Auto-interview de René BARJAVEL
dans Les Nouvelles Littéraires
n° 2436 - 24 mars 1966

(Dossier Jules Verne)

Mars 1966 marque le lancement aux éditions Hachette de la collection "Le Livre de poche - Jules Verne". Jusqu'alors essentiellement publiées dans des collections pour la jeunesse ("Bibliothèque Verte"), les œuvres de Jules Verne vont retrouver un public plus large à l'approche des premiers vols habités vers la Lune, et après la redécouverte de l'auteur par le monde des Lettres en 1949. Cette collection déployait une identité visuelle spécifique, avec un logo particulier et des couvertures reprenant en fond colorisé les gravures d'origine des éditions Hetzel.

[voir une présentation sur la page http://perso.wanadoo.fr/mettavant/jvernepoche.htm].

À cette occasion Les Nouvelles Littéraires publièrent un dossier spécial, ouvert par René Barjavel qui rend hommage à l'un de ses maîtres.

Jules Verne (frontispice à la une de la revue)
caricature de jules verne par gil, parue dans l'eclipse du 12 décembre 1874

Jules Verne revient, Jules Verne est notre contemporain : l'auteur français le plus lu et le plus traduit dans le monde entier se voit aujourd'hui fêté comme peu d'écrivains l'ont été.

En effet, en quelques semaines, dix de ses livres, tirés chacun à 100.000 exemplaires, partent à l'assaut des librairies sous la populaire couverture du « Livre de Poche » ; les éditions Gründ poursuivent la publication de leur grand Jules Verne illustré, la Bibliothèque nationale, rendant hommage au grand éditeur Hetzel, consacre une partie de cette manifestation à Hetzel-éditeur-de-Jules Verne ; la bibliothèque municipale de Nantes et la grande salle de Renault Élysées offrent à leurs visiteurs des gravures, des lettres inédites, des parallèles entre les inventions verniennes et les exploits des cosmonautes ; Walt Disney Productions ressort le fameux film de Richard Fleischer, Vingt milles lieues sous les mers ! enfin, la Librairie Hachette réédite le livre de chevet des amateurs de Jules Verne : Jules Verne, sa vie, son œuvre, dont l'auteur, M. Alotte de la Fuye, est une nièce du grand écrivain.

C'est à cette occasion, ou plutôt à ces multiples occasions, que nous consacrons pages 6, 7 et 8 un dossier complet à l'auteur du Tour du monde en quatre-vingt jours.



SANS LUI
notre siècle serait stupide

Une interview de René Barjavel
par... RENÉ BARJAVEL

Monsieur Barjavel, vous qui êtes un spécialiste de la science-fiquecheûne...

— Pardon, vous dites ? la science-fi-quoi ?

— Je veux dire : vous qui êtes un spécialiste de la littérature d'anticipation, pouvez-vous nous parler un peu de Jules Verne ?

— Et pour en dire quoi ? Tout le monde le connait, tout le monde l'a lu, et quand on le lit tout est clair. Vous-même, qu'est-ce que vous avez lu de lui ?

— Euh ! je... j'ai parcouru...

— Rien du tout. Zéro. Vous n'avez rien lu du tout. Si vous l'aviez lu, vous ne prendriez pas cet air pour parler de lui, l'air d'une dame de l'avenue Foch à qui on propose du boudin. Voyons, quel âge avez-vous, Mademoiselle ? vingt ans ? vingt-cinq ans ?

— Vingt et un.

— Bon, ça explique. Ça va nous permettre de faire le point. Nous sommes là en face l'un de l'autre, vous avez vingt et un ans, et moi soixante-six ans...

— Vous ne les paraissez vraiment pas !

— C'est naturel, je ne les ai pas, il s'en faut encore d'un bon paquet. Dieu merci ! Mais je me les attribue pour la facilité de la chose. J'ai l'âge du siècle, et vous celui d'Hiroshima. Vous êtes née en même temps que la première bombe A. Vous êtes plus charmante qu'elle, mais vous devez faire pas mal de ravages, dans votre secteur. Allez, allez, ne soyez pas si modeste, racontez-moi un peu...

— Vous oubliez que c'est moi qui suis venue vous interviewer !

— C'est vrai, c'est vrai, et j'ai soixante-six ans, et une grande barbe blanche qui me chauffe les genoux. Elle rit, elle est charmante, elle est un peu bête, mais charmante ! Savez-vous pourquoi vous êtes un peu bête ? Ne vous vexez pas, ce n'est pas votre faute, c'est parce que vous êtes née dans le monde que ses livres avaient fabriqué. Au lieu de le lire, vous l'avez vécu. A l'âge où je lisais Cinq semaines en ballon, vous lisiez dans votre journal l'annonce du premier Spoutnik.

  • suite page 7

  • suite de la page 1
  • SANS LUI NOTRE SIÈCLE SERAIT STUPIDE

    Le journaliste avait composé un titre sur toute la largeur de la page avec des lettres plus grosses que ses yeux écarquillés d'admiration. C'est qu'il était plus âgé que vous, c'était peut-être votre père. Mais vous, vous avez lu ça très calmement. Vous avez trouvé ça très normal. Il n'y a plus pour vous de « Voyages extraordinaires », tout vous est ordinaire. Parce que les merveilles sont quotidiennes dans le monde où vous êtes née, vous avez perdu l'émerveillement. C'est ce qui vous manque, cette petite flamme, cette étincelle dans l'œil, cette bouche un peu ouverte... Bon. Ça ne fait rien, vous êtes charmante quand même, une femme n'a pas besoin d'être tellement intelligente pour être belle. Mais avouez que Jules Verne, ça vous paraît un peu poussiéreux, et que vous auriez mieux aimer interviewer, par exemple, Claude Mauriac sur Stendhal, non ?

    — C'est à dire que...

    — Quelle éloquence ! Vous rougissez, ce n'est pas la peine, c'est normal, vous avez les admirations qu'on vous a enseignées. Dix ans de conditionnement scolaire : il n'y a d'écrivains admirables que ceux qui traitent, dans un style châtié, des hââfffres du cœur humain. Eh bien ! croyez-moi, il y a des quantités de gens capables d'écrire bien -  de moins en moins, d'accord, mais il y en a, il y en a... - et des tourments, de la passion n'importe qui peut en tartiner, toutes les lectrices de France-Dimanche en savent là-dessus aussi long que Racine. Tandis que Jules Verne, ah ! Jules Verne !...

    — Ah ! Jules Verne ?

    — Oui, ah ! Jules Verne ! Ça vous fait sourire ? Il est unique ! Vous pouvez chercher dans toutes les littératures... Vous y trouverez l'équivalent de Balzac, de Stendhal, de Dumas, du père Hugo. de tous nos éternels agonisants poètes romantiques, vous ne trouverez pas un autre Jules Verne. Il est seul, sans pareil, comme le pilote à la barre. Il y a des tas de marins à bord du XIXème siècle, beaucoup de petits gradés et quelques offficiers. mais il est tout seul à regarder en avant, tout seul à voir clair, tout seul à discerner le chenal qui conduit vers les horizons du XXème siècle. Les autres sont en train de fumer leur pipe, de se tirer les comédons, d'écrire à une fille ou de humer les sueurs du poste d'équipage. Ce bateau les emporte, ils n'y pensent même pas, ils ne savent pas où. Ils ne vivent que la minute, ne considèrent que leur nombril ou celui du voisin-voisine. Et tout à coup le navire est en plein océan, la houle les secoue, la brise les frappe, les étoiles leur clignent de l'œil... Que croyez-vous qu'ils font ? Ils vont s'enfermer à fond de cale pour n'être pas dérangés. Le ciel, l'océan, le navire ne concernent pas le comédon : ce sont de méprisables événements extérieurs... Vienne la tempête, ils mourront étonnés du naufrage ; vienne l'île heureuse, ils analyseront le pou du cocotier.

    — Et Jules, lui ?

    — Jules, comme vous dites si respectueusement, après les avoir conduits au cargo, a cédé la barre à ses enfants, qui ont fait pousser des ailes au navire. Celui-ci est en train de s'envoler grâce à eux vers les siècles du deuxième millénaire. Mais sans papa Jules, il serait encore dans l'écluse.

    — Je m'excuse... Est-ce que vous voulez dire, pour parler clairement...

    — Parce que vous trouvez que je ne parle pas clairement ? Vous me trouvez un peu gâteux ?

    — Oh ! je ne me permettrais pas...

    — Je vais vous dire : ce qui me met des images plein la bouche et me fait peut-être un peu dérailler, c'est ce qui vous manque : l'émerveillement. Je suis émerveillé chaque jour à chaque heure à chaque seconde. D'abord par le simple fait d'être vivant, de participer à ce prodigieux et cruel foisonnement organisé de miracles qu'est la vie. Ensuite par le fait d'être un homme, intelligent, stupide. borné, ou lourd et en route vers les étoiles. Et enfin par le fait d'être un homme vivant du XXème siècle. Le siècle de l'élan. Nous allons sauter dans le ciel. Nous prenons notre élan. Mais c'est Jules Verne qui nous a poussés au bord du toit. Ce XXème siècle, sans Jules Verne, serait resté aussi stupide que le XIXème. Voilà ce que j'ai voulu dire avec ma petite histoire de bateau.

    — Vous ne croyez pas que vous exagérez un peu ? L'essor scientifique et technique du XXème siècle est dû aux savants et aux techniciens, non ?

    — Evidemment, vous ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez. et il n'est pas long... Ecoutez, nous avons dit que j'ai l'âge du siècle : j'ai appris à lire dans Jules Verne, j'ai baigné ma sensibilité, mon imagination, mes désirs, tout mon mécanisme mental naissant dans les eaux de Jules Verne, et j'en suis sorti avec des ailes...

    — Vous aussi !

    — Oui, moi, le navire, nous tous. Avant moi, mon père et avant lui son père avaient lu Jules Verne quand ils étaient enfants. Et n'oubliez pas qu'il était traduit dans toutes les langues. Pendant toute la deuxième moitié du XIXème siècle et au moins le premier tiers du XXème, tous les enfants qui sont nés dans le monde qui sait lire ont traversé l'œuvre de Jules Verne pour atteindre l'adolescence. Je prétends que la plupart des vocations de savants et de chercheurs du monde entier sont nées dans cette traversée. Peut-être ne s'en sont-ils pas rendu compte. peut-être même ont-ils éprouvé par la suite pour Jules Verne le mépris traditionnel des bien-savants pour les écrivains qui se permettent de s'inspirer des thèmes scientifiques et d'extrapoler des données qu'on se doit de ne traiter qu'au laboratoire de la raison. Peut-être ont-ils oublié qu'ils avaient été enfants. Peut-être...

    Ce qui est certain c'est que pendant un siècle l'enfance de toute l'humanité s'est baignée dans l'œuvre de Jules Verne. Et l'humanité, en devenant adulte, a emporté dans son cœur le désir des « Voyages extraordinaires », un désir irrésistible parce qu'il était né dans les émerveillements de l'enfance, un désir si violent que l'homme s'est fabriqué les techniques nécessaires pour l'assouvir et qui va enfin, les jours prochains, se poser sur cette Lune vers laquelle Jules Verne l'avait projeté. Il ira bien plus loin. Mais sans Jules Verne il ne serait pas parti. Il n'y a jamais eu, dans toute l'histoire du monde, un écrivain qui ait eu autant d'influence sur le sort et l'évolution de la race humaine.

    — Vous croyez que sans Jules Verne, par exemple, il n'y aurait pas eu von Braun ?

    — Imaginez qu'il n'y ait pas eu Jules Verne ni personne d'équivalent. Que le XIXème siècle n'ait offert aux enfants des hommes que des mousquetaires et des Cadichon. Imaginez Von Braun nourrissant son impatience enfantine uniquement des exploits de d'Artagnan. Que serait-il devenu ? Sans doute un officier héroïque, peut-être un général, mort à Stalingrad...

    — Oui, en effet, peut-être. Ça paraît logique.

    — Ah ! Je sens que vous allez lire Jules Verne. Lisez-le avec émotion, avec attendrissement, avec reconnaissance. Lui, parce qu'il appartenait à ce XIXème siècle, si lent et si lourd, qui le retenait par les pieds, il n'a pas osé viser plus loin que la Lune, mais grâce à lui, dans vingt ans, Les Nouvelles Littéraires pourront vous envoyer en reportage dans Mars. Vous rendez-vous compte de ce que vous lui devez, vous qui êtes si jeune ? Moi, je suis de la génération de l'élan, mais je vais rester au bord du toit. Vous, vous allez partir, Mars. Vénus, peut-être Jupiter. Et vos entants quitteront le système solaire quoi qu'en disent les bien-savants qui s'en tiennent, comme toujours, à ce qu'ils savent pour le moment et nient ce qu'ils ne savent pas encore. Quel effet ça vous fait, l'idée d'aller dans Mars ?

    — Oh ! bien... ce sera comme si je prenais l'avion pour New York ou Honolulu, seulement un peu plus loin...

    — Quoi ! Vous ?... Je... Excusez-moi, je suffoque un peu... Voulez-vous me passer le whisky qui est sur la petite table ? Merci... J'ai failli m'indigner. Je suis stupide. Nous, nous n'avons eu que le rêve, vous, vous avez la certitude. Vous la trouvez normale. C'est normal. Une goutte ?...

    — Non, merci... Vous voyez qu'il y avait tout de même quelque chose à dire sur Jules Verne ?

    — Je n'ai rien dit. Je ne dirai rien. Vous pouvez vous en aller, vous ne comprendriez pas ! Nous ne sommes as du même monde. Vous êtes une adulte. Moi, je viens d'avoir douze ans...

    RENÉ BARJAVEL
     
     


    Notes

    Les index correspondent aux notes de renvoi dans le texte. Elles visent à compléter et clarifier les allusions qui pourraient le nécessiter.
     



    Notes éditoriales

    La présente page a été créée en avril 2005 et présentée par la Lettre de G.M.Loup de cette date.

    Commémorant en 2005 le centenaire de la mort de Jules Verne, diverses manifestations ont été organisées en France en hommage à l'écrivain, rappelant l'"événement" de 1966 rapporté ici.
    Voir :


    Quant aux sites sur Jules Verne, leur nombre et leur diversité ne permettent pas de les inventorier ici...