Journal d'un homme simple
page de titre du manuscrit original
(collection particulière G.M.Loup)

La philosophie de la vie influence les œuvres d'un romancier. Mais celui-ci arrive aussi à prendre du recul et à donner une image de sa propre vie à l'éclairage de sa philosphie. C'est par l'écriture de son journal qu'il s'y révèle, sinon tel qu'il est, du moins tel qu'il se voit, c'est à dire tel qu'il fait naître son œuvre.

Si j'entreprends d'écrire ce journal, ce n'est pas pour laisser à là postérité un document sensationnel. C'est seulement pour écrire un livre de plus. Ecrire est mon métier. Ce n'est pas le dernier des métiers, mais peut-être l'avant-dernier. Dans ce pays de France où l'on boit soixante millions d'hectolitres de vin par an, on ne consomme guère, pour la même période, qu'un dixième de livre par habitant. Les vignerons sont riches et les écrivains portent des chaussures trouées.
Quand on a quelque chose à dire, on doit, il est vrai, supporter, pour l'exprimer, la gêne et même les persécutions. Mais qui aujourd'hui, quelque part au monde, a quelque chose à dire ? Qui peut nous apporter une certitude ? Nous montrer le chemin vers la lumière ? J'écoute, j'écoute, je n'entends que du bruit...
Je vais donc écrire un livre de plus, bien que je n'aie rien de plus à dire que la plupart de nos beaux génies. Pourquoi un journal ? Pourquoi pas ? Un journal n'est pas plus menteur qu'un roman.



  1. Présentation
  2. Genèse
  3. Épisodes marquants
  4. Extraits
  5. Personnages
  6. Lieux
  7. Thématique
  8. Critiques du livre
  9. Critiques des visiteurs
  10. Œuvres inspirées par le livre
  11. Copyrights


En savoir plus sur Léon Bloy
  • Biographie, citations et bibliographie
  • Une petite étude
  • Une Biographie
  • Une critique acerbe
  • Barjavel parle de L.Bloy dans { le Journal du Dimanche} (6/9/70).

  • plume d'écrivain

    Le Journal d'un homme simple est :
    Le meilleur livre que
         j'ai jamais lu
    Le meilleur livre de
         Barjavel
    Un livre exceptionnel
    Un grand livre
    Un bon livre
    Un livre passable
    Un mauvais livre
    Un livre exécrable
     

    PRÉSENTATION

    Première de couverture de l'édition originale

    Récit autobiographique
    par René Barjavel
    Titre original : « Journal d'un homme simple »

    © Éd. Frédéric Chambriand, 1951

    {
    Meilleure vue de la première de couverture}
    (Voir les autres éditions)

    Titre de la seconde édition :
    « Le Journal d'un homme simple
    ...vingt ans après La Charrette bleue »

    Citation en exergue de l'édition de 1951 :
      « Celui qui écrit pour ne rien dire est pour moi un prostitué et un misérable »

    Dédicace de l'édition de 1982 :
    A Marie-Jeanne et Eugène Pihouée, avec ma profonde affection. - R.B.

    Édition de 1951
    Édition de 1982

       Douze Parties :

    1. Introduction
    2. Au rez-de-chaussée des moineaux
    3. Pleine malle de plaisirs
    4. Ceci est pour vous
    5. Les guerres du temps jadis
    6. Confitures
    7. Le jugement de Dieu
    8. L'homme et le homard
    9. Dieu est pour Barabbas
    10. Marcher sur un mot
    11. Demandez le programme
    12. Bonne année !  Bon siècle !

    Sept Parties :

    1. Introduction
    2. Au rez-de-chaussée des moineaux
    3. Une malle de plaisirs
       
    4. Les guerres du temps jadis
       
       
       
    5. Dieu est pour Barabbas
       
    6. Demandez le programme
    7. Bonne année !  Bons siècles !


    Particularités :



    GENÈSE

    La rédaction d'un journal n'est pas réservée aux écrivains de profession. C'est pour chacun l'occasion de faire le point face à soi-même de la façon dont on voit les choses de la vie, par la manière dont on les rapporte et les commente.
    Des auteurs, dont justement Léon Bloy cité en exergue, et d'autres plus illustres, se sont distingués à cet exercice, et Barjavel lui-même cite quelques uns de ses prédécesseurs, tels ce

    grand metteur en scène (..qui..) tenait le sien depuis vingt ans, et (...) avait pris toutes précautions pour qu'il ne tombât jamais entre les mains de personne et ne fût point publié.

    Il ne manque pas de faire remarquer que :

    aucun « journal » sincère n'a jamais été publié. Aucun journal publié n'est sincère. Pas même celui de Gide. Gide tire la vérité d'un puit d'encre et l'a enveloppée de papier. Il a écrit son journal comme il eût écrit un autre livre : en pensant à ses lecteurs.

    Certains écrivent leur journal sinon en toute sincérité, du moins sous leur nom propre, d'autres, tel Gustave Mirbeau avec Le Journal d'une femme de chambre, emploient l'artifice d'un tiers fictif pour placer des considérations personnelles qui n'auraient pas pu aisément être présentées comme telles.

    Pour Barjavel, alors jeune écrivain débutant dont les premiers romans Ravage et Le Voyageur imprudent furent publiés pendant la guerre, les souvenirs de cette période et le spectacle d'une certaine renaissance de la société au retour de la paix, inspirent des commentaires parfois tendres, parfois acidulés, mais jamais mièvres ni amers.
    Dans l'interview accordée à Chantal de Pisun dans le dossier de l'édition Cercle du Nouveau Livre de la seconde édition du Journal d'un homme simple (1982), Barjavel commente, et confie :

     J'étais malade, immobilisé à la campagne, ne sachant plus très bien où j'allais, sans travail. Avant de quitter Paris, j'avais obtenu une avance minuscule d'un jeune éditeur, pour un ouvrage, sur n'importe quel sujet, sauf un roman, car j'avais un contrat avec Denoël. J'ai repris mes notes écrites au jour le jour, et j'en ai fait un livre. Voilà les raisons. Répondre à un engagement matériel et meubler le temps d'une immobilité imposée. Entre « la Charrette bleue » et ce journal, j'ai sauté toute mon adolescence car cette époque-là m'a servi pour un roman intitulé « Tarendol ». « La Charrette bleue » se termine à mon arrivée au collège. A ce moment-là commence la période la plus riche de mon existence, mon passage au collège et une grande histoire d'amour que je ne raconterai jamais, parce que c'est mon trésor personnel et qu'elle m'a ébloui pour le reste de ma vie... Toutes mes héroïnes, par la suite, en ont été des avatars, toutes mes histoires d'amour en portent la trace.

    Journal, oui, mais avant tout récit parfois "arrangé" de souvenirs parfois pénibles ou par trop personnels, et l'auteur, qui a prévenu le lecteur dans l'introduction en qualifiant parfois de "mensonges roses" certaines narrations, s'explique :

     J'ai eu dans ce livre deux attitudes différentes : j'ai relaté très fidèlement les événements dont j'ai été le témoin, en m'efforçant de garder un regard aussi objectif que possible. En revanche, toutes les notes que j'avais prises sur ma vie personnelle ont été remaniées. J'ai « fabriqué » une comédie avec les personnages qui composent ma famille. Bien entendu ces personnages sont exacts, mais je ne dis pas tout car certaines choses ne regardent personne, et, de plus, je n'ai voulu raconter que des épisodes plaisants.

    - ce qui est aussi sa démarche dans La Charrette bleue - et :

    Je ne voulais pas dire de choses déplaisantes, pas trop, c'est pourquoi j'ai volontairement éliminé certains moments que ma famille et moi-même avons vécus.
    Je veux donner du bonheur à mes lecteurs. Nous vivons actuellement des temps pénibles, qui vont le devenir de plus en plus. Les années à venir vont nous apporter des épreuves difficiles à traverser et un homme qui exerce mon métier n'a pas le droit d'accabler ses lecteurs mais le devoir de les aider. C'est essentiel. C'est en pensant cela que j'ai accompli mon métier de journaliste, particulièrement ces dernières années. Dans mes livres, même lorsque je décris des catastrophes, je garde un ton d'humour. La joie, c'est très important.



    ÉPISODES MARQUANTS

    Il n'est pas possible de résumer un journal... Mais certains faits rapportés par l'auteur méritent une attention particulière, soit pour leur importance "historique", soit pour l'impact qu'ils ont eu dans la vie de l'écrivain. Pour cela, le Journal d'un homme simple est, avec La Charrette bleue, le document de base pour la construction de la biographie de l'auteur à partir de ses textes. Une telle biographie, en cours d'élaboration, sera bientôt disponible sur le barjaweb

    Des dates-clés apparaissent tout particulièrement :



    EXTRAITS

    Plutôt que de longs passages difficiles à apprécier pleinement hors de leur contexte, on trouvera ci-après des courtes citations mettant en exergue les pointes d'humour de l'auteur...

    19 juillet 1949. Les journaux relatent ce fait divers :
     "Un adolescent a tué une vieille dame. Il s'était introduit auprès de sa victime grâce à la recommandation d'un abbé. Le juge d'instruction a trouvé, au cours de l'enquête, de quoi inculper l'abbé de provocation à la débauche." C'est une affaire de mœurs. Le juge se nomme Cosnard. Et l'abbé Lépine.

    A propos de la malle des vacances, si difficile à fermer...

    C'est ainsi qu'elle est partie, une serrure ouverte, l'autre fermée. Ainsi bon nombre d'entre nous, dits "intellectuels", faisons-nous notre voyage avec une tête qui ressemble à cette malle, ni ouverte ni fermée, et au trois quarts emplie d'un édredon.

    Et ces considérations savoureuses qui ouvrent le court chapitre « Ceci est pour vous »

    Je vous demande pardon : je voudrais vous poser une question. Oui, à vous, qui êtes en train de lire ce livre. Vous êtes parvenu jusqu'à cette page, vous prenez donc un certain intérêt à sa lecture. L'avez-vous payé ? Je veux dire : ce livre est-il à vous, l'avez-vous acheté? Ou bien vous l'a-t-on prêté ? Vous l'avez acheté ? Merci.
    Vous l'avez emprunté ? Vraiment ? Et vous ne vous sentez pas un peu mal à l'aise en face de moi ? De quoi pensez-vous que nous vivions, nous qui écrivons des livres ? De l'air du temps? De votre sympathie? Vous êtes bien gentil, mais nous avons des charges de famille, comme tout le monde. Votre hommage à notre talent ne paiera pas le ressemelage des chaussures. Voici justement la saison de la marelle, jeu qui fut certainement inventé par un cordonnier.
    Vous viendrait-il à l'idée de vous nourrir des restes de votre voisin, de lui emprunter pour votre dîner un manche de côtelette ? Pour aller au cinéma, utilisez-vous un ticket d'entrée qui ait déjà servi ? Portez-vous les chaussettes sales de votre cousin ? Vous servez-vous de sa pipe ou de sa femme ? Alors ?... Ne me répondez pas que vous n'avez pas les moyens d'acheter des livres. Vous trouvez bien de l'argent pour manger tous les jours. Et fumer. Et aller au cinéma. Et boire l'apéritif. Vous pouvez payer ce livre. Si vous ne le faites pas, c'est que vous préférez garder votre argent pour les cigarettes ou le martini. Eh bien ! fumez et ne lisez plus. Comment voulez-vous trouver goût et profit à la lecture si vous ne lui faites aucun sacrifice ? Si vous ne voulez vous offrir le livre aimé, que voulez-vous qu'il vous offre ? Vous êtes de ces gens qui lisent pour tuer le temps, parce que le temps les gène, tuer le temps, c'est se tuer soi-même. Faites ça avec n'importe quoi, avec le bridge, ou la radio, ou le journal sportif. Mais pas avec les livres...
    Allons, fermez cet exemplaire et allez en acheter un autre. Vous verrez comme vous serez content d'avoir ce livre bien à vous, il sera chaud dans votre main. Il n'aura plus du tout le même goût.
    (...) Quant à vous qui n'achetez pas, je vous laisse à votre honte. Et je vous tourne le dos. Rien de ce qui suit n'est écrit pour vous. Vous croyez tenir ce livre ouvert ? Je le ferme sous votre nez et je vous laisse dehors.

    Une lucidité acide sur certaines dérives journalistiques :

    18 octobre 1949.
    Un quotidien annonce une série d'articles sensationnels : "Ce que Von Choltitz n'a pas dit sur la non-destruction de Paris."
    Voilà bien l'information poussée à sa limite extrême : faire connaître aux lecteurs ce que quelqu'un n'a pas dit sur un événement qui n'a pas eu lieu...



    PERSONNAGES


    Dans l'étude des personnages du Journal d'un homme simple :
    1. L'auteur lui-même
    2. Sa famille
    3. Figures publiques
    4. L'humanité
    Ou plutôt :

    À la différence d'un roman, s'abritant si nécessaire sous le couvert de la fiction, la présentation des personnages d'un journal personnel ne peut pas se faire sans discernement. Ce sont des personnes réelles, souvent connues et encore bien vivantes, et qui vont peut-être lire la présente page ! Et l'auteur lui-même en les présentant a bien averti le lecteur. Par simple respect, une analyse du texte ne doit donc pas fouiller les histoires personnelles même au profit d'une prétendue véracité qui n'apporterait en fait rien de constructif. On trouvera donc ci-après leur présentation simplement établie sur la base du texte lui-même.




    ~PERSONNAGES~
    L'AUTEUR

    L'observateur du monde

    Non point héros, ni même figure centrale du récit, l'auteur se présente en toute simplicité comme spectateur. C'est peut-être l'image qu'il veut donner de lui-même, mais de toute façon c'est celle par laquelle il entend être considéré. Point de flagornerie, ni de fausse modestie, mais une sincère lucidité même dans les mésaventures qu'il prend avec le sourire et va même jusqu'à présenter comme des péripéties comiques (tel l'épisode de la clé de la malle), ou des clins d'œil aigres-doux lorsqu'il évoque "les mœurs du monde du cinématographe" à propos de Barabbas :

    Je dis « bien belle ». Je le dis toute la journée, à tout le monde. Je suis décidé à adopter les mœurs du monde du cinématographe. Si je veux réussir dans ce milieu, ce n'est pas en me conduisant en honnête homme, et modeste, et après vous je vous en prie, que j'y parviendrai. Je dis donc « bien belle ». C'est d'ailleurs vrai.

    On notera au passage la délicatesse de l'auteur qui ne dit pas que le monde du cinématographe n'est constitué que de menteurs, frimeurs et parvenus, mais qu'il ne s'agit que de comportements : ce ne sont donc pas des jugements de personnes qu'il établit, mais un simple constat d'attitudes. En 1949, l'auteur a trente-quatre ans. Ce seuil de la maturité lui fait prendre face aux évènements le recul qui sera caractéristique de la suite de ses œuvres. Les obligations familiales, professionnelles (il est alors essentiellement journaliste) constituent les principales préoccupations de sa vie, mais il garde toujours un regard lucide sur le fond de celle-ci.

    C'est cette tonalité de simplicité qui fait le charme le plus souvent apprécié de l'auteur dans cette œuvre, comme les critiques l'ont bien relevé dès la parution de l'ouvrage (voir critiques ci-après). Toutefois, il y a peut-être lieu de s'interroger sur la part du procédé dans une telle forme d'écriture, car Barjavel et les idées qu'il y présente ne sont pas si "simples" qu'il n'y parait ; en tout cas pas "simplistes". Et un autre éclairage fort intéressant apparait si l'on se réferre à la notion de simplicité "évangélique" telle qu'elle est énoncée dans le « Sermon des Béatitudes », et surtout telle que Lanza del Vasto en a fait le commentaire dans « L'Arche avait pour voilure une vigne » { voir }.



    ~PERSONNAGES~
    LA FAMILLE

    Une raison de vivre

    Barjavel est relativement discret sur sa famille.

    Voici ma femme : Madeleine.

    Il a épousé en 1936 Madeleine de Wattripont, et celle-ci apparaît avec un rôle "discret" . Son prénom apparait 39 fois dans le récit, et elle constitue essentiellement le contrepoids du côté non pas rêveur, mais "idéaliste" de l'auteur :

    (...) mon appartement était très grand au dehors, mais minuscule au dedans. Je l'avais choisi pour son ciel. J'avais peut-être raison ; mais si j'avais demandé l'avis de Madeleine, ma femme, elle m'aurait fait remarquer qu'on ne vit pas toujours dans le ciel.

    et, à propos du "projet" de bureau suspendu au plafond :

    Je me suis réveillé tôt, tourmenté par ce projet de bureau volant. Je crois que je vais y renoncer. Madeleine m'a fait remarquer avec juste raison qu'il manquerait de stabilité. Un bureau sans pieds, pourtant, cela me tentait.

    en effet, pour tenter de récupérer de l'espace,

    Je ne voyais qu'un aménagement possible. Je l'ai proposé à Madeleine : transporter l'évier sur l'appui de la fenêtre, en dehors. Elle aurait ouvert la fenêtre pour faire sa vaisselle et l'aurait refermée ensuite, dissimulant ainsi à la vue l'évier qui n'est pas, après tout, un objet tellement joli à regarder. Et on gagnait à l'intérieur presque un mètre carré. Madeleine a trouvé que c'était une très bonne idée pour l'été mais qu'elle offrait des inconvénients pour l'hiver. C'est vrai.

    Ses deux enfants, Renée (Nanou) et Jean, nés en 1937 et 1938, constituent en fait une raison de vivre, en tout cas une motivation profonde de l'"activité économique" de l'écrivain qui éprouve toutefois un déchirement de ne pas pouvoir consacrer à la vie familiale plus de temps, et même plus de lui-même :

    Et voici mes enfants : l'aînée, une fille, Renée. Et le garçon, Jean. Elle a presque douze ans, lui presque onze. Tous les deux nés au printemps, au mois de mai. J'aurais aimé avoir plus d'enfants, au moins quatre. J'ai souvent la nostalgie d'un berceau où s'agite un petit innocent, qui en même temps sourit et pisse dans ses couches. C'est le plus bel âge des enfants. De trois à dix-huit mois, quand ils commencent à percevoir l'univers, à savoir qu'ils vivent, qu'ils sont eux. Après dix-huit mois c'est fini, ils ne se contentent plus de découvrir, ils inventent, ils composent. Et nous nous hâtons de les abrutir en exerçant sur eux une dictature auprès de laquelle celle des pires tyrans est une plaisanterie. Je ne sais plus qui a résumé la situation des enfants dans la famille et la société en cette formulé saisissante : pour eux, tout ce qui n'est pas obligatoire est défendu. Ils ne peuvent donc éviter l'asphyxie, conquérir quelques miettes de liberté que par le mensonge. Pas jusqu'à dix-huit mois. Jusqu'à dix-huit mois ils sont purs. Ils ne sont pas encore obligés de sourire. On ne leur a pas encore défendu de faire pipi. Ce sont de vrais petits êtres neufs. Il faut se hâter d'en profiter. C'est très vite fini. J'aurais bien aimé de connaître encore ce bonheur. Ce n'est pas possible. Notre appartement est trop petit...

    Le travail, quel qu'il soit, dans les années de guerre en particulier, permet certes à l'auteur de rencontrer des gens de tous horizons, et de commencer à exprimer sa pensée sur bien des sujets, mais est essentiellement un gagne-pain, car en ces années-là et aussi après la guerre, c'est peu de dire que la vie est chère : les tickets de rationnement ne furent complètement supprimés qu'en 1947. Et les besoins de la famille doivent être satisfaits, selon un principe que la vie familiale lui a fait découvrir :

    Après, j'eus à gagner ma vie, puis celle de ma femme, puis d'un, puis de deux enfants. Pas la moindre possibilité de loisirs. Mais j'appris qu'il était obligatoire, pour un père de famille parisien, d'emmener ses enfants en vacances à la montagne ou à la mer pendant au moins deux semaines chaque année. Tout le monde est bien d'accord pour affirmer que les enfants parisiens en ont absolument besoin, sinon ils sont saisis par l'anémie et la tuberculose.

    alors, il se décide :

    Hier au soir j'ai dit à Madeleine : « Si nous attendons encore un peu, il n'y aura plus d'argent pour les vacances. Il faut partir pendant que nous avons encore de quoi payer les billets et une petite location. Pour le boire et le manger, que ce soit à Paris ou ailleurs... »
    Madeleine m'a répondu :
    - Tu pars avec nous ?
    Tous les ans elle me pose la même question. Elle sait bien, pourtant, que ce n'est pas possible. Je ne peux pas m'absenter de Paris plus d'un mois.
    (...)
    Et Madeleine est triste de partir sans moi, triste de me laisser seul. Car elle est persuadée que je suis triste, que je me sens abandonné... Sachant combien je les aime tous les trois, elle ne peut comprendre que je n'aie pas le cœur fendu par la séparation. Je dois promettre de venir les rejoindre le plus tôt possible. Ce n'est qu'à cette condition qu'elle pourra partir et profiter de ses vacances sans remords.

    et lorsque la maladie le frappe en octobre 1952 :

    J'ai envie de guérir parce que Madeleine et mes enfants ont encore bien besoin de moi. Et aussi parce que j'aime vivre.

    Bien qu'elle n'apparaisse pas dans le récit, l'auteur mentionne dès le début le souvenir de sa mère. Il ne faut pas oublier que Tarendol, en 1946, fut dédicacé

    À ma mère, pour moi toujours vivante

    et le deuil de sa mère, morte de la maladie du sommeil en 1922 comme La Charrette bleue, au delà de simples souvenirs d'enfance, en est le profond témoignage, reste un poids dans l'âme de l'écrivain :

    Ma mère m'adorait, mais avait à peine le temps de poser sa main sur mes cheveux quand je passais près d'elle. Elle se battait. Pas le temps de baisser les yeux. Mais elle me savait là, elle était chaude et grosse de ma présence comme si j'eusse été encore en elle. Elle, disputait au monde notre sécurité, la lui arrachait par petits morceaux, et arrachait le temps par heures et par journées, redoutant chaque journée, chaque heure, chaque minute, chacune des courtes minutes pendant lesquelles la mort avait le temps de frapper tant d'hommes, et parmi tant d'hommes le sien. Et derrière toutes ces journées espérant cette journée de bonheur invraisemblable qui le lui ramènerait et la rendrait à sa condition de femme et de mère.
    Ce jour-là vint et ma mère mourut d'épuisement. Au moment où elle allait enfin pouvoir se pencher vers moi pour m'embrasser. C'est depuis ce jour-là que je ne crois plus à la mort. Ma mère ne peut pas être morte.

    De son père, qu'il a peu connu pendant sa petite enfance, presque rien

    Mon père était à la guerre, la " Grande ". Ma mère tenait seule le commerce (...)

    À côté de la famille, il faut laisser de la place pour les familiers, les animaux qui accompagnent les Barjavel dans leur quotidien et qui, malgré leur petite taille, devaient prendre une grande place dans leur logis...

    Barjavel gardera toujours un attachement pour les animaux. Son texte du livre « Brigitte Bardot, amie des animaux » ( voir la page présentant l'ouvrage ) est plus un hommage à la vie animale qu'à l'actrice elle-même. Son affection se portera ensuite plutôt sur la gente féline, qu'il concrétisera dans un court texte peu connu, « Chafou ».



    ~PERSONNAGES~
    FIGURES PUBLIQUES

    Les Amis

    Les amis de Barjavel que présente le Journal d'un homme simple sont ses compagnons de "travail". Pas tant dans son métier de chef de fabrication chez Denoël, dont on sait finalement assez peu, mais de journaliste, écrivain et homme de cinéma : amis et collègues, dans une certaine affinité de pensée.

    Il y a ceux dont on comprend qu'ils font l'objet de l'actualité du moment, et l'écho qu'en fait l'auteur est une vision d'articles qu'il était en train de rédiger, avec le recul que permet la confidence plus personnelle.
    Ainsi l'édition de 1951 parle et reparle de Céline, grand succès d'édition "découvert" par Denoël avant la guerre, et sujet à polémique depuis. Barjavel admirait le Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, et il s'est efforcé d'éclairer les ouvrages les plus décriés de Céline en les replaçant dans le contexte humain de l'époque ; passages qui seront allégés dans la seconde édition, en particulier le chapitre « l'homme et le homard » qui disparaitra complètement.

    L'énorme rire de Céline, le seul qui était à la mesure de notre ridicule et de notre misère, le rire génial de Mort à crédit s'éteint dans l'exil, sous le poids de la haine, de l'incompréhension et de la jalousie. L'antisémitisme, dont on prend prétexte pour le traiter en lépreux, n'était qu'un dernier sursaut de son optimisme, une tentative désespérée de garder un brin de foi. Avec ses yeux de visionnaire, il voyait clairement arriver l'horreur sans nom dont nous n'avons encore subi que les prémices. Instinctivement, il chercha le microbe. C'était une réaction de médecin baigné dans l'erreur pastorienne. Le coupable, ce n'est pas le microbe, c'est le malade. Mais en donnant au mal des géniteurs bien déterminés, le médecin espérait trouver le remède. En accusant les Juifs, Céline pouvait continuer de croire aux autres hommes... Dans l'affreuse bicoque polaire où les Français laissent pourrir un des plus grands esprits de ce siècle, il a bien dû en revenir, Ferdinand, de ses catégories. D'un côté les affreux, de l'autre les victimes... Il le sait bien, aujourd'hui, qu'il n'y a pas d'innocents. Juifs ou pas, Américains, Russes, Européens, Noirs, Blancs, Jaunes, Chinois ou pas, nous sommes tous dans la même poêle, tremblants de haine, foireux de peur, et pourtant bien enfarinés de foi dans le progrès universel et toujours plus magnifique, scientifique, social, médical et super-moral. Tous prêts à frire. C'est à celui d'entre nous qui jettera le plus de bûches sous la poêle. Et quand il y en aura assez, nous y foutrons le feu. Pour plus de justice et au nom du progrès.

    On pourra découvrir { ici } une interview de Barjavel à propos de Céline.


    Sur Marcel Aymé
  • Sur Marcel Aymé }
  • Un site très complet consacré à M.Aymé
  • Un autre site
  • Une page du site littéraire Authologies
  • Un site dédié plus particulièrement aux films
  • Et celui pour qui Barjavel déclare toute son admiration, Marcel Aymé,

    Après Céline, le plus grand écrivain français du demi-siècle, ce n'est pas Proust, ce n'est pas Gide, ce n'est pas Montherlant, hommes de lettres plus qu'écrivains, et enfermés dans les frontières d'une psychologie égotiste et mondaine ; ce n'est pas Jules Romain, qui est un surgeon dévitalisé du XIXème siècle, ce n'est pas Mauriac, nostalgique disséqueur d'une classe morte et même fort avancée. Le seul qui ait vraiment construit une œuvre solide, vivante, durable, dans laquelle la vérité humaine se trouve à la fois toute crue - et bien saignante - et assez transposée pour atteindre à la vérité simple et éternelle de l'art, c'est Marcel Aymé.

    lire l'extrait complet }

    Il cite aussi celui qui fut un de ses amis à son arrivée à Paris, Luc Diétrich mort le 20 août 1944 à la suite des bombardements de Saint-Lô :

    Luc est mort de cette guerre. Blessé à Saint-Lô, il a traîné quelques semaines dans une clinique parisienne. Il est mort de sa propre faiblesse et de la blessure qui a brisé son apparence de santé. Il a fallu peu de chose. Il était fragile comme un cristal. Fragile, mais entier. Sans la blessure, il aurait peut-être duré encore cinquante ans. On l'a enterré mercredi. Ou plutôt on n'a pas pu l'enterrer. Les croque-morts s'étaient mis en grève pour gêner l'ennemi.


    On trouvera une biographie de L. Dietrich et des liens artistiques sur la page [ http://univers.mylene-farmer.com/dietrich/biodiet.htm]

    Ph.Lavastine et R.Barjavel (photo du livre de M.Random, Ed. Denoël) Les relations entre le cercle des élèves de Gurdjieff auquel appartenaient Luc Diétrich, René Daumal, Barjavel et quelques autres sont détaillées dans le très intéressant livre de Michel Random "Les Puissances du dedans" qui éclaire judicieusement toute une période littéraire maintenant peu connue car elle fut "masquée" par le surréalisme qui lui était "concurrent" et qui, nettement politisé, s'implanta plus durablement. { voir une présentation }.
    Parmi eux figurait aussi Philippe Lavastine, très grand ami de Barjavel, qui est le Philippe L. qui lui raconte la légende du folkore juif sur Moïse et les peintres de Pharaon (5 mai 1950). Lui aussi élève de Gurdjieff, traducteur en français de "Fragments d'un enseignement inconnu" d'Ouspensky, et gendre de Mme de Salzmann, il est aussi connu comme grand spécialiste de la mystique hindoue.

    D'autres gens de lettres n'échappent pas à sa plume parfois critique, mais moins incisive que ses articles du Merle Blancvoir }, surtout d'avant 1939, ou, après la guerre, de Carrefour ; c'est une vue d'ensemble de ses considérations sur l'Art qui se dégage de son Journal, dans l'édition de 1951 essentiellement, car là encore, celle de 1982 est amputée des chapitres qui s'y rapportent, que l'auteur a sans doute jugé moins pertinents au vu de l'actualité d'alors ou de l'optique qu'il souhaitait donner à cette seconde édition.

    Ses vrais amis sont ses compagnons du monde du spectacle, théatre et surtout cinéma. Un monde où il entrevoit sa place, mais qu'il finira par n'apprécier que très modérément, excédé par le mercantilisme et la fausseté des rapports qui s'y nouent.
    Mais la grande aventure de Barabbas à Collioure est le point où se nouent des amitiés profondes et durables, loin des faux-semblants d'un monde d'artistes qui ne sont pas de mise ici, car le projet manquera cruellement de moyens, ce qui incitera la sincérité et la bonne volonté à se réveler pleinement.
    On trouvera parmi eux des noms qui feront leur chemin dans le monde du spectacle :

    Rey sera le lieutenant de Barabbas : il a une excellente tête de gangster nonchalant.

    ce peintre, fou de lumière, s'est installé à Collioure depuis quinze ans, dans une maison de pêcheur qu'il a transformée et où ont couché et travaillé Matisse, Dufy, Pignon, et bien d'autres. Mucha pratique l'hospitalité comme la peinture ; avec une folle générosité. J'arrive chez lui, inconnu, importun, je ne lui apporte rien, je viens lui demander l'impossible : de m'aider à me loger. Il abandonne aussitôt son travail et se met à courir dans Collioure. Il connaît tout le monde, il frappe à toutes les portes. Je demandais d'abord trois chambres, je n'en demande plus que deux, plus qu'une, plus qu'un hangar, un grenier, un couloir... Nous ne trouvons, rien. Mucha est désolé. Il attend deux pleines voiturées d'amis. Sans quoi il m'eût reçu chez lui. Enfin une exquise vieille demoiselle me sauve la vie. Elle me permet de coucher sur sa terrasse. Mais n'a pas le moindre matelas à me prêter ou me louer. Qu'à cela ne tienne ! Mucha a un lit pliant dans son atelier. Nous allons le chercher, nous le descendons par la fenêtre au bout d'une corde, nous le montons sur la terrasse. J'achète trois bougies. La pluie à cessé. Tout finit par s'arranger.

    Barjavel, en reconnaissance délicate et discrète, écrira peu après le texte de l'album de dessins de Mucha, Collioure, et Henry-François Rey le complètera d'un portrait du peintre ( voir Collioure dans la bibliographie )

    Un autre nom du cinéma est révélé par Barjavel, celui de Geza Radványi.

    J'ai déjeuné avec Radvanyi, le metteur en scène hongrois dont le dernier film, Quelque part en Europe, a fait beaucoup de bruit. Il se pourrait que je travaille avec lui pour son prochain film. Mais tant que je n'aurai pas signé, je n'y croirai pas. Je commence à connaître les gens de cinéma. C'est un monde bien curieux.

    et, déclare Barjavel, au printemps 1949, le film se fait :

    Je viens de travailler pendant deux mois avec Radvanyi à l'adaptation et au dialogue de son prochain film. Il part dans trois jours pour l'Italie, où le film sera tourné. S'il a vraiment la possibilité de réaliser ce qu'il a l'intention de faire, ce sera un film extrêmement important : contre la guerre, contre la paix des diplomates, contre les frontières, contre les "papiers", contre l'absurde...
    J'ai beaucoup souffert pendant cette collaboration. Radvanyi est un véritable créateur, c'est-à-dire qu'il accepte difficilement ce qu'un autre créateur peut lui apporter. Tout son univers doit sortir de son propre cerveau. Et nous avons des conceptions du cinéma assez différentes. Lorsque je m'en suis aperçu, j'ai volontairement oublié les miennes. C'est lui qui fait le film, c'est donc de son point de vue que le scénario doit être considéré pendant le travail d'adaptation.

    "Difficultés" de collaboration, cependant acceptées et vécues avec lucidité, mais sans humilité, par l'auteur.
    Ce film est « Femmes sans nom » (Donna senza nome), d'après un récit de Géza Herczeg, avec, entre autres, Simone Simon, Françoise Rosay, Vivi Gioi, Hilda von Schwartzendorf, Gino Cervi, Carlo Sposito et Mario Ferrari.
    Barjavel fera deux autres films avec Radványi :

    Radváni est-il le Closterwein des Chemins de Katmandou ? Je le pense... mais ce n'est qu'une hypothèse, fruit d'une intuition...



    ~PERSONNAGES~
    L'HUMANITÉ

    La famille humaine

    Les personnages d'un Journal sont aussi tout ceux que rencontre l'auteur. Rencontres effectives, et aussi rencontres "en esprit". Ceux sur lesquels sa réflexion se pose, et auxquels il rend hommage - parfois par des traits mordants - chaque fois qu'il commente ce que la vie des hommes met sous ses yeux, et dont le spectacle ne fera que le conforter dans sa conviction que :

    l'Homme est merveilleux, et les hommes pitoyables

    qu'il exprimera de manière récurrente dans toute son œuvre.

    Le chapitre « Demandez le programme » est présenté plus spécifiquement dans la troisième section de la "thématique" ci-après. Sa vision de la Société s'y développe dans une dissertation de prospective socio-technique sur des thèmes qui se concrétiseront petit à petit dans certains pages des « Libres propos » du Journal du Dimanche, et surtout dans Demain le Paradis.
     



    LES LIEUX

    Le Journal d'un écrivain est pour le lecteur l'occasion de voyager avec lui, et de porter un autre regard sur des lieux qu'il connait peut-être déjà, celui que l'auteur a eu lorsqu'il s'y est trouvé, ou plutôt lorsqu'il se les est rappelés au moment d'écrire ses pages.
    Expérience qui pour le lecteur fait appel à l'imagination, s'il ne connait pas lui-même ces lieux, ou si ceux-ci ont disparu du fait des démolitions ou transformations du paysage. Je vous invite à une découverte de visu de ces quelques sites maintenant empreints du souvenir de Barjavel.

    • Paris - rue Lacretelle Explicitement, l'auteur dévoile son adresse : 20 rue Lacretelle, dans le quinzième arrondissement, tout près de la Porte de Versailles. Cette rue en pente n'a pratiquement pas changé, au stationnement des véhicules sur toute sa longueur près. Le côté gauche (impair) en montant est toujours presque vide : le bâtiment administratif occupe toujours le début de la rue, et, en face du numéro 20, il y a un parc, comme alors :

    toutes les maisons, du côté gauche, lui manquaient. Elle n'avait rien de ce côté-là que des arbres, derrière ces arbres, rien, et au dessus le ciel vers lequel elle montait.

      Au dernier étage d'appartements de l'immeuble en pierres de taille dont le sommet comportait les "chambres de service" sous les toits, la vue du balcon donne toujours sur ce parc arboré qui est aussi le terrain de sports présenté au début de Tarendol, roman dans lequel l'auteur confie au lecteur ses pensées en commentaires du récit :

    Sous mes fenêtres, des jeunes filles jouent dans le stade. Je les aperçois, entre deux arbres, belles, vêtues de vives couleurs. De fait, on ne voit que leur jeunesse.

      Comme je l'ai indiqué plus haut, un de mes collaborateurs a pu visiter l'appartement même qu'occupait l'auteur. Aucun des locataires de l'immeuble, installés depuis peu, ne semble en avoir le souvenir. Cette petite visite, sans indiscrétion ni voyeurisme mais fort courtoise, a permis de mieux illustrer l'atmosphère des lieux.
    Cliquer pour aller à la page "Visite de la rue Lacretelle"
    Voir la page "Visite de la rue Lacretelle" )
    • F... en Normandie : petite ville mystère dont Barjavel ne dévoile que l'initiale, qui est d'ailleurs peut-être inexacte. Mais le souvenir que gardent l'écrivain et sa famille de leurs vacances en 1948 explique cette "délicatesse" :

    - Il faut être raisonnable, dit Madeleine. Nous irons à F. C'est tout près, le voyage n'est pas cher.
    F., c'est la plage de la Manche où nous sommes allés l'an dernier. Nous étions vraiment très désargentés. Nous n'avons pris que deux semaines de vacances, tous ensemble. Nous avions choisi la mer la plus proche. Nous sommes allés à F. (...) Nous sommes arrivés le lendemain du jour où le littoral de la Manche venait d'être parcouru par un ouragan comme on n'en avait pas vu depuis un siècle. Cinquante morts sur la côte ou en mer. Des centaines de millions de dégâts. Nous avions manqué le spectacle de vingt-quatre heures. Mais nous avons eu d'autres surprises.
    F. se compose d'une seule rue, perpendiculaire au rivage et longue d'au moins trois kilomètres. Avant la guerre, c'était un "petit trou pas cher". C'est maintenant un petit trou sinistré. Pendant l'occupation, les Allemands en évacuèrent les habitants, puis arrachèrent aux maisons tout le bois qu'elles contenaient (...) pour en garnir les blockhaus construits le long de la côte. Les toits des maisons tombèrent, puis la plupart de leurs murs. Aujourd'hui on en a retapé quelques unes ! Elles ont l'air à peu près solides, mais il ne faudrait pas trop leur faire peur...
    F. était certainement très laid avant d'avoir subi ces outrages. Mais c'était sans importance. Tous ces chalets et "villas" en briques et stuc, alignés sur trois kilomètres, ne prétendaient pas être beaux. Ils étaient là simplement pour retenir entre leurs bras de plâtre le maximum de familles citadines pendant le minimum de temps nécessaire pour leur emplir les poumons d'embruns et les poches de sable et leur vider le portefeuille. Nul ne demandait à ces isoloirs d'être séduisants. Tout au plus d'être à peu près corrects. Aujourd'hui l'alignement de leurs ruines misérables est horrible. Une maison entière, écroulée, ne fait pas plus d'une brouettée de plâtras. On voudrait que ce soit tragique. C'est seulement laid.

      Où se trouve F. ? Serait-ce Fécamp (seule ville de la côté normande dont le nom commence par F...) ? Effectivement, les annales de la météorologie gardent la trace d'une tempête exceptionnelle le 7 août 1948. Mais peu importe. Barjavel a exorcisé l'horreur des ruines qui couvraient encore alors les lieux, et rejeté même le souvenir de son nom. Sans doute maintenant la station balnéaire est-elle redevenue coquette et "branchée".

    • Banyuls lui fit découvir l'agrément de la villégiature au bord de la Méditerranée :

    il y a deux ans, nous sommes allés à Banyuls... Quand j'ai vu la gentillesse, la douceur, le bleu, la transparence, la tranquillité, quand j'ai tâté de l'orteil la tiédeur de cette mer, j'ai compris qu'enfin les temps étaient proches et qu'à l'âge de trente-six ans j'allais apprendre à nager. Mes enfants et moi avons appris en même temps. Ils étaient téméraires, moi prudent.
    Malgré le nonchaloir de la Méditerranée, j'ai eu quelquefois l'occasion de constater qu'elle avait le même goût que la Manche.

      Banyuls, c'est surtout le Roussillon, et c'est l'âme de cette région qui le marquera la plus, en lui rappelant sa Drôme Provencale natale, la douceur de vivre de la mer en plus. Les souvenirs des villages de pêcheurs où le temps semble s'être ralenti sous le soleil et la lumière qui semble issue de l'air lui-même, et les fêtes locales mi-religieuses, mi-païennes, seront ce qui le ramènera sur place peu après, pour Collioure.
    Banyuls sur Mer de nos jours
    voir aussi [ Le site de Banyuls sur Mer ]
    • Collioure : un second paradis où il s'installe en août 1950 pour le tournage de Barabbas :

    Collioure est un pays ou l'on récolte le raisin quand il est plus que mûr, presque confit. On fait avec ça du banyuls et un petit vin blanc sec qui titre de 15° à 18°. C'est dire le soleil qui règne sur ce coin du Roussillon. Un endroit rêvé pour tourner en extérieur. Du beau temps trois cent soixante jours par an. Quand j'arrive, il pleut...

      En fait, c'est plutôt une redécouverte de la région languedocienne, car avant même les vacances familiales de 1949, l'auteur y a séjourné dans des circonstances moins réjouissantes à la suite de la débâcle de 1940 : il s'était installé avec sa famille à Palavas les Flots en attendant de retourner à Paris.

    Une vue de Collioure

    Quelques sites sur Collioure : Photos anciennes de Collioure ]
    vue de Collioure en temps réel ]
    Page historique sur Collioure ]
    Une page consacrée au clocher de Collioure ]




    THÉMATIQUE

    Dans la Thématique du Journal d'un homme simple :
    1. La Joie de vivre
    2. L'Art
    3. L'Homme, la Société et le Progrès

    Ou plutôt :


    ~THÉMATIQUE~
    La Joie de vivre

    Il est asez fréquent qu'un "journal intime" soit l'occasion pour un auteur - à moins qu'il ne s'agisse d'un comique écrivant à ce titre - de déverser sa bile et sa morosité et re répedre par son écrit une morosité sous couvert de nostalgie ou de romantisme.
    Bien au contraire, chez Barjavel l'optimisme est une règle de vie. C'est celle qui l'éclaire dans ses analyses et ses impressions sur le monde, sur ce qu'il voit, ce qu'il lui arrive, ce qu'il lit :

    J'ai lu entre les plats les lettres de Rilke à un jeune poète. Je me demande comment j'aurais réagi si je les avais lues à dix-huit ans. Aujourd'hui je n'y ai rien trouvé qui pût m'aider. Cet homme se ment à lui-même, cherche à se persuader, plus que son correspondant, que la solitude, la souffrance, les épreuves, sont bonnes, nécessaires, que l'homme se fait dans la souffrance. Je crois que la joie est plus utile. La joie dans l'effort. Se fixer un but élevé. S'obliger à grandir pour l'atteindre. S'obliger à lever la tête vers le soleil. L'angoisse que l'on trouve en soi est stérile.

    Sans se laisser affliger par des détails météorologiques - qu'il n'ignore cependant pas - il relève le bon côté des choses. Ainsi, à Collioure :

    L'équipe arrive aujourd'hui. Il pleut de nouveau. Mucha m'a trouvé un appartement.

    Pourtant, il se qualifiera lui-même plus tard de pessimiste gai. Car sa joie de vivre est, non pas superficielle, mais conscience de l'instant, ce qui n'empêche pas le fond de sa pensée d'être dénué d'illusion sur l'Homme en particulier. Et ses propos souvent souriants laissent parfois saillir des petites remarques qui semble viser à remettre les choses en place, ainsi :

    Un soleil noir, en tout cas, est bien l'astre qui convient à notre temps.


    ~THÉMATIQUE~
    L'ART

    Par son métier de journaliste critique, ses avis sur le théatre et la littérature, dont on a surtout vu précédement la portée à propos des hommes qui les font, l'ont conduit à approfondir sa pensée et à se prononcer de manière plus abstraite sur les Arts Littéraires eux-mêmes.
    En plus du chapitre "L'homme et le homard", les cinq courtes pages de la section "Marcher sur un mot" (qui ne figure que dans l'édition de 1951, l'édition de 1982 n'en retenant que quelques paragraphes du début, intégrés dans le chapitre Demandez le programme") constituent à elles seules un essai sur l'Esthétique.

    Partant de son cas personnel, à l'occasion de sa tentative de remaniement de son projet de pièce de théatre sur la base du Voyageur imprudent, il procède à une sorte d'introspection 

    Lorsque je l'ai écrite pour la première fois, c'était un drame. L'ayant terminée, je la relus. Et je m'aperçus que pour un drame c'était plutôt farce. J'avais été trahi par les mots et par mes habitudes et mes réflexes de romancier.
     Écrire un roman, c'est décrire une action. Écrire une pièce, c'est la commenter. La phrase du romancier ne doit contenir que l'essentiel et même rester en deçà. (...) Le romancier s'efface derrière le langage. Le langage lui-même se dissout dans la floraison des images qu'il doit faire naître. Le roman idéal serait celui qui, à la dernière ligne, laisserait au lecteur l'impression qu'il n'a rien lu mais tout vu, de ses propres yeux, même dans les cœurs et les reins.
     Au théâtre, au contraire, le mot est roi. Les personnages (...) doivent tout dire, très clairement, très abondamment, ne rien attendre de la salle. Le meilleur roman est celui qui demande le plus à la sensibilité et l'imagination de son lecteur. La pièce la plus réussie est celle qui donne tout au spectateur. Dans la même situation, le langage qu'emploie l'auteur dramatique doit être l'opposé de celui qu'emploierait le romancier. Le mot du roman prépare, celui du théâtre explique. (...)
     C'est pourquoi on souffre moins de la lecture d'un roman moyen que du spectacle d'une pièce imparfaite. Le lecteur peut suppléer à ce que la lecture ne lui a pas apporté. Dans une pièce, ce qui manque fait un trou dans lequel s'écroule le reste.
    J'avais écrit mon drame en comptant sur l'imagination et la sensibilité du spectateur. Mais le spectateur n'imagine pas. Il est assis dans un fauteuil. Il écoute et il regarde. Il prend ce qu'on lui donne. Et pour être sûr qu'il prend assez, il faut lui donner beaucoup. J'ai donc récrit mon Voyageur en décidant de renoncer au drame et d'en faire une comédie. Mais maintenant je ne suis plus sûr du tout que ce soit drôle.

    De là, une sorte de métaphysique du sens des mots se trouve développée, renforcée d'exemples parfois très terre-à-terre, qui amène l'auteur, en cette fin d'août 1950, à s'interroger sur le rôle de l'écrivain, et même de l'artiste en général, auprès des autres hommes.

    Chaque mot qui sort de la bouche d'un poète doit être une graine, et non une bulle.

    Il peut être utile de rappeler que cette époque voyait le jaillissement d'idées philosophiques nouvelles, dont l'Existentialisme se posait non seulement comme un façon de pensée mais aussi une façon de vivre. Sans être inutilement cruel, Barjavel n'est pas spécialement tendre avec Jean-Paul Sartre, ni avec les Surréalistes dont le succès en tant que mouvement intellectuel est sur la fin...
    Et son diagnostic est clair :

    Les arts sont en train de mourir parce qu'ils se sont vidés de toute signification. Ils périssent d'inutilité.

    Alors la justification des arts, et même de l'Art lui-même, est dans l'utilité de l'œuvre produite.
    Utilité au sens large, et non pas "utilitarisme" prosaïque voire trivial. Car, rejoignant des chemins de pensée quelque peu ésotérique, ou du moins qui se veulent dépasser les apparences,

    Une cathédrale était une construction utile. Elle ne pouvait pas être construite n'importe comment. Il fallait connaître les lignes efficaces. C'était une usine à prières. Chaque élément de la chaîne devait se trouver bien à sa place pour que la production fût bonne...

    Et il finit sur l'annonce d'un rapprochement de l'Art avec la Technique - concept par lequel il ouvrait Cinéma total en 1944 :

    Quand l'architecte doit résoudre un problème strict, quand il se trouve devant des nécessités, quand il doit tout calculer, mesurer pour servir ces nécessités, il bâtit de nouveau les monuments qui peuvent être grandioses. Ainsi les barrages. Ils sont les cathédrales de noire temps. Au lieu de faire du surnaturel avec de la ferveur endiguée, ils fabriquent de l'électricité avec de la flotte. Il est vrai que nous sommes au siècle de la lumière et que le moyen-âge était « ténébreux ». Nous avons remplacé l'âme par une quarante bougies. Au moins ça, ça se voit.

    qui se développera dans le chapitre suivant.


    ~THÉMATIQUE~
    L'HOMME, LA SOCIÉTÉ et le PROGRÈS

    Le chapitre Demandez le programme ! apparait presque comme une succession de visions. Prenant comme point de départ une contribution

    à une émission consacrée à la prochaine Exposition Universelle, qui doit se tenir à Paris en 1955.

    en compagnie

    d'éminents représentants de l'urbanisme, de l'architecture et des arts.

    il présente sa conception des villes de l'avenir qui, justifiée par ce qu'il présente comme le bon sens parait néanmoins étonnante sous la plume d'un auteur qu'on saura attaché à la Nature, et même souvent considéré comme écologiste :

    On cherche où bâtir l'Exposition. L'évidence répond : sous terre. Aux architectes de prévoir le détail. Pour ma part, je la vois, en gros, sous la forme d'une sphère, hermétique, percée de quelques portes-ascenseurs s'enfonçant en elle comme des bouchons, et flanquée d'un puits orientable : la piste de départ des fusées astronautiques.
    Telle sera la ville de demain. Sphérique pour être plus exactement hermétique. Ses portes s'ouvriront en temps normal vers la surface, l'air, et vers des prolongements souterrains : fleuves, lacs, galeries, routes d'eau ou chemins de fer vers d'autres villes rondes. Mais à la moindre alerte, elle doit pouvoir se fermer sur elle-même en quelques secondes, et ne plus laisser pénétrer un grain de poussière, un atome de gaz. Donc, hermétique et autonome. Energie fournie par une génératrice atomique, doublée d'une génératrice à houille blanche alimentée par une chute d'eau souterraine, cours d'eau, lacs souterrains seront également centres de sports, de fêtes, de pêche à la ligne, sources d'irrigation pour jardinage familial. Les mystères de la photosynthèse ne sont plus mystères que pour un temps très court. D'ici peu, on sera en état de remplacer le soleil et de faire pousser des légumes verts à mille mètres sous terre. Mais on laissera le jardinage aux romantiques attardés. Les nourritures végétales ou carnées seront fabriquées en usine. Tout vient de la terre, c'est-à-dire du minéral. L'homme, jusqu'aujourd'hui, n'était pas en mesure de se nourrir directement de poussière ou de cailloux. Le végétal les transformait pour lui en légumes ou en fruits. L'animal transformait à son tour le végétal en viande. C'est l'usine, désormais, qui se chargera de ces transformations. Un wagon de terre deviendra fournée de pain.

    Cette description rappelle mot pour mot ce qui sera celle de Gondawa dix-sept ans plus tard dans La Nuit des temps, et s'inspire de considérations écologiques (au sens premier) qui ne manquent pas de cohérence. Mais l'auteur se considère-t-il lui-même comme un romantique attardé ?

    Ce chapitre est presque à lui tout seul une œuvre de science-fiction, genre dans lequel certains critiques l'ont allégrement classé, au point de laisser croire que « Demandez le programme ». est le titre d'un roman ou d'une nouvelle (ainsi C. Aziza et J. Goimard dans l'Encyclopédie de poche de la Science-Fiction)

    Car, plus encore, la suite du chapitre extrapole l'actualité immédiate d'alors, qui a déjà affecté les projets cinématographiques de l'auteur du fait de la guerre de Corée. En septembre 1950 il s'agissait d'un sujet brûlant pouvant faire raindrele pire, l'embrasement mondial du conflit, pourtant maintenant oublié. Et les sombres inquiétudes de l'auteur qui analyse avec minutie et une lucidité faisant éclater les approches conventionnelles peuvent paraitre d'un pessimisme exagéré.

    La Russie peut-elle envahir l'Amérique ? Et par où ?
    On parle beaucoup de sa flotte de sous-marins. Imaginez cette flotte invisible amenant une petite armée de débarquement jusqu'aux côtes américaines. Imaginez une seconde armada, aérienne celle-là, lâchant quelques centaines de milliers de parachutistes dans le ciel américain. Malgré les pertes, il en restera assez pour accroître le désordre, compléter les destructions, faire monter la panique, fixer dans des actions sur place la portion d'armée déjà mobilisée, empêcher le regroupement des commandements et le rétablissement des liaisons, bref prolonger l'anarchie. Pendant ce temps, la véritable armée d'invasion arrive par le détroit de Behring et les glaces du Grand'Nord. C'est une armée composée de troupes sibériennes habituées au froid et motorisées le moins possible. Pas de tanks, mais des traîneaux. Des chiens et des rennes. Les machines viendront derrière, quand la horde aura frayé les chemins, fait table rase des défenseurs de l'Alaska et submergé le Canada préalablement soumis, lui aussi, au " grilling " atomique.
    Le territoire américain est ainsi occupé en quelques semaines.
    Pendant le même temps, l'Europe est conquise jusqu'aux Pyrénées.

    Car l'angoisse de l'époque - "espoir" pour certains - c'est le communisme, dont ce "scénario-catastophe" décrit le triomphe militaire puis institutionnel.
    L'auteur est dramatiquement préoccupé par ce problème, qui, oserait-on l'avouer, fait sourire aujourd'hui.

    Cette nuit, j'ai rêvé de la guerre que je vous avais décrite hier. Et ce matin, à l'aube, tandis que le ciel derrière ma fenêtre, devenait rose et bleu comme une pouponnière, et que chantaient les oiseaux émerveillés, je me demandais si elle était vraiment inévitable.
    Ne peut-on envisager une circonstance, un événement, qui la rende impossible, ou tout au moins la retarde tellement qu'elle n'inquiète même plus les jeunes papas ?
    Révolution communiste aux U.S.A. Ce n'est pas pour demain, quoi qu'en pensent les marxistes. Seule, la guerre peut imposer le communisme aux Américains, qui deviendront collectivistes sans s'en apercevoir sous la férule de l'économie de guerre et de la discipline de combat.
    Chute du communisme en U.R.S.S. ?
    Encore moins probable.
    D'ailleurs, une communauté d'idéologie n'empêcherait pas les sentiments...

    Mais Barjavel n'a pu voir la suite, qui lui aurait donné tort sur ce point-là, mais peut-être pas sur le fond.
    Dans la seconde édition de 1982, toute cette section a disparu. Pourquoi ?
    L'auteur lui-même l'a confié à son ami journaliste et écrivain de science-fiction Pierre Bameul qui rapporte :

    Lorsque fut réédité son Journal d'un homme simple, il s'opposa à la publication du dernier chapitre de cet ouvrage initialement paru en 1951, afin de ne pas effrayer ses lecteurs par une vision d'un possible trop pessimiste situé à la fin de ce siècle. Il avait été choqué par l'exploitation éhontée des « prophéties de Nostradamus », et il ne voulait pas accroître l'angoisse de ses contemporains. (...) Le chapitre en question, trop possible, me donne froid dans le dos.

    (Extrait de In memoriam René Barjavel, revue Fiction de janvier 1986 (n°372).

    Il faut aussi réaliser aussi que, lorsque Barjavel a écrit ce chapitre (septembre 1950), son état de santé dont il ne tenait pas compte allait le forcer à interrompre son activité, et peut-être lui inspirait-il un pessimisme aggravé.

    Aussi la seconde édition voit-elle disparaître ces "anticipations" de ce chapître (Demandez le programme), et à leur place, mais cette fois en guise de conclusion à l'ouvrage, l'auteur prend la mesure que donnent trente ans de recul pour résumer tout ce que ces années qui se sont passées lui ont inspiré.

    Eh bien, j'ai survécu, et le monde aussi...

    Trente ans après, le monde avait effectivement bien changé. Ce qui faisait l'actualité et les inquiétudes des années 50 paraissait bien loin, et Barjavel devine sans doute que pour son lectorat de 1982, même s'il a connu cette époque, les souvenirs qui peuvent en rester sont en train de devenir "littéraires"...

    Nous sortions d'une guerre, et nous en redoutions une autre. L'énorme iceberg de la Russie s'était rapproché à vue de notre barque fragile, et nous pensions la collision et le naufrage inévitables. C'était l'époque de Rendez-vous de juillet, le film de Jacques Becker  : tous les jeunes cherchaient à fuir l'Europe.



    CRITIQUES PUBLIÉES
    AU SUJET DU LIVRE

    En 1951, le livre fut discrètement remarqué lors de sa parution. J'ai pu retrouver quelques critiques dans des journaux de l'époque :
    Dans Carrefour, no 356 du 11 juillet 1951, sous la plume du chroniqueur Max-Pol Fouché qui tenait la rubrique Les livres, l'article "Sancta Simplicitas" présentait en première partie le roman Sophie de Christian Mégret, puis enchaînait :

    Je doute que Sophie plaise à Barjavel. Plutôt moraliste, Barjavel, et père de famille !... Par bonheur, sa famille s'étend au monde, à l'animé et à l'inanimé, aux êtres, animaux, plantes, cailloux. Qaunt à sa morale, elle est sympathie, amour - on dirait « ferveur », si le mot qui sent son Gide, ne risquait de lui déplaire. Je ne connaissais pas Barjavel, je le connais maintenant, grâce à ce Journal : c'est quelqu'un de terriblement sympathique ! Je ne prendrai plus place au bas de cette page sans regarder s'il est à la suivante, sans lui serrer la main entre les lignes. Pourtant, nous ne nous ressemblons pas beaucoup. Il n'aime pas Baudelaire, Proust l'ennuie, etc. Bon ! Mais, voyez-vous, il « aime » ou il « n'aime »pas, je trouve extraordinaire qu'un écrivain publie, aujourd'hui, en pleine foire aux illusions, un journal où il n'examine pas ses complexes, ceux des autres, où il ne se pose pas en réformateur et thérapeute du monde. N'y aurait-il, dans ces pages, que la critique de Barjavel, je retrousserais les babines. Mais il y a le reste. Il y a les problèmes de Barjavel, dont le premier est de savoir comment il fera tenir, dans trois pièces exiguës, sa femmes, ses gosses, la chienne Belle, la tortue Catherine, des escargots, des fleurs... et lui, Barjavel, qui doit s'interrompre d'écrire, à l'heure du déjeûner, parce que son bureau, c'est la table familiale. Il y a le Barjavel qui tente de faire un film avec nul autre moyen que son enthousiasme et l'amitié de ses amis, et le Barjavel furieux contre la sottise de la haine, la stupidité des hommes meurtriers d'eux-mêmes. Barjavel regarde le monde avec des yeux tendres, ironiques, émerveillés. C'est un homme clair :
    - Je suis un homme heureux. Parce que j'aime la pluie autant que le vent, et le soleil comme lla pluie, le froid comme le chaud, l'hiver comme l'été, le pire comme le meilleur... Parce que je suis vivant et que je le sais...
    Naturellement, cet « homme simple »montre combien la vie est compliquée. Et, de toute façon, la simplicité est trop difficile pour moi. Il y faut une grâce - lagrâce dont bénéficie le livre de Barjavel , un livre drôle, émouvant, grave, souriant, une réussite. Vous feriez bien de le lire. Ça change, n'en doutez pas, de s'accouder à un balcon en plein ciel, « au rez-de-chaussée des moineaux », et si l'appartement du poète est minuscule, ne craignez rien, j'ai l'impression qu'il y a de la place pour les amis...

    Dans Carrefour également, le 15 août 1951, la petite chronique "Point de vue de...l'homme de la rue" appréciait :

    Il y a des questions qu'on se pose toute la vie (sans les poser à personne) et dont on [n']aura jamais la réponse. (...)
    Une de ces questions que je me pose de temps en temps est la suivane : pourquoi certains livres qui devraient connaître le grand succès passent-ils inaperçus ? En fait, le succès vient aux livres par trois voies : le lancement, la fantaisie du public, le talent de l'auteur. Les trois raisons peuvent se combiner. Mais il semble que la denière devrait suffire.
    C'est à propos du dernier bouquin de Barjavel que je me pose la question une fois de plus. Oh ! bien sûr, le Journal d'un homme simple n'est pas le Journal de Gide. (Dieu merci !) Mais c'est bon comme de la brioche de grand-messe, frais comme un gave pyrénéen, gentil comme un pois de senteur sur un balcon de Montmartre. Ce n'est rien, en somme : un petit film de René Clair, une fable oubliée de La Fontaine, trois notes de Mozart. Au siècle de l'existentialisme, ça vous raccomode avec le ciel, les nuages, les anges et les hommes. Cent mille exemplaires vendus en trois semaines auraiet dû nous prouver à nous-même que nous aimons encore l'aqua simplex. (...)
    Pourquoi ? Pourquoi des livres, que tous ceux qui les ont lus confessent excellents, ne partent-ils pas, ne portent-ils pas ? Est-ce our que chacun de nous ait ses petits Baruchs à promener dans la conversation ? Mystère.
    Tout de même, si le Magot solitaire peut se fendre un jour d'une explication, il me rendra service. Je n'aime pas les questions sans réponses.


    Juste après la seconde édition de 1982 chez Denoël, l'ouvrage fut aussi publié aux éditions Le Tallandier - Cercle du nouveau livre, accompagné d'une interview et de photographies de l'auteur. À cette occasion, cet éditeur réalisa une petite plaquette de présentation de l'ouvrage { voir } comportant en particulier les avis ci-après :

    Lire est une fête quand on a en mains un ouvrage pareil, où l'auteur se montre tel qu'il est sans craindre de parler de ses plus humbles mésaventures. Elles prennent, sous sa plume amusée et tendre, une couleur un peu féerique, celle d'un temps pas si éloigné pourtant mais qui nous paraît à des années-lumière de notre monde actuel mécanisé et motorisé : songez que dans sa rue Lacretelle, les trottoirs étaient libres d'en-haut jusqu'en bas; il n'y avait pas une seule automobile, quelques antiques bicyclettes seulement !
    René Barjavel écrit à phrases courtes et chaudes et raconte sobrement, avec son cœur, les choses de tous les jours, le bonheur, l'amour, la gaieté, mais aussi la maladie qui survient et les histoires extraordinaires qui, alors, lui arrivent.
    Dans cette vie simple et heureuse, qui nous vaut parfois de savoureuses anecdotes sur des vacances qu'on a peine à imaginer de nos jours, surgit l'Histoire: René Barjavel a vécu la drôle de guerre, l'Occupation et la Libération de Paris. Le témoignage qu'il nous donne a là vérité et la fraîcheur de l'instantané. Au moment même où il vivait ces événements, il prenait des notes et son aventure individuelle, en tant qu'acteur ou spectateur,



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    Le Journal d'un homme simple a inspiré d'autres œuvres

    Un journal peut-il en inspirer d'autres ? Ce genre littéraire est suffisament général pour qu'il soit incongru de chercher une filiation quelconque de récits personnels d'un auteur à l'autre.
    Pourtant, un écrivain de nouvelles de science-fiction originaire de Nyons, Michael Rheyss, a réussi l'exercice d'écrire une uchronie dont la parenté clairement annoncée avec l'œuvre de Barjavel intrigue de prime abord, puis inspire un amusement étonné qui, pour le lecteur connaissant bien Barjavel, se complète de l'identification d'indices montrant que la nouvelle repose sur une connaissance approfondie de son œuvre, à défaut de sa biographie. Pas seulement du Journal d'un homme simple, mais aussi de plusieurs romans dont on retrouve quelques traits (Le Voyageur imprudent et Colomb de la Lune en particulier). Mais c"est bien d'un extrait de journal qu'il s'agit.
    Cette nouvelle, Le Tigre de la lune, a été publiée dans un recueil devenu difficile à se procurer, « Une Anthologie de l'Imaginaire », Arcane Septième, Editions Rafael de Surtis, Collection Pour une Fontaine de feu, 2001.

    visite recommandée ! L'interview de Michael Rheyss par G.M. Loup fournit des détails sur cette nouvelle et surtout rapporte les confidences de son auteur et fournit des indications pour retrouver ce texte.


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    COPYRIGHTS

    • Le texte du livre est © F. Chambriand, 1951, et Éd. Denoël, 1982 pour l'édition remaniée
    • Le titre en haut de page écrit de la main de l'auteur provient du manuscrit/tapuscrit original de 1951 (collection particulière de G.M.Loup)
    • L'image du frontispice est la couverture de l'édition Denoël de 1952 (dessin d'Ange Michel)
    • Le portrait de H.F. Rey est extrait du livre de Sophie Bassouls "Écrivains - 450 photos" (Éd. Flammarion 2001)
    • Les séquences vidéos sont extraites des archives de France Actualités, © I.N.A
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    • Les citations d'articles proviennent des archives particulières de G.M. Loup.
    • Les photographies illustrant la rue Lacretelle sont © G.M. Loup.
    • Tout ce qui n'est pas mentionné ci-avant est © G.M. Loup.