Dernière mise à jour : September 01 2017 14:34:08.

- Les journées Barjavel à Nyons les 19 et 20 août 2017 -

La présentation de Pierre CREVEUIL :

, ami des Arts, artiste...
, ami des Arts, artiste...

René Barjavel à Nyons - 1981
René Barjavel à Nyons - 1981

Cette conférence a été donnée dans le cadre des Journées Barjavel, le samedi 19 août 2017 à Nyons (voir la présentation), place de l'Ancienne Mairie.
par Pierre Creveuil, président de l'Association des Amis de René Barjavel et représentant de G.M.Loup.


Cette version imprimée de la transcription de la conférence du 19 août ne permettra pas bien sûr de rendre les animations interactives offertes par la page Internet, ainsi que les documents audiovisuels qui ont été proposés au public. Apparaissent également sur la présente page des liens soulignés vers de nombreuses pages de compléments, qui n'ont bien sûr d'effet que lors de la consultation du site barjaweb.

Des extraits audiovisuels, "joués" lors de la conférence, peuvent être écoutés grâce aux "players" présents sur la page.
Pour le confort évident, il convient de n'en activer qu'un à la fois...

Qu´est-ce que tu veux mon vieux ?
Dans la vie on fait ce qu´on peut,
Pas ce qu´on veut...
J´aurais voulu être un artiste
Pour pouvoir faire mon numéro
Quand l´avion se pose sur la piste
À Rotterdam ou à Rio
J´aurais voulu être un chanteur
Pour pouvoir crier qui je suis
J´aurais voulu être un auteur
Pour pouvoir inventer ma vie
Pour pouvoir inventer ma vie
Le Blues du businessman / M. Plamondon et M. Berger
Extrait sonore
Claude Dubois - Le Blues du businessman - 01:10
Starmania - M. Plamondon et M. Berger

Claude Dubois - Le Blues du businessman
Starmania - M. Plamondon et M. Berger

Une vocation précoce... ment contrariée

Ouvrons La Charrette bleue :

La seule classe qui m'intéressât était celle de dessin. Je fis de rapides progrès. Je dessinais en math, en sciences, en histoire, chez moi, partout.
Un jour j'apportai à mon professeur un travail que j'avais bien réussi : un paquet de gauloises bleues près d'un cendrier blanc, avec une cigarette posée sur celui-ci, en train de fumer. C'était mon premier essai d'une boîte de pastels que mon père m'avait achetée à ma demande. Le professeur de dessin ne voulut pas croire que j'étais l'auteur du croquis, parce que j'avais mis un reflet vert sur le paquet de gauloises et que, d'après lui, j'étais incapable, à mon âge, d'avoir vu cette décomposition de la couleur. Je protestai, il s'obstina, se fâcha et me traita de menteur. Cet incident me dégoûta des beaux-arts...
Une porte venait de m'être fermée. Dommage. Si j'avais été encouragé, je serais peut-être aujourd'hui Barjador Dali...

Gauloises...

Dès ce qui peut passer pour une simple anecdote, on voit l'importance du visuel dans l'expression de Barjavel, qui prévaudra dans toute son œuvre écrite, tant journalistique que romanesque et, j'ose le dire, philosophique. Bien sûr, c'est dans le cinéma que les arts visuels culmineront, et ce sera une partie très importante de ses activités. Nous laisserons ce domaine de côté, car nous en avons parlé ici même (ou presque) à plusieurs occasions (2006 et 2011). Citons simplement qu'il le considère comme un art total, grâce aux moyens techniques en progrès incessants, comme il commence justement son essai prophétique paru en 1944, Cinéma Total :

Le cinéma est le seul art dont le sort dépende étroitement de la technique. L’architecte, malgré les bétonneuses, peut encore bâtir en pierres de taille. L’auteur de films ne peut plus, aujourd’hui, faire un film muet, il ne pourra plus, demain, faire un film gris, après-demain un film plat. Le cinéma subit depuis sa naissance une évolution constante. Elle s’achèvera lorsqu’il sera en état de nous présenter des personnages en ronde bosse, colorés et peut-être odorants, lorsque ces personnages se libéreront de l’écran et de l’obscurité des salles pour aller se promener sur les places publiques et dans les appartements de chacun. La science continuera de lui apporter de petits perfectionnements. Mais il aura atteint, en gros, son état parfait. Cinéma total.

et dont la conclusion ouvre déjà des portes vers l'avenir, qui effleure tout juste notre présent (cinéma en relief, écran virtuel, odeurs...)

Le cinéma total ne remplacera pas les arts traditionnels. Il leur donnera une vigueur nouvelle, en les nourrissant du sang retrouvé de la foule. Le peintre, le sculpteur, le musicien, l'architecte, le poète, qui collaboreront au film de demain, seront plongés dans une vie tumultueuse, exaltante, et ne penseront plus à s'enfermer, pour s'y dessécher, dans la pièce la plus nue de leur tour d'ivoire.
Ils planteront dans la cité des œuvres vigoureuses.
Les statues retrouveront leur place dans la rue, la peinture sur les murs des palais. Le metteur en scène, pour un moment caporal de ces génies, mettra à leur service les ressources de l'industrie et de ses progrès interrompus, et la science de mille techniciens.
L'univers infiniment grand et infiniment petit, le visible et l'inimaginable, les morts et les vivants, le ciel et ses soleils, la terre et ses abîmes, et l'homme triomphant ou vaincu, obéissant aux mains magiques des artistes, composeront une symphonie prodigieuse, un tourbillonnant ballet de couleurs, de volumes et de sons, un fleuve roulant de beauté, auquel s'abreuveront les peuples.

Peut-on dire que cette contrariété d'enfance a définitivement exclu les aspects artistiques de l'œuvre de Barjavel ? Non, évidemment pas... et je pense même, bien au contraire.

L'âge des découvertes

Après son enfance à Nyons - et il est amusant de constater que dans la cour de ce qui fut son école primaire se trouve maintenant le Préau des Arts -, la découverte du monde des Arts par le jeune homme démarre, on s'en doute, à ses années de jeunesse à Cusset, puis à Vichy et Moulins où son activité de journaliste au Progrès de l'Allier lui fait découvrir des artistes de plusieurs disciplines. Ils étaient assez nombreux à Vichy, soit "indigènes" - le Bourbonnais étant une terre des Arts -, soit attirés par la clientèle aisée de la ville d'eau... Certains deviendront assez célèbres - d'autres moins, d'où l'intérêt de les découvrir.
Un bon nombre de ses Billets du matin, puis par la suite de ses chroniques, présenteront ses découvertes.
Allons donc dans l'Allier, et enfilons le scaphandre vert de Saint Menoux pour voyager, prudemment, dans le temps...
Nous trouverons, dès 1934, le dessinateur-graveur Paul Devaux, surnommé par ses amis "Le Chapouteux". Né en 1894 à Bellerive sur Allier, il se définit comme "tailleur d'images", car il scuplte et grave sur bois les paysages et villes de sa région (en particulier la forêt du Tronçais). Il meurt à Vichy en 1949.

Paul Devaux (médaille dessinée par André Gervaix)

Il participe en 1948 à la création de l'Académie du Vernet avec ses amis, Marcel Guillaumin et Maurice Constantin-Weyer. C'est la seule académie dont Barjavel fera partie, avec fierté !
Il est aussi plus confidentiellement connu pour être l'auteur du canular du Monstre de l'Allier que Barjavel raconte dans ses articles en 1934...

Le Monstre de l'Allier - 1934
Le Monstre de l'Allier - 1934

Le Bourbonnais est aussi le pays du peintre Louis Neillot (1898-1973), avec qui Barjavel noua une forte amitié qui dura longtemps : en 1975 une monographie qui lui est consacrée s'enrichit d'une belle préface de Barjavel,

L'œuvre de Neillot, c'est le jardin de la joie.
Fils de jardinier né et grandi au milieu des couleurs ordonnées par la volonté de l'homme, mais qui toujours lui échappent et ajoutent à son dessein, il ne fit que continuer avec elles et contre elles, ce combat auquel il avait assisté au cours de ses jeunes années. Car les couleurs cherchées et voulues par le peintre, qu'il a composées et mises en place, lui apportent aussi, chaque fois, quelque chose de plus que ce qu'il y a mis. Quand le peintre, toutefois, n'est pas un géomètre ou un comptable, mais un enfanteur et un enchanteuj comme le jardinier.Neillot gardait en lui, intacte, son enfance émerveillée, et au temps où les autres commencent à se dessécher pour devenir des adultes gris, il entreprit de projeter avec ses mains, sur les murs de sa vie, l'éblouissement de son cœur
Ce n'est pas facile. C'est un travail qui exalte et épuise.
Un créateur n'est jamais au bout de sa peine. Il faut recommencer toujours, faire autrement et faire mieux. Chaque œuvre entreprise est un nouveau combat avec l'ange. Et si on réussit à conquérir une de ses plumes de lumière, on sait qu'on n'a remporté qu'une victoire partielle. Il va falloir continuer jusqu'à la dernière bataille.
Quand on se place devant une toile de Neillot, on éprouve une impression qu'on ne définit pas tout de suite. C'est une composante de plusieurs réactions physiques : le regard s'étend, la poitrine s'ouvre, le dos se redresse. On respire, et tout à coup on se rend compte que l'air a un goût tout frais. Alors on comprend : une toile de Neillot, c'est une ouverture. Elle fait un trou dans le mur à travers elle, on voit s'étendre le monde, délivré, nettoyé de ses fumées et de ses doutes, harmonieux, fraternel, familier et cependant nouveau. Neillot n'a pas reproduit le monde réel, il ne l'a pas interprété, il l'a continué, il l'a agrandi. Dans les limites de l'espace où nous sommes enfermés, il a pratiqué des brèches, pour que les dimensions puissent s'épandre et fleurir plus loin.
Les courbes de ces fleuves et de ces collines, que nous découvrons en nous penchant à travers la toile, ce ne sont pas celles du pays que nous connaissons, mais les enfants que le génie du peintre leur a faits, et qui n'en finissent pas de s'étendre et de grandir On voudrait écarter les bords du cadre pour voir encore davantage à gauche et à droite, où nous savons, où nous sentons que le paysage se poursuit. On voudrait franchir la limite, sauter par la fenêtre que Neillot a ouverte, et aller s'installer et vivre dans son monde qui est celui de l'équilibre entre le ciel et la terre, de l'harmonie, de l'amour de l'homme avec le vivant et l'inanimé.
Neillot parlait peu de sa peinture. Il peignait. Une femme en couches, une source ne philosophent pas. Un vrai peintre non plus. Et Neillot moins qu'un autre, lui si instinctivement lié à sa terre que lorsqu'on le voyait travaillej avec obstination, planté au milieu d'un paysage, on aurait cru voir un arbre du printemps, portant au bout de ses branches des pinceaux et des oiseaux fleuris
Vers la fin de sa vie, il avait créé un vrai jardin comme celui de son enfance. Ses fleurs débordent dans le monde entier.
Ses portes sont ouvertes. Et Neillot nous y attend, à jamais.

Ses œuvres furent dispersées en mars 2017 lors d'une vente aux enchères à Vichy présentée de façon très intéressante ici : [ https://vudubourbonnais.wordpress.com/2017/03/08/%E2%97%98-chronique-artistique-louis-neillot-1898-1973-sous-le-feu-des-encheres ]
et on trouvera le site consacré à Neillot et son œuvre, le Neillotweb, ah, non, plus simplement : [ http://www.neillot.fr ]

Les coquelicots - 1956
Louis Neillot : Les coquelicots - 1956
Le Lubéron - 1970
Louis Neillot : Le Lubéron - 1970
Nature morte - 1973
Louis Neillot : Nature morte - 1973
La Vigne jaune - 1950
Louis Neillot : La Vigne jaune - 1950

Quelques années plus tard, en 1936, Barjavel "monte à Paris", appelé comme on le sait par Robert Denoël. Son métier de rédacteur en chef de la revue Le Document l'amènera à plonger dans les mondes parisiens, surtout autour de Montparnasse (il habite le sud de Paris), et il fréquentera bien des artistes dont il fera des amis.
À cette époque, l'art est en ébullition, et les dessinateurs sont souvent aussi peintres, scuplteurs, poètes voire musiciens. S'il n'approche pas le surréalisme - qu'il considèrera comme une m. intellectuelle, comme plus tard le Nouveau Roman -, il aura pour amis les membres du Grand Jeu, Luc Dietrich et René Daumal en particulier, qui lui feront connaître d'autres gens - souvent dans l'entourage de Denoël.
Par ailleurs, son "second emploi" de journaliste au Merle Blanc (et hypothétiquement à Gringoire), où comme on le sait il tient une chronique de cinéma d'abord sous le pseudonyme (éphémère mais ressuscité depuis) de G.M. Loup, puis d'autres articles, nécessitera de faire appel à des dessinateurs pour illustrer à tout le moins l'en-tête de ses articles. Il les gardera comme amis, et ils le soutiendront pendant la guerre - illustrant également des articles de l'Écho des étudiants -, puis après guerre dans Carrefour (années 1948-1951).

C'est sans doute dans le monde de Montparnasse qu'il fait la connaissance du peintre Karnik Zouloumian, arménien né en Syrie en 1907, qui avait déjà pris son nom d'artiste simplifié Jean Carzou. Il était déjà en 1933 illustrateur aux Éditions Denoël et au magazine L'Intransigeant sous ses deux noms : il signait Zouloumian, et indiquait "dessin de Karzou".

Page de l'Intransigeant avec dessins de Karzou
Page de l'Intransigeant avec dessins de Karzou (site « Robert Denoël, éditeur » [ http://www.thyssens.com ])

Bien plus tard, Barjavel lui sera aussi associé à l'occasion de la parution de l'ouvrage "Les peintres témoins de leur temps", catalogue de l'exposition sur le thème « Les Français » à Paris en 1966, où Carzou obtint le Prix du public.
Dessinateur et surtout graveur - lui aussi - ses œuvres sont "pleines de traits", mais aussi de couleurs qui se fondent en arrière-plans, il fut aussi décorateur de spectacles à l'Opéra de Paris (le ballet Gisèle entre autres) et ailleurs, ainsi que d'édifices religieux (L'Apocalypse à la chapelle de Manosque, qui deviendra le siège de la Fondation Carzou).
Sa collaboration avec Barjavel se concrétisa lors de la parution de La Nuit des temps aux Presses de la Cité (première édition reliée après la toute première rarissime verison brochée), Carzou en dessina la jaquette, qui devint ensuite la couverture de la première édition de poche (Press-Pocket).

Couverture de La Nuit des temps 1969

Il illustra de nombreuses couvertures de livres, plus exactement les frontispices, dans des éditions de bibliophilie
Barjavel ne l'oublia pas, le mentionnant comme "artiste de référence" dans plusieurs de ses romans ultérieurs :

  • Dans Les Chemins de Katmandou, à propos de Closterwein :

    C'était le sourire ironique par lequel Romain Closterwein signifiait qu'il n'ignorait pas le snobisme nécessaire, et qu'il y sacrifiait volontiers. Mais cela n'allait pas plus loin que le hall. Sa collection particulière, soigneusement entreposée dans sa cave blindée et climatisée, comportait un millier de tableaux qui allaient des primitifs aux fauves et à quelques contemporains pour la plupart inconnus des critiques, en passant par Botticelli, Brueghel et Gustave Moreau, Van Gogh, Paul Klee et Carzou. Il n'achetait que ce qu'il aimait. Il avait refusé un Rubens qui était pourtant une affaire, et si par hasard un Picasso se fût glissé dans sa cave, il aurait payé pour qu'on l'en balayât.
    De temps en temps, selon la saison, son humeur et son goût du moment, il faisait changer les toiles accrochées dans les appartements. Mais il gardait en permanence dans sa chambre à coucher un coq de Lartigue, rouge, orangé et jaune, explosion de joie sur laquelle il aimait, le matin, ouvrir les yeux, et un panneau inconnu de la Dame à la Licorne, celui qui expliquait le mystère de tous les autres et que le conservateur du Musée de Cluny le suppliait en vain, depuis des années, de le laisser au moins regarder.

  • Dans La Tempête :

    A mesure que les garçons et les filles arrivaient, elle se rendait compte d'ailleurs que Judith était dans le vent. Les jupettes à la mode cet été avaient toutes les formes et toutes les couleurs flamboyantes. Les couleurs des pantalons ne leur cédaient guère. Les plumes des oiseaux exotiques, dans la volière qui couvrait le mur ouest du salon Louis XIII en furent éclipsées. Mrs. Ashfield, amusée, ouvrit les portes de la cage, légère, aérienne, dorée, fabriquée en 85 d'après une lithographie de Carzou. Les colibris sortirent les premiers, en éclairs écarlates. Puis d'autres se risquèrent selon leur curiosité ou leur courage. Bientôt, cent paires d'ailes brassèrent l'air du salon en bruits de soie ou de rafales.

Quelques sites sont consacrés à Carzou et ses œuvres :
- [ http://www.armenweb.org/culture/carzou/cadre.htm ]
- [ http://www.passion-estampes.com/bio/carzoubiographie.html ]

Ses affinités étaient peut-être plus rapprochées avec Rémy Hétreau. Né à Patay en 1913, il est contemporain de notre auteur. Son œuvre graphique, essentiellement des gravures au trait complétées à l'aquarelle, est empreinte de poésie un peu (voire beaucoup) onirique. Illustrateur lui aussi chez Denoël, il réalisa en particulier les dessins - pas encore atmosphériques - de Hôtel du Nord en 1943. C'est à la même époque que Ravage, et Hétreau, lui aussi, apprécia les précieux conseils que lui avait donné l'éditeur.
Il illustra (frontispices et illustrations) deux des trois nouvelles parues en 1943 dans Je Suis Partout,

La fée et le soldat :

La fée et le soldat

Péniche :

Péniche

Pour Les mains d'Anicette le dessin est d'un certain Gérard :

Les mains d'Anicette

ainsi que la parution en 1944 en feuilleton, dans ce même journal, du Voyageur imprudent :

Le Voyageur imprudent

C'est lui qui illustrera, en 1970, la jaquette de la deuxième édition de Colomb de la Lune (Éditions Denoël), et je vous invite à bien regarder ce, ou plutôt ces dessins :

Jaquette de Colomb de la Lune, 1970

Une de ses œuvres, que l'on trouve dans le catalogue de l'exposition "Rétrospective Rémy Hétreau - Un monde enchanté" qui lui fut consacrée à Orléans à l'hiver 2008-2009, est, en hommage à Barjavel, une vision bien particulière de notre véhicule mascotte, La Charrette bleue.

La Charrette Bleue (Barjavel) - Pointe sèche. Impression en noir bleuté.
Rémy Hétreau : La Charrette Bleue (Barjavel).

Il a peint plusieurs tableaux à Brantes, de l'autre côté du Mont Ventoux : c'est donc un voisin...

RH_pont_brantes_1951
R. Hétreau : Le pont de Brantes - 1951
RH_montagne_brantes_1951
R. Hétreau : Les montagnes de Brantes - 1951
L'ombrelle
R. Hétreau : L'ombrelle
RH_Lavandiere
R. Hétreau : Lavandière
Bonjour
R. Hétreau : Bonjour - 1970

Dans le catalogue de cette exposition on lit que Barjavel a écrit à son propos, en 1984 :

L’œuvre de Rémy Hétreau est belle et vraie comme un jardin de mai ; à qui la regarde, elle dit d’être heureux de vivre.

et aussi :

L'homme assiégé par la laideur grimace, s’use, devient aigre et vieilli. Hétreau a des yeux miraculeux qui ne laissent pas passer la laideur. Le miracle de ses yeux, c’est l’amour. Il aime ce qu’il regarde, les paysages, les objets, les femmes, et il les peint avec cette amitié exigeante, tendre, et un peu moqueuse, qui les lui fait voir tels qu’ils sont mais beaux. Le monde autour de lui est toujours au printemps. Il a un arbre fleuri dans le cœur.

À l'issue de cette exposition, les œuvres furent vendues aux enchères publiques par la maison Drouot. Mais le tableau de La Charrette bleue que je vous ai montré est mon exemplaire personnel (n°2 signé) que je dois à l'extrême gentillesse de Jean Barjavel.

Reprenons les Chemins de Katmandou, et retournons chez Closterwein :

Dans son bureau, pour retrouver sa sérénité après les journées d'affaires, il avait fait accrocher, juste en face de son fauteuil de travail, un grand panneau à la mine de plomb de Rémy Hétreau. Il lui suffisait de lever les yeux pour se perdre dans un paysage féerique, où des arbres en dentelles sortaient des fenêtres et des toits d'un château baroque entouré par les mille vagues brodées d'une mer contenue. Des personnages jouaient avec des ballons de verre ou des harpes épanouies comme des aloès. Sur un radeau de trois pieds carrés, où poussait un arbre, une femme gantée jusqu'aux épaules se préparait à aborder et tendait vers le rivage une main gracieuse d'où pendait un sac à la mode. Sa robe l'enveloppait depuis les chevilles et laissait nus ses seins menus, à peine perceptibles. Pour garder son équilibre, elle avait enroulé autour de l'arbre ses longs cheveux blonds. À la proue d'un petit bateau de bois taillé à la main, dont un mameluk tendait les voiles, une fille debout sur la pointe d'un pied lançait un ballon à un garçon à chapeau pointu qui l'attendait sur la rive. Elle avait omis de boutonner le pont arrière de sa jupe plissée et montrait innocemment les candides rondeurs de son derrière. A l'horizon, de minuscules pèlerins s'appuyant sur leur canne montaient sans se presser vers les montagnes modérées. Il émanait de ce tableau une telle paix, une telle grâce, qu'il suffisait à Romain de le regarder pendant deux minutes pour oublier qu'il était un forban intelligent se taillant un chemin à coups de sabre dans la foule des forbans imbéciles, et pour retrouver la certitude qu'il existait, ou qu'il avait existé, ou qu'il existerait quelque jour quelque part un paradis pour les âmes qui sont pareilles à celles des enfants. Il n'aurait pas fallu qu'il le regardât plus longtemps, il y aurait perdu l'indifférence glacée qui lui était nécessaire. Son âme était peut-être comme celle d'un enfant, puisqu'il se sentait chez lui quand il entrait dans ce paysage, mais son esprit n'était qu'une intelligence objective et son cœur un muscle qui fonctionnait parfaitement. Sans cet esprit et ce cœur blindés, il n'aurait pas possédé la douce maison blanche au bord du gazon parfait, ni les mille tableaux dans la cave.

Ce tableau existe-t-il ? Je pense que oui... je l'ai vu et vous aussi...

Détail du dessin en quatrième de couverture de R. Hétreau de la jaquette de Colomb de la Lune, ed. 1970

Mais d'ailleurs, qui est Closterwein ?

Autre artiste du milieu du vingtième siècle, l'autrichien (tchèque) Franz Pribyl appartenait lui aussi au petit monde de Montparnasse et était ami de Robert Denoël : il avait décoré la chambre de son fils né en 1933, et était responsable de la mise en forme de l'éphémère revue Le Documeent pour laquelle Barjavel était venu travailler à Paris.
Lui aussi était spécialiste du dessin au trait (et, technique particulière, au trait unique), puis aquarelliste. Il était devenu ami de la famille Barjavel pendant la guerre, tirant les portraits à sa manière particulière. C'est à cette époque qu'il réalisa les délicieuses illustrations - au trait - du rare recueil La Fée et le soldat (Éd. France-Empire, 1945, 2708 exemplaires).
Après la guerre il semble que Franz Pribyl ait eu des ennuis politiques, probablement liés aux "pays de l'Est". Il est mort à Linz (Autriche) en 1975.

Dessins de Pribyl dans La fée et le soldat Dessin de Pribyl dans La fée et le soldat
Dessins de Pribyl dans La fée et le soldat Dessin de Pribyl dans La fée et le soldat
Quelques-uns des onze dessins de Pribyl dans La fée et le soldat
Écrivain (probablement René Barjavel), par F. Pribyl
Écrivain (probablement René Barjavel) (vers 1975)
Enfant dessinant, par F. Pribyl
Enfant dessinant (vers 1945)
Peinture de F. Pribyl
Peinture de F. Pribyl (1961)
Peinture de F. Pribyl
Peinture de F. Pribyl (1961)

Anecdotiquement, signalons le hongrois (ou tchèque ?) Laszlo Fircsa qui, sous le pseudonyme de Dominique, illustrait les petits livres pour la jeunesse de la collection La Fleur de France chez Denoël. On lui doit les images médiévales et épiques du tout premier roman de Barjavel, Roland, le chevalier plus fort (ou fier) que le lion (1942).

Roland, le chevalier plus fier que le lion
Couverture
Roland, le chevalier plus fier que le lion
Gravure
Roland, le chevalier plus fier que le lion
Dos
Roland, le chevalier plus fier que le lion
Illustré par Dominique (Laszlo Fircsa)

Faisons une pause en 1944, pour assister à la remise du Prix des Dix à notre auteur pour Ravage et Le Voyageur imprudent.
La remise de ce prix unique, gentille parodie du Prix Goncourt non décerné cette année-là, a été organisée le 31 janvier 1944 par un "hebdomadaire parisien" (on peut comprendre qu'il s'agit du détestable Je Suis Partout). Elle fut "animée" par une bande d'humoristes de diverses disciplines : le "clown" Béby, Georgius, Lilo, Jean Mara, Jacques Dutal, Julien Courtine, Max Révol, Pierre Ducrocq, Deniau et Jean Rigaux. Jean Mara, caricaturiste, officiait déjà au Merle Blanc.

Passons la guerre, et retrouvons Barjavel journaliste à Carrefour en 1948, à la rubrique "Le théâtre". Ses articles sont très souvent illustrés - parfois même assez richement avec une sorte de bande dessinée - par Jean Mara dont nous venons de parler. On trouvera aussi des illustrations d'Ange Michel, sur qui il est difficile de trouver des informations, du fait d'un homonyme italien bien plus célèbre...
Il devait certainement bien connaître la famille Barjavel, c'est lui qui réalisera le dessin de couverture du Journal d'un homme simple, première édition reconditionnée par Denoël (à partir du stock Frédéric Chambriand) en 1953.

JDHS 1953

À noter que plusieurs dessinateurs produisirent d'autres « dessins de famille » de Barjavel, ils se trouvent dans le numéro xxx de Carrefour, qui contient l'article Complainte de l'écrivain, "prototype" du premier chapitre du Journal d'un homme simple, « Au rez de chaussée des moineaux ».

Ce Journal d'un homme simple nous apprend que 1950 a été une année mémorable pour Barjavel, car il entre à fond dans le monde du cinéma, comme réalisateur de son long métrage "Barrabas", adaptation de la pièce de Michel de Ghelderode que Jean Le Poulain venait de mettre en scène au Théâtre de l'Œuvre. Un film que personne n'a jamais vu, car s'il fut bien tourné - pendant les fêtes du 15 août à Collioure -, le montage et la finalisation tournèrent court car au retour de l'équipe à Paris, la situation internationnale en Corée découragea les producteurs et les financements disparurent. Il n'en reste que les souvenirs de l'auteur, qui constituent le chapitre Dieu est pour Barabbas de son Journal d'un Homme Simple, le tapuscrit du scénario, des accessoires dispersés dont certains ont été rachetés par le Musée du Cinéma et, bien sûr, le roman Jour de feu - qui permet au lecteur de se faire son propre film...
Dans son Journal où Barjavel nous raconte cette aventure estivale, il partage sa découverte non seulement artistique mais amicale du peintre, et dessinateur, Willy Mucha, qui l'hébergeat avec sa petite équipe (Henri-François Rey, les frères Fellous, Jean Le Poulain ; Barjavel lui-même devait y jouer un pêcheur d'anchois.)
Il faut bien se garder de confondre notre Willy Mucha avec le l'artiste tchèque de la Belle Époque Alfons Mucha, même si Willy, dont les origines familiales sont en fait assez imprécises (a priori polonais ?) revendiquait parfois petit-cousin. Et leurs styles n'ont rien à voir.
Willy Mucha est LE peintre de Collioure, dont il a rendu toutes les lumières, ombres, couleurs, dans ses visions quasi psychédéliques (avant l'heure). Il en a aussi admirablement rendu les formes, dans le rarissime album-recueil de dessins au trait Collioure dont Barjavel a écrit le texte de présentation, et Henri-François Rey une sorte exergue philosophique...

La première condition de l'art est l'amour.
Le sculpteur, les mains plongées dans la glaise, ne sera qu'un tas s'il n'aime cette terre qu'il traite comme mamelles, s'il n'aime la forme qu'il prétend en extraire, s'il n'aime l'homme - tous les hommes - pour la joie de qui il veut donner forme à l'informe, s'il n'aime même l'aveugle et le manchot qui ne la pourront voir ni caresser, s'il n'aime le caillou auquel elle ressemble, et le ciel dont elle est parcelle et la branche dans le vent, comme elle immobile et mobile.
L'artiste qui n'aime pas est imposteur, théoricien peut-être, créateur jamais. L'œuvre d'art est un cri d'amour.
Les dessins sont quelques-uns des enfants nés des amours de Mucha et de Collioure. Qu'est-ce que Collioure ? Une blessure faite par la mer au flanc du Roussillon, et par laquelle coule la lumière. Mucha s'est installé sur cette blessure, y boit le sang et s'en nourrit.
...
La barque, la maison, la colline, le pêcheur, le visage et la main de la remmailleuse, les remmailleuses araignées au centre de leur filet, sont entrés dans l'œil de Mucha, y ont rencontré la flamme et sont sortis purifiés à la pointe du crayon. Purifiés et rendus à leur vérité.
Faire œuvre d'art, c'est recréer le monde non comme il apparaît, mais tel qu'il est.

Willy Mucha - Deux barques Willy Mucha - Remailleuses et canots
Willy Mucha - Collioure vu de Consolation (1940) Willy Mucha - Le chalut au mât
Willy Mucha - Canots au soleil

Mort le 2 mars 1995, Willy Mucha est maintenant relativement oublié, quelques rétrospectives le saluent, l'été 2016 à Perpignan
Aller à Collioure sur les traces de Willy Mucha se révèle décevant, car malgré son amour pour le lieu, les habitants - les Colliourencs - lui en ont terriblement voulu d'avoir vendu sa collection de dessins de clochers (il demandait à chacun de ses visiteurs de dessiner le clocher de l'église de Collioure...), et fait don de ses œuvres au journal de Perpignan, L'Indépendant.

Le livre d'or de Willy Mucha, est le recueil de pages manuscrites tenu par le peintre Willy Mucha à Collioure : chacun de ceux qu'il invitait dans sa maison, 20 rue du Miradou, y laissait un petit mot ou un dessin du clocher si célèbre du petit port catalan. 94 artistes ont ainsi laissé leurs souvenirs, parmi eux Tristan Tzara, Aristie Maillol, Jean Cocteau, March Chagall, Salvador Dali, Henri-François Rey, Man Ray, David Oistrach, Joan Miró, Arthur Conte, Louis Aragon, Pierre Restany et René Barjavel. À partir de février 2002, ce Livre d'Or fait l'objet d'une exposition itinérante dans de nombreux musées français et étrangers, commençant par le Musée Goya de Castres. Il contient ce joli texte de Barjavel, écrit le 12 décembre 1950 :

Il y a Collioure, trésor ardent, une étoile bleue - des plus chaudes - tombée au bord de la Méditerranée... Et il y a les Colliourencs. les Colliourencs sont aimables comme une poignée de vipères. Ils nous considèrent avec un mépris et une hostilité qu'ils ne prennent pas la peine de cacher. Ils ont raison. Ils n'ont pas besoin de nous. La sardine et le raisin leur suffisent. L'eau et le soleil. Que viennent faire, sur ces pierres brulées, Piaf et Trennet, et les grosses dindons des bureaux et crémeries de la ville, avec leurs grosses fesses verdâtres et leurs saindoux étalés sous l'œil du clocher sec ? Et cette équipe de farfelus qui prétend faire du cinéma ? Qu'elle aille donc cinémer au diable, ou au bordel, ou sur la Cote d'Azur, ce qui est la même chose. Ici, à Collioure, on n'a besoin de personne...
Seulement, seulement, nous qui ne sommes pas de Collioure, nous avons besoin de Collioure, besoin de ses lumières, de son indiffé- rence. Collioure est un feu. Nous de la ville, nous sommes glacés...
Mon vieux Willy, que nous allions en enfer ou au Paradis, nous y retrouverons Collioure.

Enfin un joli et rare petit livre d'art, À l'ombre du clocher, présente la synthèse de ses tableaux.

À l'ombre du clocher Collioure 1976
Willy Mucha - Collioure 1976
Collioure 1978
Willy Mucha - Collioure 1978
Vitraux de l'église d'Argelès
Willy Mucha - Vitraux de l'église d'Argelès
Combat des monstres 1978
Willy Mucha - Combat des monstres - 1978
Soleil Levant à Collioure
Willy Mucha - Soleil Levant à Collioure

La seconde moitié des années 50 voit Barjavel davantage "homme de cinéma" qu'écrivain : scénariste des Don Camillo, et d'autres films de Duvivier (et d'autres), il fréquente un autre domaine artistique : la musique, et la chanson.
Pour Les Chiffoniers d'Emmaüs, en 1955, il écrit le scénario (d'après le livre de Boris Simon), les dialogues et deux chansons, sur des musiques de Joseph Kosma :

  • Le Ciel de chez moi (chantée par Emmett Babe Wallace et interprétée dans le film par le mendiant qui fait la quête à la sortie du métro Saint Michel et en donne le bénéfice à l'Abbé Pierre...)
    Emmett Babe Wallace
    Emmet Babe Wallace, interprète de la chanson Le Ciel de chez moi
    Le ciel de chez moi (du film Les Chiffoniers d'Emmaüs)
    Extrait sonore
    Le ciel de chez moi - 01:00

    Plus tard Armand Mestral enregistrera cette chanson avec une voix bien différente.

  • Compagnon, va ton chemin, qui est le générique de fin.

L'Homme à l'imperméable, en 1956, le fait écrire des paroles de chansons - d'opérette plus exactement, le héros joué par Fernandel étant clarinettiste au théâtre du Chatelet -, mises en musique par le compositeur Georges Van Parys - qui en est à son 79ème film, sans compter alors 23 opérettes (et il continuera jusqu'en 1970) ! Ces chansons font partie du film, comme éléments du spectacles mais aussi entendues à la radio (pardon, la T.S.F...)

Pierre Kasty composera la musique du premier (et quasi-unique) film dont Barjavel fut l'auteur, le court-métrage "Monsieur Lune habille son fils".

Notre auteur mettra des paroles sur cette musique, en faisant la chanson Deux enfants dans un jardin, interprétée et enregistrée (sur 78 tours) par André Claveau (avec, en face B, Rue de la rue qui danse du film "Les assassins du dimanche", initialement interprétée par Leo Marjane - rien à voir avec Barjavel)

Deux enfants dans un jardin
Extrait sonore Deux enfants dans un jardin - 0:30

Maintenant, on peut considérer que cette chanson aurait davantage sa place dans les maisons de retraite... Elle est plutôt d'un autre temps et, curieusement, s'est trouvée "compilée" dans un album « Valses de Paris" », chansons de la Belle Époque, interprétées par Janine Micheau, aux côtés d'authentiques antiquités du début du vingtième siècle - alors qu'elle date, rappelons le, de 1950...
Elle a dû être un grand succès de l'époque, car on la trouve aussi, en version instrumentale, dans un album « Vive les grands orchestres: 125 tubes de la chanson française par les grands orchestres des années 50 » par l'orchestre d'André Popp.

Citons pour l'anecdote la chansonnette Les beaux dimanche, du film Saturnin le poète (il s'agit bien du petit canard jaune, de cette série des années 50~60 réalisée par Jean Tourane, assez cruellement selon les confidences de témoins), mise en musique par Joë Hajos.

Après La Nuit des temps (couverture de 1968 illustrée par ?), Les Chemins de Katmandou terminent le(s) Summer of Love. Les hippies, et plus commercialement peut-être les "yéyés", ont envahi une partie du monde musical, et Barjavel, ayant repris la plume de journaliste au Journal du Dimanche, est amené à cotoyer quelques "vedettes". Serge Gainsbourg, bien sûr, personnage du film, sa (nouvelle) compagne Jane Birkin, et le monde de la chanson.
Il en avait d'ailleurs évoqué certaines tendances dans La Nuit des temps, avec la scène du réveil d'Éléa inspirant le D.J. (le mot n'existait pas encore... Barjavel dit : « le meneur, le coq de Londres ») londonien Yuni, qui en créait un grand succès de musique et de danse, le 'WAKE.

La cave de l'International de Londres était le plus vaste shaker d'Europe. Et un des plus "chauds". Six mille garçons et filles. Un seul orchestre, mais douze haut-parleurs ioniques sans membrane qui faisaient vibrer en bloc l'air de la cave comme l'intérieur d'un saxo-ténor. Et Yuni le patron, le meneur, le coq de Londres, 16 ans, cheveux ras, lunettes épaisses comme des sucres, un œil de travers, l'autre exorbité, Yuni qui avait décidé le conseil d'administration de l'hôtel et loué la cave. Pas une note ne parvenait jusqu'à la clientèle qui se nourrissait ou dormait dans les étages.
[...]
- Ici EPI, au point 612. Hoover speaking. Je suis heureux... très heureux... de vous lire le communiqué suivant en provenance de la salle d'opération. "Le processus de réanimation du sujet féminin se poursuit normalement. Aujourd'hui 17 novembre, à 14 h 52 temps local, le cœur de la jeune femme a recommencé de battre..."
La cave explosa en un hurlement. Yuni, dans la sono, hurla plus fort :
- Taisez-vous ! Vous n'êtes que du boudin ! Où sont vos âmes ? Écoutez !
Ils obéirent. Ils obéissaient à la voix comme à la musique. Pourvu que ce fût fort. Silence. Voix de Hoover.
- ... premiers battements du cœur de cette femme ont été enregistrés. Il n'avait plus battu depuis 900 000 ans. Ecoutez-le...
Cette fois-ci, vraiment, les six mille se turent. Yuni ferma les yeux, le visage illuminé. Il entendait la même chose dans les deux oreilles. Il entendait :
Silence.
Un coup sourd : Voum...
Un seul.
Silence... Silence... Silence...
Voum...
Silence... Silence...
Voum...
... ...
Voum... Voum...
... ...
Voum... Voum... Voum, voum, voum...
Le batteur de l'orchestre répondit, doucement, en contre-point, du pied, avec sa caisse. Puis il y ajouta le bout des doigts. Yuni superposa l'orchestre et les ondes. La contrebasse s'ajouta à la batterie et au cœur. La clarinette cria une loooongue note, puis s'écroula en une improvisation joyeuse. Les six guitares électriques et les douze violons d'acier se déchaînèrent. Le batteur frappa à tour de bras sur toutes ses peaux. Yuni cria comme d'un minaret :
- She's awaaake !...
Voum ! voum ! voum !
Les six mille chantaient :
- She's awake !... She's awake !...
Les six mille chantaient, dansaient, au rythme du cœur qui venait de renaître. Ainsi naquit le 'wake, la danse de l'éveil. Que ceux qui veulent danser dansent. Que ceux qui peuvent s'éveiller s'éveillent.

Barjavel nouera des contacts avec certains artistes - pas forcément les plus "yéyés" il faut le dire, mais pour l'époque, si...

  • Gérard Lenorman (qui avait débuté dans Hair)avec qui il partagera une interview dans le magazine HIT, n°23 de décembre 1973, en fait à la demande du chanteur qui était, et est toujours un grand fan de l'auteur. Ils évoquèrent le projet de faire une chanson ensemble, mais cela n'eut pas de suite concrète.
    Article dans "Hit" : Gérard Lenorman rencontre René Barjavel
  • Herbert Léonard (Hubert Lœnhard), qu'il fréquentera très amicalement, et qui mettra en musique, en 1970 sa Chanson pour une princesse, tirée de Colomb de la Lune. Ils tentèrent de mettre le roman en chansons dont Herbert Léonard aurait fait les musiques. Il est lui aussi resté "fan" de Barjavel : rappelons d'ailleurs qu'il a nommé sa fille Éléa. Souhaitons lui un bon rétablissement car il a eu récemment de graves problèmes de santé avec plusieurs jours de coma.
    On pourra lire son autobiographie, Pour le plaisir, et pour le reste (Éditions Florent-Massot).
    Son site : [ http://www.herbert-leonard.fr ].
    On verra en particulier : http://www.herbert-leonard.fr/Galeriephotos/Personnalites/, les photos n° 7 et 16.
    Herbert Léonard et René Barjavel dans les studios d'Europe 1 en 1969 Herbert Léonard et René Barjavel dans les studios d'Europe 1 en 1969
    Chanson pour une princesse
    Extrait sonore Chanson pour une princesse - 0:30
  • Un autre fan de Barjavel est Yves Duteil, qui avait été émerveillé à la lecture de L'Enchanteur, et qui avait écrit à l'auteur -  lettre présente dans le livre du chanteur Les choses qu'on ne dit pas.
    Cette lecture avait déclenché, avec la complicité de sa femme Noëlle, une rencontre "surprise" lors d'une émission de radio, que sa lettre évoque :

    Cher René Barjavel,
    Je venais juste de finir votre dernier roman, L'Enchanteur, et j'étais encore imprégné de la douceur de Viviane, écœuré par la cruauté de Morgane, émerveillé de la densité du livre. La légende des chevaliers de la Table ronde, sous votre plume, avait une saveur nouvelle, un parfum d'amour et de magie qui m'avait emporté dès la première page. Je l'avais lu d'une seule traite, en ne regrettant qu'une chose: devoir refermer le livre. Quitter la forêt de Brocéliande était un arrachement, et jamais Merlin, Perceval ou Lancelot ne m'avaient semblé aussi proches, aussi émouvants. Ce jour-là, j'étais invité par RVS, Radio Versailles Service, pour une émission de deux heures, et vous êtes entré dans le studio...

    Barjavel lui avait répondu avec sa gentillesse habituelle :

    Cher Yves Duteil,
    Je suis heureux que vous ayez aimé mon livre, et que vous ayez pris la peine de me l'écrire. Vos lettres m'ont surpris autant que touché: il n'est pas habituel qu'une rencontre autour d'un micro donne naissance à autre chose qu'à des courants d'air... Je vous aime aussi tous les deux, et l'amour visible qui vous unit et vous entoure et que, par la grâce de votre talent et la magie de la technique, vous répandez dans tous les cœurs à travers les oreilles. Vous êtes l'enchanteur. Je vous embrasse.

  • Georges Brassens ne semble pas particulièrement barjavélien, mais dans le Journal du Dimanche du 15 octobre 1972 Barjavel raconte longuement ses impressions après être aller le voir et l'écouter à Bobino, et la visite qu'il lui a faite quelques jours après, avant son entrée en scène.

    IL Y A LES CHANTEURS qu'on supporte, ceux qu'on exècre, ceux qu'on entend par tout, ceux plus rares qu'on écoute, ceux que, le temps d'une saison, on adore. Et il y a Brassens, qu'on aime.

    Il loue l'étendue de ses thèmes, citant de nombreuses chansons... jusqu'à Fernande

    Après avoir prêté ce refrain vigoureux au gardien de phare et au séminariste il réussit avec une sublime simplicité à le placer dans la bouche du Soldat Inconnu, sans que ce soit en aucune façon graveleux ni sacrilège. Entonnant sa chanson, le sacrifié tout à coup bouscule la Dalle et le Feu, envoie promener les gerbes, les drapeaux et les délégations et redevient un gaillard de vingt ans, superbe et vivant.

    C'est géant !...

Ses incursions dans le domaine de la chanson se traduisirent aussi par d'autres créations, plus ou moins connues :

  • Pour Julietta (Julia Pelaez, amie de Jacques Yvart, il écrivit Le Voyageur, une chanson de science-fiction. Si Jacques Yvart m'a confié que Barjavel est venu l'écouter avec des larmes aux yeux,

    J'ai eu la chance de rencontrer René Barjavel dans les années 70, et lui ai demandé s'il voulait bien écrire un texte de chanson pour un album 33t de chansons de "Science-Fiction" qui serait interprété par Julietta.
    La Chanson l'intéressait (Je savais qu'un chanteur [il s'agit d'H. Léonard] avait enregistré une chanson dont René Barjavel était l'auteur).
    Il a bien voulu s'intéresser à notre projet de disque de science-fiction et m'a dit qu'il allait essayer d'écrire quelque-chose (sur le sujet de la chanson, il se sentait très modeste...). Il s'y est donc mis et cela a donné « Le Voyageur » dont il m'envoya le texte quelque temps plus tard.
    Après l'avoir mis en musique et travaillé avec Julietta, nous prîmes rendez-vous pour lui faire écouter la chanson.
    Ce fut un moment rare. Julietta interpréta magnifiquement "Le Voyageur" et René Barjavel en eut les larmes aux yeux. Nous sommes sortis de chez lui comblés...

    il faut quand même reconnaître qu'elle n'est pas inoubliable.

    Le Voyageur - Julietta - 0:54
    Extrait sonore
    Le Voyageur - Julietta - 0:54

    Julietta est maintenant, sous son vrai nom Julia Pelaez, professeur de chant au Studio des Variétés, et a participé aux dernières Francofolies de La Rochelle (12-16 juillet 2017)

  • Jacques Yvart, en hommage à Barjavel, écrivit aussi (paroles et musique) une chanson intitulée « Ravage » dont il nous dit :

    Quant à la chanson "Ravage", je l'ai écrite et enregistrée avec l'autorisation de René Barjavel, pour le titre. Elle n'a qu'un lointain rapport avec son œuvre, mais c'est cependant une chanson de Science-Fiction... Elle figure sur un CD (compilation UNIVERSAL (527-592-2))

    Ravage - Jacques Yvart - 0:40
    Extrait sonore
    Ravage - Jacques Yvart - 0:40
  • Pierre Tisserand, composa (une autre) Ravage, qui reprend le thème du roman (en particulier la rencontre des aventuriers avec les deux vieillards), et fut probablement inspiré par La Nuit des temps lorsqu'il écrivit L'Homme fossile - chantée par lui-même et surtout Serge Reggiani. On lui doit aussi Dis Madame s'il vous plaît, et une douzaine d'albums. Il est maintenant écrivain (mais assez confidentiellement...)
    On pourra écouter sa chanson Ravage ici : [ http://www.ina.fr/video/I07138299 ]
     
  • Un petit souvenir, cet envoi de notre auteur à Guy Béart, en souvenir de "La chaudière" - ce mot désigne-t-il un studio d'enregistrement où ils auraient collaboré ?
Envoi de Barjavel à Guy Béart

 
  • Enfin, ayant sa place à part dans le "monde barjavélien", la chanteuse Annie Nobel mena le seul projet officiel - et dûment contractualisé auprès de la SACD  d'adaptation en comédie musicale (on dirait maintenent - et elle le dit elle-même - "opéra-rock") de La Nuit de temps.
    Un vaste projet, qui se concrétisera par quelques présentations devant l'auteur et ses proches (André Cayatte et Jean Barjavel) à Paris et Bordeaux, mais qui n'eut pas de vraie concrétisation publique.
    Le contrat Annie Nobel, René Barjavel, André Cayatte, Philippe Richeux et Pierre Chiffre pour La Nuit des temps
    Le contrat Annie Nobel, René Barjavel, André Cayatte, Philippe Richeux et Pierre Chiffre pour La Nuit des temps (1972)

    Philippe Richeux était son compagnon d'alors (père de leur fils Jean-François alias Peter Kitsch), qui avait comme Gérard Lenormand joué dans HAIR (dans la seconde « tribu », après Julien Clerc).
    La Nuit des temps fait toujours l'objet d'adaptations musicales - toutes "non-officielles" -, généralement dans le cadre d'activités scolaires ou associatives : nous avions vu ici même il y a maintenant 15 ans l'École Sainte Marie de Namur présenter son spectacle à la Maison de pays. Une recherche rapide sur YouTube™ montre que le filon ne s'est pas tari, avec des ambiances allant du conceptuel abscons à la chorale paroissiale.
    Pour en savoir davantage sur ce "vrai projet", le mieux est de visiter son propre site, où l'on verra que ce "projet" n'est pas mort, loin de là. Elle attend juste un "producteur intrépide". Mais cela existe-t-il ?

    Ses autres activités d'écriture l'ont même amenée récemment à en écrire une suite, Nuit bleue... [ http://www.annienobel.com/EDBN/index_1.html ]

Demain après-midi, la visite du Musée imaginaire de René Barjavel vous permettra de voir - je dis bien voir, car s'il s'agit d'une "simple" lecture, sans projection des images nombreuses qui auraient pu accompagner cette lecture, nous avons compté sur le talent de notre liseuse Françoise Pecchiura pour permettre à chacun de visionner son propre "film" - la sensibilité de Barjavel à la scuplture. Celle-ci joint à la vue les possibilités du toucher... D'ailleurs, sa description d'Éléa endormie dans la sphère d'Or du Pôle Sud n'est-elle pas autant tactile que visuelle ?

Les jambes de la femme étaient jointes. Ses mains ouvertes reposaient l'une sur l'autre, juste au-dessous de sa poitrine. Ses seins étaient l'image même de la perfection de l'espace occupé par la courbe et la chair. Les pentes de ses hanches étaient comme celles de la dune la plus aimée du vent de sable qui a mis un siècle à la construire de sa caresse. Ses cuisses étaient rondes et longues, et le soupir d'une mouche n'aurait pu trouver la place de se glisser entre elles. Le nid discret du sexe était fait de boucle dorées, courtes et frisées. De ses épaules à ses pieds pareils à des fleurs, son corps était une harmonie dont chaque note, miraculeusement juste, se trouvait en accord exact avec chacune des autres et avec toutes.

Bref... Barjavel lui-même avait un certain talent dans ce domaine. Voyons plutôt :

Bâton en buis sculpté par Barjavel Bâton en buis sculpté par Barjavel

Barjavel nous fait aussi découvrir un autre domaine artistique, l'orfèvrerie. Dans des circonstances que je n'ai pas (encore) élucidées, il s'intéressa à Jean Mahie. Mais qui est-ce ?
Ce nom couvrait un "couple" d'artisan sculpteurs et surtout orfèvres (étymologiquement "forgerons d'or"...) : une certaine Jacline (Mazart ,ée Nataf), et son beau-père, dont on comprend par ses confidences qu'il s'agissait du financier Jean-Marie Mazart - fondateur de Prénatal en 1947, puis se tournant, ou plutôt revenant, l'âge de la retraite venant en 1960, vers un métier artistique manuel...
"Jean Mahie" est la prononciation que le fils de Jacqueline, Cyril, donnait à son grand-père ("Jean Marie") étant bébé..

Barjavel écrivit les préfaces de deux de leurs (doit-on dire ses ?) catalogues, Les créations de Jean Mahie, forgerons d'or - 1969-1977, et, de manière posthume, pour l'exposition à la Galerie Bellie à Paris, 16 novembre-16 décembre 1989 : BRONZE et OR, Jean Mahie sculpteurs forgerons d'or (complété de textes de Jean Marais et d'André Roussin)

Jean Mahie Jean Mahie

JEAN MAHIE est deux, ils sont un. Grammaticalement, comment parler d'eux de lui ? Sont-ils singulier, ou est-il pluriel ?
Pluriel sont leurs deux cerveaux qui conçoivent, leurs quatre mains créatrices, les huit verres des lunettes-loupes-télémicroscopes qui, à cheval sur leurs nez, les transforment en magiciens.
Unique est leur style.
Singulière est leur alliance. Ils n'avaient pas le même âge, pas les mêmes chemins, les mêmes ambitions, les mêmes relations, ils n'étaient pas nés sur le même continent. Ils n'avaient pas de raison de se rencontrer. Mais la vie, par-dessus la mer, tissa ses subtiles sinuosités, et Jacline devint la belle-fille de Jean-Marie...
Il n'y a pas de hasard : ils se sont en réalité retrouvés : ils étaient certainement, dans une vie antérieure, l'un le bras droit et l'autre le bras gauche d'un orfèvre sculpteur ambidextre : Laërces, peut-être, dont l'Odyssée raconte qu'il entoura d'or les cornes d'une génisse, ou Eloi, ou Cellini ? Les deux moitiés se sont retrouvées en notre temps pour s'unir dans une identité artistique totale.
Ils travaillent parfois tous les deux sur une même pièce, l'un la commence et l'autre la termine, ou le premier la reprend et l'achève. Ou bien chacun conçoit et réalise entièrement un bijou ou une sculpture. Personne n'est capable de discerner ce qui vient de l'un ou de l'autre. Et si eux-mêmes reconnaissent leurs propres œuvres, c'est seulement parce qu'ils se souviennent de les avoir faites. C'est donc, singulièrement, au singulier, qu'il convient de parler d'eux...
L'or est un métal surnaturel, né des amours du Soleil et de la Terre. Il en est de plus cher, il n'en est pas de plus précieux. Les peuples primitifs, qui savent le génie des choses, lui donnaient le visage de leurs dieux et en revêtaient leurs rois, leurs prêtres et leurs temples, afin d'ouvrir une porte ardente entre le ciel et les hommes. La civilisation l'a avili en le réduisant à l'état de monnaie. Elle l'a enfermé dans des bourses, cadenassé dans des caves- forteresses. Il est devenu le prisonnier le mieux gardé du monde. Même en bijouterie, il porte la tristesse de sa captivité. Les bijoux modernes classiques, si somptueux soient-ils, sont ennuyeux, parce que l'or s'y ennuie. Il n'est pas fait pour être un allié, une partie, un support. Il se veut seul, dans sa pureté, sa nudité, et sa splendeur.
C'est ainsi que Jean Mahie l'a compris. Après des siècles d'esclavage, il lui a rendu d'un seul coup, avec amour, avec humour, avec inspiration, avec application, sa liberté et sa joie éclatante. Les bijoux de Jean Mahie sont comme des fleurs. Ils ont l'épanouissement, l'irrégularité, l'inattendu du végétal qui vit. Une femme qui les porte n'est pas artificiellement parée, mais en harmonie avec eux, comme s'ils avaient poussé sur elle. Elle devient un printemps un peu magique, elle est la sœur du roi et du grand-prêtre qui parle aux dieux en ligne directe.
Et parce qu'ils sont vivants, les bracelets, les bagues, les pendentifs, les boucles, les boutons, les pectoraux, les paysages fantasques, les personnages malicieux sortis des quatre mains de Jean Mahie sont pour la plupart, parfois presqu'invisiblement, souvent très ostensiblement, sexués. Mâle ou femelle, ils le sont avec l'évidence et l'innocence de la nature. Et parfois le même bijou porte à la fois les deux attributs, comme le coquelicot ou l'églantine porte en même temps les étamines et le pistil.
Lorsqu'on en tient un dans le creux d'une main, il y pèse et la chauffe, doucement, de plus en plus. Si alors on ferme les yeux on continue de le voir, seul objet clair dans la pénombre des paupières, et si on ferme aussi la main et si on s'abandonne, alors on peut se trouver emporté dans le soleil des jardins de Babylone.
L'or de Jean Mahie pèse son poids de lumière.

Leurs œuvres sont résolument inspirées de l'antiquité, voire même de temps plus anciens. En regardant leurs catalogues, et les sites où leurs œuvres sont présentées, je m'attends à découvrir une Équation de Zoran en or (synthétique) massif...

Création de Jean Mahie : boutons de manchette "Jalminces" Création de Jean Mahie : pendentif "Abbaye des s’offre à tous"
Création de Jean Mahie : parure Créations de Jean Mahie : pendentifs

Chaque bijou est une pièce unique, jamais reproduite. Aussi après avoir été d'abord présentés chez Van Cleef & Arpels et Cartier, et ces joailliers demandant plusieurs exemplaires, il fut décidé de ne commercialiser les créations qu'au travers de circuits beaucoup plus restreints.

Amusons-nous un peu avec un autre art bien particulier auquel Barjavel a consacré quelques lignes... l'œnologie ! Sans doute commercialement - mais on ne pourra pas le lui reprocher -, il participera en 1974, avec d'autres écrivains (Jacques de Lacretelle, Jean Dutourd, Robert Courtine, Eugène Ionesco, James de Coquet et Henry Clos Jouve) pour le luxueux catalogue du négociant bordelais Jean Cordier en rédigeant un texte de présentation d'un grand cru de Bordeaux, le Clos des Jacobins. Tout y est - avec modération.

Sous le ciel bleu et blanc, la plaine est verte, unie, sans un défaut. C'est le vert frais de la vigne, qu'on a envie de prendre dans ses mains comme une jeune fille nue qui sort de la mer. Des deux côtés de l'allée, un rosier marque le départ de chaque rang de vignes, les roses sont rouges. L'allée verte et rouge conduit au Château du Clos des Jacobins. Les vins, comme les hommes ressemblent au nom qu'ils portent. Jacobins, c'est le nom qu'on donnait aux Dominicains, qui combatirent les défaillances de la foi de Rome par la prière et par le feu. Puis, ce fut le nom des compagnons de Robespierre, défenseurs de leur foi nouvelle par le sang et la vertu. Le vin des Jacobins, troisième porteur du nom, est dense comme un cortège. Surpris dès qu'on le goûte, on n'en finit plus de dénombrer ses saveurs, qui s'accompagnent et s'épaulent, en harmonie et procession. Il occupe la langue comme une foule au soleil, heureuse et chaude, chantant la gloire du ciel pur.
C'est un vin nombreux, gai et solide. C'est le Jacobin, la prière, et le sang, et le feu de la terre, de cette terre paisible sérieuse et relaxée, pleine de certitude et de calme. Fils chaque année nouveau d'une mère généreuse et très ancienne, il renonce aux galopades de la jeunesse pour se retirer dans les cellules du Château et y mûrir dans le recueillement et la concentration de ses vertus.
Quand il éclate enfin dans la liberté lumineuse du verre, il est devenu, sans défaillance et sans hérésie, un pur acte de foi, et de joie.

Malgré la contrariété d'enfance de sa vocation artistique, Barjavel eut l'occasion de manier le crayon... On connait sa prolifique collection de petits soleils, qui ornaient ses envois et dédicaces. Tous différents, empreints d'un symbolisme ésotérique dont j'ai parlé il y a quatre ans, je ne m'en lasse pas. Son œuvre écrite et publiée contient d'autres dessins... Un glyphe mystérieux dans Colomb de la Lune :

Le nom de la servante s'écrivait comme ceci : glyphe. Cela signifiait Petit-Nid-à-Poissons.

et, bien sûr, l'équation de Zoran dans La Nuit des temps, ainsi que le dessin (qui relève davantage du génie civil) de la sphère enterrée sous le pôle Sud. Ses archives familiales montrent aussi un joli portrait de son ami Luc Diétrich, au trait à la façon de Pribyl.

Luc Diétrich par René Barjavel

Le dessin est resté dans les gènes de la famille, son petit-fils Marc ayant décoré les murs de sa chambre de peintures rupestres représentant des scènes familiales ! Quant à Jean, ingénieur de son métier, il s'est aussi tourné vers le dessin technique...

Revenons à un art visuel, pour lequel Barjavel se passionnera - sans doute en compensation de sa vocation de peintre contrariée, la photographie. Les fleurs le fascineront, et tout particulièrement les pétunias ! De ses centaines de prises de vues (en diapositives), il fera une remarquable album complété de ses textes, Les Fleurs, l'Amour, la Vie . Il ne contient pas que des photos de fleurs, mais aussi de Paris, autour de Montparnasse, qui était un peu le centre de sa vie urbaine.

Les Fleurs, l'Amour, la Vie La rue de Rennes et la tour Montparnasse
La Tour Montparnasse,
qui dominait son horizon parisien.

Pétunias
Pétunias avenue Duquesne
 
Vue de Paris...
Vue de Paris, le soir...

Une autre de ses photos, du pont de l'Alma, sera publiée dans le magazine Photo en 1980 :

Le pont de l'Alma

Aurait-il à présent utilisé Photoshop™ ? Ou bien tenait-il à être fidèle à la réalité ?

Sur la photographie, il écrira pour le magazine Zoom, n°11 de 1971, un article admiratif sur Jean-Henri Lartigue en tête d'une présentation de ses photographies (certaines "de charme" comme c'était le goût de l'époque...)

[...] Quand nos arrière-petits enfants, peut-être enfin civilisés, diront de notre temps que ce fut une époque sanglante et barbare, il y aura, pour témoigner qu'il n'était pas seulement cela, la douce, joyeuse, adorante multitude des photos de Lartigue qui montrera que même en ce temps noir, même au jour des pires Hiroshima il y avait quelque part, pour celui qui savait le trouver, un rayon de soleil sur un groupe d'amis, sur un oiseau heureux, sur une femme en robe d'été, sur une marguerite qui vient d'ouvrir les yeux.

Enfin, il écrivit les textes de l'album Brigitte Bardot, amie des animaux, recueil de photographies (par Miroslav Brozek) de l'actrice iconique au milieu des hôtes du parc de Thoiry alors tout nouveau (1976).

Amis, et ennemis...

Tous les artistes ne plaisaient pas à Barjavel. Nous avons pu l'entendre lors de la visite de son Musée Imaginaire, où il fait de ses tableaux des "épouvantails à oiseaux", et il ne manqua pas de le rappeler par ailleurs : il détestait Picasso. On l'a vu à propos de Closterwein dans Les Chemins de Katmandou, et il s'épancha aussi copieusement dans plusieurs articles, lui reprochant... plein de choses.

Au Journal du Dimanche, le 15 juin 1969, présentant son programme dans "Si j'étais Président de la République"... :

Point 12. Respectueuse restitution de Picasso et de son œuvre à sa Catalogne natale.

Le 7 novembre 1971

Non, les barbares, ce ne sont pas nos enfants qui se détournent de tout ce que ceux-là leur offrent et qui ne trouvent rien d'autre : Dieu n'est plus dans les temples, la porno remplace l'amour, Picasso remplace la beauté, les idéaux politiques sont devenus à droite l'injustice et à gauche la tyrannie.

Un article complet aux Nouvelles Littéraires le 23 décembre 1971 :

LA PLUS GRANDE SUPERCHERIE DU SIECLE : PICASSO.
Un des événements les plus savoureux de l'année qui s'achève aura été la confrontation, entre les murs du Louvre, d'une hyper-sélection de l'oeuvre de Picasso, et de M. Pompidou, Président de la République. Appelé, par ses fonctions au sommet, à consacrer le sommet de réussite de la plus grande supercherie du siècle, M. Pompidou a dû déguster, dans sa tête auvergnate bien équilibrée, toute la saveur de l'instant. Il n'est pas de ceux à qui l'on peut faire prendre une vache cuite pour une génisse en fleur, et je parierais volontiers une pièce de cinq francs nouveau modèle qu'il ne possède aucun Picasso accroché à ses murs, même pas dans sa cave. " C'est un volcan ! " a-t-il dit avec un sourire. Puis il s'en fut.
C'était bien trouvé. Un volcan en effet fabrique beaucoup : de la cendre, des scories et des roches mortes. Mais il manque à Picasso ce qui fait la beauté sauvage du Stromboli ou de l'Etna : le feu, ou même la plus modeste tiédeur.
La caractéristique de Picasso c'est l'absence totale de chaleur. Si l'oeuvre d'art n'est pas un cri de joie ou d'amour, elle n'est rien. Les deux baigneuses ou La femme nue sous un pin inspirent autant d'horreur que Guernica, et il n'y a pas plus de compassion dans celui-ci que d'amour dans celle-là. L'oeuvre innombrable de Picasso ne constitue finalement que la démonstration colossale de l'absence d'un peintre nommé Picasso.
Picasso s'est rendu compte très tôt de ce vide. A peine arrivé à Paris, alors qu'autour de lui ses camarades, même les plus médiocres, affirmaient chacun sa propre façon de voir le monde et de l'exprimer, lui cherchait en vain la manière. le tempérament, la sensibilité de Picasso. Il était un excellent technicien, mais sa technique ne traduisait que des influences successives, et Picasso n'apparaissait jamais. Alors, il dressa, entre son désert et les regards, la barricade du cubisme, puis ]e rempart de la hideur. Faute de pouvoir embrasser la beauté, il la mit en pièces, il désossa la figure humaine et l'objet, et les étala sur ses toiles en fragments anatomiques. Chacun de ses tableaux est un bourgeonnement anguleux de rancune envers le tableau qu'il aurait pu peindre à sa place, s'il avait réussi à être Picasso.
D'une toile à l'autre, le même oeil minéral, mille fois répété, qu'il soit dédoublé, rond ovale, oblique, dans l'oreille ou le nombril, toujours le même, s'ouvre sans rien voir ni même regarder. C'est, à travers la palissade de la laideur, le trou ouvert sur le désert du terrain vague.
L'habileté des marchands, la littérature amphigourique des laudateurs et la jobardise des amateurs fortunés ont fait de cet échec colossal une fabuleuse réussite, étayée à droite par les bons bourgeois, à gauche par les communistes qui trouvent en Picasso un alibi : « Comment osez-vous dire que je suis pompier, puisque je L'admire ? » Entre les deux, la bonne foule moyenne, de peur de passer pour un troupeau ignorant, n'ose pas dire qu'elle Le trouve affreux.
C'est pourtant la vérité, simple, évidente et nue. Vous ne vous trompez pas devant un Matisse, un Renoir ou un Van Gogh : vous recevez un grand coup au coeur, et le bonheur de regarder la beauté face à face vous fait monter le sang aux joues et accélère votre respiration. Vous ne vous trompez pas davantage devant un Picasso : vous perdez vos couleurs, vous cessez de sourire, vous cherchez vainement à l'aimer ou à l'admirer, vous réfléchissez, vous combattez avec vous-même, vous convenez avec honte que si on ne vous en avait pas tant dit vous le trouveriez sinistre et laid. Eh bien, soyez délivrés de tous complexes : en toute innocence et bonne foi vous avez raison.

Et le 4 février 1972 (article à propos du film Le dernier tango à Paris

C'est le lyrisme de ces naïfs qui, appuyé par l'habileté des marchands, a fabriqué, par exemple, le mythe burlesque de l'art non figuratif et construit la gloire en or de Picasso, empereur glacé de la laideur, dès qu'il eut mis les deux yeux dans la même oreille. N'était-ce pas d'une sublime liberté ?

Le 21 juin 1974 :

[...] des mots qu'on ne trouve que dans les dictionnaires ont fait croire à la réalité de la peinture abstraite et au génie de Picasso

le 26 janvier 1975 (à propos... des homosexuels et plus généralement du "politiquement correct" qui n'existait pas encore...) :

Il est certain qu'on se sent aujourd'hui insolite, dépassé, diplodocus, si on se prétend ordinaire, si on préfère la rosé à l'épine, Renoir à Picasso et le contrefilet à point à la salade de soja. Celui qui se croit en équilibre est suspect.

On comprend qu'il s'attaque autant, sinon plus, au snobisme de ses contemporains qu'à la valeur artistique (davantage subjective) du peintre.

Salvador Domingo Felipe Jacinto Dalí i Domènech, 1er marquis de Púbol, alias Salvador Dali, lui inspire des avis plus mitigés : il en reconnait le talent et même le génie. Mais il a, je l'ai dit, peu d'affinités avec les surréalistes en général. C'est lors de son apparition au grand public en 1971, qu'il exprime ses avis dans le Journal du Dimanche (1er mars 1971), à propos de cette inoubliable publicité pour le chocolat Lanvin :

Un personnage fantastique a brusquement surgi dans dix millions de foyers, au moment de la Publicité : Salvador Dali.
Les narines ouvertes comme un pur-sang qui vient de gagner le Grand Prix et dont le cœur a failli éclater - mais le sien n'éclatera pas, défaillira plutôt, attention, attention il a sous les yeux les poches cardiaques... - le regard noir plus brillant qu'un diamant, ses moustaches-griffes écorchant l'écran, et ses « terr-rrri-bles rrr » catalans écorchant le délicat labyrinthe de nos oreilles internes, goguenard, agressif, royalement à l'aise, il nous a dit « J'adorrrre le chocolat Machin » et en a porté une tablette entre ses mâchoires de crocodile avec la même satisfaction qu'il l'eût fait d'un spectateur moyen ou d'un critique, ou d'un amateur d'art. Ou d'un directeur de musée. Ou de n'importe lequel des trois milliards d'êtres humains au-dessus desquels il plane par le seul fait qu'il s'est libéré de leurs habitudes, de leurs obligations, de leurs réflexes de pensée, de leurs « éthiques » et de leurs « esthétiques », et de la nécessité d'en avoir. Il ne croit en rien, sauf en l'imbécillité générale, sociale, littéraire, artistique et politique. Il a un talent fou, mais il s'en fout. Il ne tient pas à faire une « œuvre immortelle ». Il sait que l'immortalité en question ne dépasse pas quelques siècles, et qu'il ne sera plus là pour en profiter. Tous les peintres  »de génie » sont morts pauvres. Van Gogh n'a pas vendu deux sous ses tableaux qu'on paie maintenant des centaines de millions. Dali a décidé de ne pas attendre d'être mort pour être riche. Et de mourir d'une indigestion de dollars plutôt que d'inanition. Pour cela il lui fallait créer non pas une oeuvre mais un personnage. Il s'est servi du Surréalisme, qu'il a été le seul à savoir utiliser parce que le seul à ne pas le prendre au sérieux, pour catapulter au-dessus de la Foire de l'Art le clown Dali. Il a commencé par faire rire un petit public, puis la grande foule. Dans la bonne tradition du cirque, il flatte l'assistance en lui faisant croire qu'elle est plus intelligente que lui, puisqu'il est fou... Et cela lui permet de lui dire ses vérités, dans un vocabulaire biscornu. Les gens simples s'énervent parfois, parce qu'ils ne comprennent pas toujours. Les « intellectuels » admirent, parce qu'ils ne comprennent jamais, et que c'est là pour eux le critère suprême.
Il n'y a d'ailleurs rien d'autre à comprendre que la totale liberté de Dali. On pourrait le croire prisonnier de son personnage, mais c'est au contraire son personnage qui l'a délivré des contraintes qui nous enchaînent. Celles, en particulier, du mensonge et du travail : il nous a déclaré, il n'y a pas longtemps, qu'il vendait maintenant ses tableaux assez cher pour pouvoir n'en peindre qu'un seul par an. Bientôt il n'aura plus besoin de peindre du tout. Il se vendra lui-même. Il a commencé avec le chocolat Machin. Qui, parmi les plus renommés, aurait osé, aurait pu en faire autant ? Vous voyez Picasso ou Chagall, croquant le chocolat Machin ? Ils auraient sombré sous le scandale et le ridicule. Dali est au-dessus. Et son prestige n'a fait que gagner à cette exhibition, car, connaissant son avidité, dont d'ailleurs il se vante, chacun a pensé avec admiration : « Qu'est-ce qu'il a dû se faire payer ! » Une couche d'or de plus sur sa gloire...
Lui empoche le chèque, croque le choc, nous éborgne de sa moustache, pirouette et disparaît. Il se moque cordialement de nous. Distributeurs de dollars, de critiques ou de louanges, ou simples badauds, il nous prend tous pour des demeurés. Mais ceux qui ayant mille fois moins de talent que lui, couvrent les murs des musées et des amateurs américains - et français aussi - de choses innommables, en ne parlant que de l'Art et d'autres Majuscules, pour qui nous prennent-ils ?

Mais Dali n'avait-il pas lui-même accepté le pseudonyme anagramme que lui avait trouvé André Breton, Avida Dollars ?

Les phylactères ?

Combinaison de dessin et de littérature, la bande dessinée a je crois subtilement joué un rôle dans l'éveil de Barjavel, tant artistique que littéraire. Reprenons La Charrette bleue :

Le bureau de tabac de Nyons, celui de notre quartier, était aussi marchand de journaux. Sa boutique était pour moi le palais des enchantements, la merveille des merveilles. Sur une table, à l'intérieur, s'étalaient tous les illustrés qui ouvraient les portes de mon univers de rêve : Le Cri-Cri, L'Épatant qui publiait les aventures des Pieds Nickelés, Le Petit Illustré, L'Intrépide où étaient relatés les exploits d'Iko Térouka, détective japonais, La Croix d'Honneur, spécialisée dans les actions héroïques des soldats français. Je préférais les Pieds Nickelés et Iko Térouka...
Et puis les grands formats, Les Belles Images et La Jeunesse illustrée, et puis les illustrés pour les filles avec Bécassine et Lisette. C'est dans Les Belles Images ou La Jeunesse illustrée que j'ai fait, avant de connaître Jules Verne ou Wells, mon premier voyage dans la Lune. Je ne me rappelle plus ses péripéties, mais j'ai encore au fond de l'œil l'image des personnages dessinés, avec leur grosse tête rosé.
[...] Dès que j'entrais dans sa boutique, l'étalage des illustrés avalait mon regard, je ne voyais rien d'autre, le monde réel disparaissait, chassé par le monde imaginaire. Je retournais à la boulangerie à pas lents, le nez dans le magazine, le cœur dans la Lune, me heurtant aux passants et aux troncs des platanes.

Ses œuvres se prêtent-elles à de telles adaptations ?
On trouve de relativement précieuses éditions ("de bibliophilie") de quelques romans accompagnées d'illustrations, en particulier Ravage  : éditions Rombaldi et surtout Ambassade du Livre - Club International du Livre, avec de 7 planches de remarquables dessins (au trait) de Fernand Van Hamme.
Mais qu'en est-il d'adaptations en bulles ?...
La Nuit des temps fut candidate, par un projet de Mézières mené dans le cadre d'une adaptation cinématographique (une de plus) non aboutie (une de plus) :

En 1984, le metteur en scène Jeremy Kagan souhaite adapter le roman de René Barjavel, La nuit des temps. Il rencontre à Paris Mézières pour lui demander qu'il lui fasse des esquisses de décors. Mézières travaille avec Kagan et produit un certain nombre d'esquisses. Malheureusement faute de crédits le projet s'arrête et il ne reste plus du film que les projets de décors imaginés par Mézières.

Ces dessins se trouvent dans un recueil "collector", Les extras de Mézières, paru en 1995. Mézières s'en inspira aussi pour Le Cinquième Élement avec Luc Besson (qui fut lui aussi, paraît-il, sur les rangs pour une option de la mythique adaptation (encore un...))

Les extras de Mézières (Dargaud 1995)
Les extras de Mézières (Dargaud 1995)
Planche de Mézières pour La Nuit des temps
Planche de Mézières pour La Nuit des temps
Planche de Mézières pour La Nuit des temps
Planche de Mézières pour La Nuit des temps
Planche de Mézières pour La Nuit des temps
Planche de Mézières pour La Nuit des temps
Planche de Mézières pour La Nuit des temps
Planche de Mézières pour La Nuit des temps

Le dessinateur Gauckler travailla également sur un tel projet, abandonné lui aussi.

Pour Ravage, ce n'est que tout récemment que Ray Macutay et Jean-David Morvan ont concrétisé leurs visions, mettant en bulles et en images le roman en un triptyque dont le premier tome est paru le 7 septembre 2016 chez Glénat, "validé" par les ayants droits de l'auteur - qui se donnent un droit de regard tout à fait légitime sur les adaptations de toutes sortes. L'adaptation présente un séquencement et un rythme qui m'ont laissé à la fois perplexe et impatient de voir la suite, annoncée pour le 29 septembre 2017...

Ravage en BD - tome 1 Ravage en BD - tome 1
Ravage en BD - tome 1

Shunga (estampe japonaise) ?

Sonoko
 
Mais qu'est-ce donc ?
Une estampe japonaise cachée dans un tiroir de G.M.Loup au côté d'ouvrages licencieux ?
Non, c'est... la couverture Tori no Kurayami !
Édition nippone de La Nuit des temps
mai 1973, Hayakawa Shobo & Co - Dessin de Sonoko Arai
Published in Japan by arrangement with Nouvelle Agence Littéraire through Japan UNI Agency, Inc., Tokyo

 

Philosophie barjavélienne de l'Art

Je suis bien conscient d'en avoir oublié beaucoup... il y aurait de passionnantes études - universitaires ou autres - à mener sur les dessinateurs des couvertures de toutes les éditions (jusqu'aux récents Press-Pocket confiés avec un bonheur discutable à Joan Sfar), et bien d'autres sujets encore.
Mais ce panorama nous amène à nous poser la question : « quelle était l'avis de Barjavel sur l'Art ? »
Nous avons cité quelques-uns de ses articles, au Journal du Dimanche en particulier, qui montrent une certaine cohérence. D'abord dans ce que l'Art n'est pas : le snobisme, le luxueux cher, le prétentieux.
Mais plutôt la simplicité.
En fait, je crois que tout est dit dans son Journal d'un Homme Simple, dans le court chapitre « Marcher sur un mot » :

Chaque mot qui sort de la bouche d'un poète doit être une graine, et non une bulle.

27 août 1950.
Qui ne pense rien, ne ressent rien, n'a rien à dire, n'en est pas moins vivant. Ce vivant - ou plutôt cet existant, comme dirait M. Sartre - est le siège de phénomènes physico-chimiques qui s'accompagnent de borborygmes. Lorsqu'ils naissent dans la tripe, ils ne vont guère plus loin. Lorsqu'ils éclatent dans un cerveau, pour peu que ce cerveau ait passé quelques années dans un lycée, son propriétaire s'imagine volontiers que ce sont là les premiers bruits d'un message destiné aux hommes et dont il est l'instrument. Il se fait aussitôt philosophe ou poète. Car il ne sait pas très bien, au juste, ce qu'il a dans le crâne. Cela est extrêmement confus et nuageux. Le vocabulaire philosophique ou la syntaxe poétique lui permettront de s'exprimer sans savoir ce qu'il veut dire. Et il lui sera facile de taxer de stupidité ceux qui n'y comprendront rien.
Cette catégorie de fileurs de caramel est généralement sincère. Le moindre d'entre eux se prend pour un Himalaya. Moins il se comprend, plus il s'admire.
D'autres, plus conscients, ont simplement cédé à la tentation des mots. Comme un maçon, qui, au lieu d'aligner et cimenter les briques pour en bâtir un mur, puis une maison, se contenterait de les entasser en masses biscornues, ou s'amuserait à jongler avec.
Tels furent les surréalistes. Mais les briques leur sont retombées sur le nez. Ils en sont morts.
Il n'y a plus de poètes comme il n'y a plus de peintres, plus de sculpteurs, plus d'architectes (1). Entre les lécheries écoeurantes de l'académisme et le désespoir de l'art abstrait il n'y a pas de choix à faire. L'un ne vaut pas mieux que l'autre, et au juste milieu de ces extrêmes ce n'est pas la vérité que l'on trouve mais la médiocrité.
Les arts sont en train de mourir parce qu'ils se sont vidés de toute signification. Ils périssent d'inutilité.
Les architectes ne savent plus bâtir que d'horribles églises parce qu'ils ont perdu le sens de l'universel et ne savent plus comment toucher Dieu au coeur avec une pierre. Une cathédrale était une construction utile. Elle ne pouvait pas être construite n'importe comment. Il fallait connaître les lignes efficaces. C'était une usine à prières. Chaque élément de la chaîne devait se trouver bien à sa place pour que la production fût bonne...
Posez un violon à côté d'un poste de T.S.F. Pourquoi le premier est-il si beau et l'autre si affreux? Parce que les formes du violon sont nécessaires. Chacune de ses courbes est exactement à la place qu'il faut pour que naisse et s'enfle le son. Le luthier a sculpté l'air, moulé les vibrations, étreint la forme même du son dans un minimum de matière presque impondérable. Si la forme du violon changeait, ce ne serait plus un violon. Tandis que le poste de radio peut avoir mille formes sans que ses qualifiés de son soient modifiées. Le son qu'il émet n'a rien à voir avec sa forme. C'est pourquoi on le bâtit n'importe comment. Sans nécessité. C'est pourquoi il est laid.
Quand l'architecte doit résoudre un problème strict, quand il se trouve devant des nécessités, quand il doit tout calculer, mesurer pour servir ces nécessités, il bâtit de nouveau les monuments qui peuvent être grandioses. Ainsi les barrages. Ils sont les cathédrales de noire temps. Au lieu de faire du surnaturel avec de la ferveur endiguée, ils fabriquent de l'électricité avec de la flotte. Il est vrai que nous sommes au siècle de la lumière et que le moyen âge était " ténébreux ". Nous avons remplacé l'âme par une quarante bougies. Au moins ça, ça se voit.

Et je pense qu'il rejoint aussi ce qu'exprimait son ami Willy Mucha (dans le livre À l'ombre du clocher) :

Toute œuvre d'art est un résumé de l'humanité.
L'art n'a jamais cessé pour moi d'être Vie, d'être l'image du monde qu'il faut réaliser, et par son sens poétique permettant de le voir tout autre, dans la mesure où ce monde nous paraît opérer la synthèse du monde visible et du monde imaginaire.
Créér le beau présuppose un état d'esprit qui corresponde à un vide voulu, afin de s'imprégner de ce que l'on peint pour obtenir et de devenir cela même.
Le beau et le laid sont simplement des expressions conventionnelles qui varient selon la culture de chacun. La conception de l'individu moyen d'attribuer « Au coucher de Soleil » comme étant une image parfaite du beau, est un bon exemple médiocre de concevoir la beauté, et laisse supposer que la pluie ou le brouillard n'étaient pas aussi beaux, bien que parfois désagréables au corps.

LE NOUVEL HOMME par René BARJAVEL
Chapitre du livre "Les Peintres témoins de leur temps" - Catalogue de l'exposition sur le thème L'Âge mécanique - Paris 1959

On peut se demander à quoi pensait Dieu ce jour-là. Le Sixième jour, quand il créa l'Homme. Il avait à sa disposition les matériaux les plus solides, le granit, le fer, et même assez de feu au centre de la Terre pour obtenir, autant qu'il lui en était nécessaire, de l'acier inoxydable... Il lui préféra la boue.
Avec cette matière première impensable, il construisit la machine la plus perfectionnée, la plus précise, la plus souple, la plus polyvalente qu'on puisse imaginer. Evidemment ce fût un tour de force dont Lui seul était capable.
Proposez à nos habiles ingénieurs d'en faire autant, avec 60 litres d'eau et 10 kilos de poussière...
Mais quelle fragilité ! Merveilleuse mais délicate machine qui peut cueillir une rose sans saigner, qui doit mettre des gants pour faire la vaisselle si elle ne veut abîmer le tégument de ses chères douces extrémités ménagères...
Heureusement, après quelques milliers de siècles de passivité, l'homme a compris que l'œuvre divine n'était qu'un commencement et qu'il lui incombait de poursuivre la tâche du créateur. Et il a entrepris de se perfectionner.
À une vitesse prodigieuse, il construit son corps nouveau. Membres au tungstène, bielles-articulations, cœurs-pistons, poings-pilons, immenses carapaces de ciment armé, jambes-roues ou chenilles, ailes d'aluminium, cerveau de quartz et de mercure... L'homme neuf est déjà un géant et sa taille double chaque jour.
Son troisième œil lui permet de voir le bout de l'univers. Son oreille vibrante entend la voix des poissons et celle des atomes. Et déjà il tend un doigt d'acier et de feu vers les étoiles.
L'inconvénient, c'est qu'au centre de ce corps nouveau reste la cellule initiale, si fragile, si tendre, vulnérable aux échardes et au rhume de cerveau. Il est à craindre, il est possible, il est sans doute probable, que le poids de ce corps gigantesque ne soit un jour trop grand, qu'il écrase l'embryon mou qui l'engendra, et le réduise à ce qu'il était avant le sixième jour...
Alors l'immense machine, soudain immobilisée, retournera doucement au chaos.
Mais la boue restera toujours disponible.
Dieu pourra recommencer.

Alors, je suis sûr que vous l'attendiez... ré-écoutons le encore une fois nous dire ce qui est je crois tout son art :

René Barjavel lit La Faim du tigre
dans l'émission L'Homme en question
( Le 7 août 1977 sur )
Extrait sonore
Jamais je ne m'habituerai au printemps... - 0:33

Jamais je ne m'habituerai au printemps. Année après année, il me surprend et m'émerveille. L'âge n'y peut rien, ni l'accumulation des doutes et des amertumes. Dès que le marronnier allume ses cierges et met ses oiseaux à chanter, mon cœur gonfle à l'image des bourgeons. Et me voilà de nouveau sûr que tout est juste et bien, que seule notre maladresse a provoqué l'hiver et que cette fois-ci nous ne laisserons pas fuir l'avril et le mai.
Le ciel est lavé, les nuages sont neufs, l'air ne contient plus de gaz de voitures, on ne tue plus nulle part l'agneau ni l'hirondelle, tout à l'heure le tilleul va fleurir et recevoir les abeilles, les roses vont éclater et cette nuit le rossignol chantera que le monde est une seule joie. Tout recommence avec des chances neuves et, cette fois, tout va réussir. J'ai un an de moins que l'an dernier. Non, pas un an, toute ma vie de moins. Je suis une source qui commence. C'est la grande illusion annuelle. Le règne végétal s'y laisse prendre en premier. D'un seul élan, des milliards d'arbres et de plantes resurgissent, poussent des tiges enthousiastes, déplient des feuilles parfaites qui n'ont pas de raison de ne pas être éternelles. Pourtant, dans l'autre moitié du monde, l'automne est déjà là et a jeté au sol ces merveilles que l'hiver va pourrir.
Mais pour nous que le printemps aborde, l'automne est invraisemblable et l'hiver n'a pas plus de réalité que la mort. Le marronnier est blanc comme des communiantes, le pêcher est une flamme rose, le lilas une torche. Dans tous les jardins, les champs et les forêts, dans les immensités cultivées ou sauvages, sur chaque centimètre carré de terre non déserte, c'est le prodigieux déploiement de l'amour végétal silencieux et lent.
Chaque fleur est un sexe. Y avez-vous pensé quand vous respirez une rose ?

Avant de finir, envolons-nous avec Herbert Léonard, dans La Nuit des temps qu'il a imaginé, à sa façon...

Et pour finir, allons au Paradis, là où il y a des roses et des pétunias, et des musiques célestes, comme Barjavel le confiait à Jacques Chancel et aux auditeurs de France-Inter lors de sa première Radioscopie en 1969...

Radioscopie 1969 (avec Mozart : Concerto pour clarinette (2 - Adagio))
Extrait sonore : Radioscopie 1969
Radioscopie 1969 - 1:25

Mais finalement...

Nyons Paradis

 

Remerciements
Merci

Merci à toutes et à tous, sans oublier...

et toujours , pour son extrême gentillesse et sa confiance

  • M. Jean Barjavel, ici présent.

Les documents, sources et références cités ou non ici et qui sont venus étoffer ces réflexions sont le fruit de recherches personnelles, et, pour certains, redevables à l'amabilité et l'obligeance de plusieurs personnes qui m'en ont signalé l'existence ou de me les ont communiqués :

  • Madame Paulette Ylser, précieuse mémoire iconographique et anecdotique de son parrain René Barjavel,
  • Monsieur Henri Thyssens, libraire belge, biographe émérite de Robert Denoël [ http://www.thyssens.com/ ],
     
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    Notes
     
    Les index correspondent aux notes de renvoi dans le texte.