne transparait pas encore dans cet article, Barjavel va par la suite rejeter Le Corbusier comme un échec de cette architecture aérée, vivante et naturelle. C'est qu'avc Ravage il aura poussé sa logique anticipatrice pour imaginer des situations dans lesquelles les absolus de Le Corbusier se révéleraient dramatiquement faillibles, comme New York le découvrira en septembre 2001. Dans une interview parue en 1969, le ton a déjà bien changé (2) :

Mais, après tout, il y a bien des gens qui prennent Godard pour un génie. Moi, je trouve que c'est un sinistre emmerdeur. C'est ce que la Suisse nous a envoyé de pire avec Le Corbusier.

Et un an plus tard, le verdict est sans appel (3) :

Le grand architecte de l'avenir, c'est Eiffel ; ce n'est pas Le Corbusier. Ce dernier a fabriqué des maisons de 10 étages en ciment, lourdes, mal conçues, tristes. Eiffel a fait une tour de 300 mètres qui pèse moins que le volume d'air qu'elle contient ; c'est d'une légèreté incroyable. L'humanité est actuellement aspirée par les villes qui sont monstrueuses, cancéreuses, alors que le village était une cellule organique, le bourg aussi. Si les hommes, à l'avenir, sont un peu sages, les villes de demain pourront recréer la civilisation des villages.

L'architecture Barjavélienne, si l'on peut écrire, se caractérise certes par une rupture, et en ce point elle rejoint bien la vision de Le Corbusier. Elle n'est pas non plus étrangère à ces notions de gigantisme, de nouvelles technologies et nouveaux matériaux, voire de nouvelles locations ainsi qu'en témoignent les villes satellites de "Demain le paradis" ou celle lunaire du "Diable l'emporte", ou encore les villes enterrées de "la Nuit des temps" dont les étages sont devenus des "profondeurs" :

Le sous-sol fut creusé davantage en profondeur et en étendue. Son aménagement engloba les cavernes naturelles, les lacs et les fleuves souterrains. L'utilisation de l'énergie universelle permettait de disposer d'une puissance sans limite et qui pouvait prendre toutes les formes.

Même si l'habitat est essentiellement artificiel ou construit, il y a cependant un point sur lequel l'auteur ne transige pas : il doit être "humain", c'est-à-dire à l'image d'un habitat propre à l'homme et la femme. Ce faisant l'auteur semble prôner un retour aux sources presque jusqu'à l'état sauvage, ainsi que l'a conçu le milliardaire Marss dans Les Chemins de Katmandou :

Tous les murs de la maison étaient courbes et irréguliers, comme les abris naturels des bêtes : nids, gîtes ou cavernes. Quand on y pénétrait pour la première fois, on s'étonnait de s'y trouver si extraordinairement bien, et on comprenait alors ce qu'il y a d'artificiel et de monstrueux dans la ligne droite, qui fait des maisons des hommes des machines à blesser. Pour dormir, pour se reposer, pour aimer, pour être heureux, l'homme a besoin de se blottir. Il ne peut pas se blottir dans un coin ou contre un plan vertical. Il lui faut un creux. Même s'il le trouve au fond d'un lit ou d'un fauteuil, son regard rebondit comme une balle d'une surface plane à une autre, s'écorche à tous les angles, se coupe aux arêtes, ne se repose jamais. Leurs maisons condamnent les hommes à rester tendus, hostiles, à s'agiter, à sortir. Ils ne peuvent en aucun lieu, en aucun temps, faire leur trou pour y être en paix.

La subtilité est bien sûr que cet habitat aux semblants primitifs, est en réalité un chef d'œuvre d'architecture qui demande une technologie élaborée et un sens artistique prononcé. La nature n'est pas facile à copier. Et si ce n'est pas encore possible, au moins la solution n'est pas de s'en écarter encore plus. Les arches et abris issus des romans de l'auteur reproduisent toujours un environnement familier :

Ils s'étaient déplacés à pied, par des couloirs lumineux animés comme des rues, des escaliers et des carrefours éclatants de blancheur, qui auraient, s'il les avait connus, confirmé l'amiral Kemplin dans sa conviction que tout cela avait été construit par un architecte ayant connu la casbah d'Alger. Lorsqu'on levait la tête, tout ce qu'on voyait, voûtes et plafonds de formes diverses, ronds, obliques, carrés, pointus, engagés les uns dans les autres avec des décrochements et des renfoncements, tout était peint en bleu de ciel d'été, en bleu de joie. Et par l'effet de quelque projection adroite, des nuages s'y déplaçaient, et même des vols d'oiseaux avec leurs cris. [...] Au bout d'une ruelle ils arrivèrent sur une placette un peu surélevée où coulait une fontaine provençale auprès d'un laurier-rose. Le ciel rond était peint en bleu pâle, avec un petit nuage très blanc qui en faisait lentement le tour. Sa position dans le ciel indiquait aux familiers du lieu quelle heure il était.

On aura reconnu la première promenade de Jeanne et Roland dans l'îlot du Grand Secret, où tout est factice et construit, mais avec égard pour les attentes et le confort de ses habitants. Je vous renvoie également à "Une Rose au paradis" et au "Diable l'emporte". Une autre notion clef qui transparaît constamment est celle de village, pas tant au sens de sa taille globale, mais au sens de ses proportions locales en adéquation avec ceux qui l'habitent. Une ville ne devrait être qu'une infinité de petits villages accolés où chacun trouve tout à sa portée. On retrouve de telles argumentations par exemple dans sa "Lettre Ouverte aux vivants" ou une fois encore, "Demain le paradis".
L'architecture est un sujet riche et bien développé par Barjavel. Je n'ai fait ici que brosser un rapide panorama à l'occasion de l'article de ce mois où ces idées étaient balbutiantes, avant d'aller s'affronter dans toutes leur contradiction dans le roman à venir, Ravage. Quelques études académiques ont été consacrées à ce sujet, à ma connaissance et telles que présentées sur le site à l'adresse

http://barjaweb.free.fr/SITE/academie/index.html

dans la section "Art, Architecture et Urbanisme" : celle de Jacques Hilaire, qui présente ses hommages à l'auteur (4), et celle de Jérôme Forthomme, dont je recommande la lecture de l'essai "l'Architecture au travers de l'imaginaire Barjavélien" que l'on trouvera sur son site web (5).

Pary sur Arche, le 30 juin 2005

G.M. Loup.


Notes :

  1. vos grattes-ciels, ils sont bien petits”, extrait de "Quand les Cathédrales étaient blanches", Charles-Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier, 1937, et qui continue, “et mal fichus, ils devraient être tout en verre”.
  2. Interview de René Barjavel dans la revue TÉLÉCINÉ n°155, août-septembre 1969, voir http://barjaweb.free.fr/SITE/documents/telecine_155.html
  3. Interview de René Barjavel pour le magazine Horizons du Fantastique n°11 2ème trimestre 1970, voir http://barjaweb.free.fr/SITE/documents/RB_SF_hdf.html
  4. Voir http://barjaweb.free.fr/SITE/academie/jh/
  5. Voir http://users.pandora.be/forth/ (mémoire de fin détude au format PDF)