Les journées Barjavel à Nyons les 23 et 24 août 2008
La présentation de Pierre CREVEUIL :

RENÉ BARJAVEL,
   ÉCOLOGISTE DE LA SCIENCE-FICTION   


Cet exposé est celui présenté dans le cadre de la traditionnelle conférence animant les journées Barjavel, le 24 août 2008 à Nyons (voir la présentation), dans la cour de l'ancien collège Roumanille.

Le texte ci-après en est la transcription adaptée pour le barjaweb et complétée de développements, références et bibliographie. De plus, des contacts noués à l'occasion de ces Journées ont permis de compléter utilement certains aspects par l'apport de témoignages directs.
 

Ici une photo...
Le “Café Littéraire” dans l'ancien collège Roumanille.

 


Cette version imprimée de la transcription de la conférence du 24 août ne permettra pas bien sûr de rendre les animations interactives offertes par la page Internet, ainsi que les documents sonores qui ont été proposés au public. Apparaissent également sur la présente page des liens soulignés vers de nombreuses pages de compléments, qui n'ont bien sûr d'effet que lors de la consultation du site barjaweb.

René Barjavel vers 1950 (visuel des Journées Barjavel 2008)

On peut croire qu'avec le thème de cette année, le café (qui a parfois été moulin) littéraire des Journées Barjavel prend un virage "idéologique", pour s'écarter de la stricte évocation des activités de l'auteur (évocation qui fut, il y a maintenant cinq ans, jugée fastidieuse par une certaine journaliste presque locale (voir la revue de presse de cet événement)) pour entrer dans le domaine politique...
Je vais devoir en rassurer certains - et probablement en décevoir d'autres... René Barjavel, écologiste... est un titre clin d'œil, en partie du moins... mais un clin d'œil, en plus de son effet humoristique, ne véhicule-t-il pas aussi ce qui est le propre de l'œil, le regard ?
De plus, afin d'éviter le risque d'être fastidieux (on ne sait jamais...), et compte-tenu du thème présenté, j'ai bien l'intention de faire participer, voire travailler, le public, en faisant appel à vos témoignages et avis...

Or donc, oui, Barjavel écologiste, et de la science-fiction qui plus est...
Précisons...

J'ai tenu, et je remercie les organisateurs tant de ces Journées (la mairie de Nyons, représentée par son adjointe à la Culture, Madame Nathalie Fert ici présente, que de l'Olicon 2008) d'avoir suivi précisément ces directives, à peser chacun des mots de ce sujet, ceux qui y sont et ceux qui n'y sont pas. J'avais insisté que ce n'était pas "Barjavel, L'écologiste de la science-fiction", ni "Barjavel, UN écologiste de la science-fiction". « écologiste », ici, malgré l'apposition induite par la virgule (à laquelle je tenais aussi...) est plus un adjectif qu'un substantif.

Nathalie Fert   Ugo Bellagamba
Nathalie Fert,
adjointe à la Culture
  Ugo Bellagamba,
organisateur principal de l'Olicon

Et j'ai bien mis "René Barjavel", et non simplement "Barjavel" : on sait qu'en 1969, après avoir reçu le Prix des Libraires pour La Nuit des temps, notre auteur a "perdu son prénom", voulant mettre de côté ses activités précédentes dans le cinéma et redevenir à part entière un écrivain de S.-F. au nom un peu énigmatique (si, si... à l'époque je me suis moi-même demandé si Barjavel était son vrai nom, et quel prénom il pouvait bien avoir...) - un peu comme le fera, quelques années plus tard, Marc Soulier ...


Jamais je ne m'habituerai au printemps. Année après année, il me surprend et m'émerveille. L'âge n'y peut rien, ni l'accumulation des doutes et des amertumes. Dès que le marronnier allume ses cierges et met ses oiseaux à chanter, mon cœur gonfle à l'image des bourgeons. Et me voilà de nouveau sûr que tout est juste et bien, que seule notre maladresse a provoqué l'hiver et que cette fois-ci nous ne laisserons pas fuir l'avril et le mai.
Tout recommence avec des chances neuves, et cette fois tout va réussir, j'ai un an de moins que l'an dernier... 


Barjavel écologiste... aucun de ceux qui connaissent l'auteur ne contestera cette qualification, que ce soit au vu de ses livres que de ses articles (principalement au Journal du Dimanche, mais aussi ses nombreuses interviews) De Ravage, son premier roman extraordinaire - dont une lecture superficielle donne l'impression qu'il prône un retour à la terre dans l'idéologie, par la suite conspuée, de l'époque de sa parution - à Demain la Paradis (je parle du livre, son dernier, et non du recueil de la collection Omnibus qui a pris ce titre), son humanisme, qui fait de l'Homme la figure centrale de son œuvre, mais sans illusions

Nous savons au moins déja une chose, c'est que l'homme est merveilleux, et que les hommes sont pitoyables.

est indissociable d'un amour et d'un respect de la Nature, plus précisément de la Vie - car le minéral, chez Barjavel, n'apparaît jamais très "positivement" - sauf la Terre, notre mère, mais ne la voit-il pas comme un être vivant, puisqu'il écrit, à plusieurs ocassions :

La Terre est une graine en train de germer. 

Il l'exprime somptueusement dans son recueil Les Fleurs, l'Amour, la Vie , et plus philosophiquement dans son essai La Faim du tigre, voire métaphysiquement, et avec humour, dans Si J'étais Dieu  :

Celui qui copie la nature est impuissant, celui qui l'interprète est ridicule, celui qui l'ignore n'est rien du tout.

La plupart de ses romans sont marqués de cette nostalgie que l'on pourrait dire du jardin d'Eden, même s'il n'est pratiquement jamais celui des origines (peut-être celui de l'enfance dans La Charrette bleue, de la jeunesse dans Tarendol), mais plutôt celui duRetour, de la reconstruction ou reconstitution, tels le paradis du Grand Secret, des jardins souterrains - ou bien ceux "sauvegardés" en surface de La Nuit des temps, ou de l'Arche dans Une Rose au Paradis.
Mais ce sont là des natures très "civilisées", recréées par l'homme à l'aide de techniques "pointues" visant à permettre la Vie dans des environnements pour le moins artificels, voire hostiles.

Si j'étais Dieu. pour commencer, je ferais chanter les arbres et fleurir les oiseaux...



Mais, bien sûr, la principale “profession de foi” écologiste de Barjavel est sa Lettre ouverte aux vivants, petit livre paru en 1977 au moment où la polémique s'enflamait à propos de la construction du surrégénérateur Phénix.

Un livre qui n'a rien perdu de son actualité, bien au contraire, mais qui ne fut pas ré-édité - donc rare, et précieux... On peut toutefois en trouver le texte complet dans le recueil Demain le Paradis de la collection Omnibus (paru en février 2000) .
Pour ceux qui aiment se référer aux travaux du barjaweb, je peux annoncer que cet ouvrage fera l'objet de la prochaine “Page écrit” du site - laissez-nous simplement quelque temps...

Après une introduction philosophique, qui reprend les thèmes principaux de La Faim du tigre, et par laquelle il pose, mises à jour, les bases de sa philosophie,

La vraie réalité, ce n'est pas la matière : c'est la vie...

Barjavel s'y livre à une analyse poussée, et étayée d'arguments solides, des solutions alternatives à la crise de l'énergie qui commençait à alarmer l'opinion - plus modestement qu'aujourd'hui il est vrai, mais peut-être avec plus d'acuïté du fait d'un certain effet de "nouveauté"...
Et, avec lucidité, il pressent :

c'est une catastrophe, brutale, meurtrière, qui s'abattra sur nous si rien n'est prêt pour remplacer le pétrole.

Mais aussi, pour lui, le manque de pétrole annoncé n'est pas la seule "bonne raison" de se tourner vers d'autres sources, car il estime que raffiner le pétrole - qu'il qualifie d'ailleurs de « jus de cadavres » - ce que c'est, géologiquement parlant - pour le brûler, est un gaspillage scandaleux. Et que les autres sources, dont il cherche les possibilités parmi les quatre éléments - que l'on retrouve dans la philosophie chinoise, mais plus particulièrement, en tant que fondements de notre univers, dans la cosmologie celte, mais aussi, après Platon, dans la Grèce Antique - doivent être prises en considération sans a priori :

Le potentiel des énergies nouvelles est immense, illimité. Elles peuvent pourvoir à tous nos besoins, même décuplés. Et nous ne les épuiserons jamais...
Elles nous viennent des quatre éléments dont est fait notre monde et qui entretiennent notre vie : l'air, l'eau, la terre et le feu. Il nous suffit de savoir prendre ce qu'ils nous offrent.

  • L'Air : fournissant l'énergie éolienne, celles des moulins à vents du passé, mais dont la forme moderne était encore essentiellement expérimentale.
  • L'Eau, pas tant celle des barrages que celle décomposée en hydrogène, dans lequel il voit, pour le futur, une formidable source ou plutôt moyen de stockage de l'énergie - totalement propre.

    Elle est déjà bien exploitée. On pourrait certainement barrer encore quelques cours d'eau, noyer quelques vallées, happer quelques marées, mais on ne pourrait sans doute pas augmenter de façon considérable ce qu'on obtient déjà de la houille blanche et verte.
    Par contre, l'eau, toute l'eau du monde, est une réserve formidable d'hydrogène. L'eau, nous l'avons appris dès le biberon, c'est de l'hydrogène combiné à de l'oxygène. Au moment où ces deux corps se combinent, ils dégagent une grande quantité d'énergie. C'est cette énergie-là qui a poussé au derrière les fusées américaines et Russes jusque sur la Lune, jusque sur Mars, Vénus, qui va les expédier hors du système solaire...
    L'hydrogène est peut-être le pétrole futur. Il aurait l'énorme avantage de donner comme déchet... de l'eau.

  • Le Feu, celui du soleil
    Soleil, petit soleil... Soleil, petit soleil... Soleil, petit soleil... Soleil, petit soleil... Soleil, petit soleil...
    qui orne toutes ses dédicaces depuis 1974 environ,

    Petit, tout petit, cher petit soleil, si modéré, si bienveillant, qui a permis l'éclosion de la vie sur la Terre et l'entretient dans sa tièdeur, Soleil je t'aime, je dessine ton image sur tous les livres que je dédicace, on me demande parfois pourquoi, je réponds que c'est en signe de gratitude. 

    et qui nous fait vivre, et dont la lumière gratuite peut générer beaucoup d'énergie, éventuellement facilement transportable (il imagine des satellites-panneaux solaires dont l'énergie produite serait transmise vers la Terre par un faisceau laser ou de micro- ondes).

  • la Terre, notre mère... qui contient en son sein une chaleur considérable, elle aussi gratuite, et utilisable à volonté une fois mises en place les techniques permettant de la récupérer : la géothermie, en particulier la géothermie profonde, qu'il décrit en détail. Cette chaleur utilisable de la Terre, cette énergie potentielle à notre disposition partout, on l'a baptisée géothermie. Mais ce mot a pris rapidement un sens restreint, étriqué, passif. Et il sert maintenant, avec l'expression « énergie solaire » à décorer le paravent des « énergies nouvelles », derrière lequel il ne se passe rien. On a " encouragé l'utilisation de la géothermie ". C'est-à-dire l'utilisation des sources d'eau chaude ou des nappes existant à faible profondeur. On nous a même montré avec satisfaction, à la télévision, le village de Chaudes-Aigues, qui chauffe depuis toujours ses demeures auvergnates avec les eaux de ses sources à 80°, qui servent par ailleurs à faire cuire les rhumatisants... Voilà l'idéal : se garder les pieds au chaud pendant l'hiver... Voilà vers quoi on attire notre attention, afin de pouvoir ensuite affirmer : « La géothermie, c'est bien limité... » Cette géothermie-là, c'est vrai, est très limitée. On ne peut prétendre l'utiliser à autre chose qu'à un chauffage modéré des habitations. Cependant les nappes d'eau chaude sont très nombreuses en France et leur exploitation ajoutée à celle de l'eau chaude solaire permettrait d'économiser une partie très appréciable d'énergie-pétrole ou d'énergie-plutonium. Mais elle ne saurait résoudre le problème urgent de l'énergie-civilisation. Ce problème, la géothermie "profonde" peut le résoudre totalement, et dans des délais vitaux.

Mais très lucidement, il reconnaît qu'aucune de ces techniques n'est vraiment prête (en 1977... le sont-elles davantage maintenant ?), et que l'énergie nucléaire est le seul choix possible en attendant, et à condition de prendre conscience de tous ses risques - ce que les "pouvoirs publics" n'ont eu que trop tendance à négliger.

Les énergies nouvelles, c'est donc sérieux ? Pour les techniciens et savants du nucléaires, ce sont des gadgets. Des hochets pour écologistes barbus éleveurs de fromages de chèvres. Effectivement, pour le moment, ce n'est guère plus.

Nouvel Observateur n°663 Mais n'écrit-il pas - citant largement un article (« Faut-il détruire SuperPhénix ? ») de Michel Bosquet dans le Nouvel Observateur de mars 1977 [et... qui a dit que Barjavel était "focalisé à droite" ?] :

... dans la communauté scientifique française, il y a une majorité qui ne cesse de protester et d'avertir qu'une catastrophe sans précédent n'est pas impossible avec ce genre de réacteur

et

ON SERA BIEN OBLIGÉ D'ARRÊTER LE NUCLÉAIRE.
Si on ne le fait pas en exécution d'un plan précis, on devra le faire dans la hâte et le désordre, sous la pression de la peur engendrée par l'invasion des déchets, ou en catastrophe, APRÈS LE PREMIER ACCIDENT GRAVE.
L'accident se produira Inévitablement. Peut-être dans trente ans. Peut-être demain.
Dans l'espoir que ce ne sera pas demain, l'évidence et la prudence commandent de le rendre impossible après-demain.

moins de 10 ans avant Tchernobyl (26 avril 1986), et d'autres catastrophes dont certaines sont peut-être à venir...

Dans cette Lettre Ouverte, il se rapproche du mouvement écologiste, qui venait de prendre son envol en France, mais c'est avec précautions, qui sont celles de sa très grande méfiance vis à vis de la chose politique, qu'il a eu l'occasion d'exprimer avec véhémence à plusieurs occasions depuis l'après-guerre.

La plupart des hommes politiques professionnels n'accèdent d'ailleurs pas à ces états d'âme. Ils se contentent de faire leur petit métier, c'est-à-dire de participer à la bataille pour la conquête des places. Seul les intéresse leur propre avenir, et celui de leur parti, dont il dépend. Le futur qu'ils nous promettent pour obtenir notre appui est toujours meilleur que le présent, et, grâce à eux, prospère, lumineux, juste, paisible. Ils s'en font, quand ils prennent le temps d'y réfléchir, une vague idée théorique, différente selon leurs attachements ou leur idéologie, selon qu'ils sont pour la conservation de la vieille société, ou pour son dépoussiérage, ou pour son passage aux bulldozers de la révolution. Leurs propagandes, qui nous en présentent les différentes versions, ressemblent à la publicité des lessives. Chacune est la plus efficace, et nous garantit le bonheur à l'eau chaude ou froide, à l'endroit et à l'envers. Nos problèmes ne peuvent les tracasser car ils ne les connaissent pas. Ils connaissent leur existence, mais en modèlent la réalité pour la faire convenir à leur système. Chacun sait mieux que nous ce que nous sommes et ce qu'il nous faut. Leur seul souci réel est de préserver leur fauteuil ou de prendre celui du voisin. Pendant qu'une classe de technocrates aveugles décide de notre vie ou de notre mort, eux jouent à la guerre des boutons, comme des gamins dans la cour de l'école entre les hauts murs qui les maintiennent entre eux, à l'écart du monde, dans l'euphorie d'un univers séparé. Il nous faut donc, dans la mesure où nous le pouvons, lancer des brûlots par-dessus les murs et crier, crier assez fort pour les arracher à leurs stratégies infantiles, et leur inspirer, enfin, l'inquiétude... Notre peur, à nous, grandit. Singulièrement, nous avons plus peur des développements du nucléaire pacifique que des entassements du nucléaire guerrier. Pour des raisons très simples : Tant que les bombes dorment, elles ne sont pas dangereuses. Dès que les centrales fonctionnent, elles sont dangereuses. Pour l'instant les bombes ne servent pas. Dès maintenant les centrales servent. Et elles vont servir de plus en plus, en nombre grandissant, chaque jour. Alors, un peu partout dans le monde, les hommes-individus se lèvent et manifestent. On les nomme "écologistes". Ils sont inorganisés, et c'est ce qui leur permet de garder un raisonnement sain et d'éviter les mensonges des propagandes de groupes. Ils sont de plus en plus nombreux. Ils sont la manifestation spontanée de l'instinct de conservation de l'humanité. Ils sont comme les poils qui se hérissent sur sa chair menacée.
Ils n'ont pas réfléchi aux problèmes économiques. Ou alors les solutions qu'ils proposent tiennent du rêve. Ils ne savent pas très bien ce qu'ils veulent mais ils savent parfaitement ce qu'ils ne veulent pas : le nucléaire.
Parce qu'il y a parmi eux des techniciens et des savants, ils savent pourquoi et comment le nucléaire "pacifique" constitue un danger mortel, non seulement pour eux mais pour leurs descendants jusqu'à la dix-millième génération.
À la condition que générations il y ait...
Ils le savent aussi par cet instinct profond qui fait hurler les chiens une heure avant un tremblement de terre. Ils ont raison. Le nucléaire est dangereux. Et une grande partie de ceux qui le prônent et l'ont mis en route le savent, et mentent. Mais, dangereux ou pas, peut-on s'en passer ?

plus loin :

C'est pourquoi il est vain de penser qu'on va bientôt "en sortir". II va falloir d'abord résoudre la crise. C'est-à-dire trouver une autre source d'énergie. Et la trouver vite, car le pétrole peut manquer tout à coup, brutalement, totalement, si, pour une raison politique à la suite de quelque conflit au Moyen Orient ou en Afrique, les Arabes décident de cesser leurs livraisons, les réserves stockées sur notre territoire ne feraient pas long feu... La France sans pétrole, et rien pour le remplacer, c'est rapidement l'arrêt de toutes les industries, le chômage total, la misère, la famine et la guerre des rues. Les gentils écologistes, mes amis, disent qu'on n'a pas besoin de tant d'énergie, qu'on peut vivre autrement, et ils ont raison. Oui, on peut vivre mieux sans la folie industrielle, sans l'entassement des villes, sans la rage des autoroutes.
L'espèce humaine a vécu des millénaires sans tout cela, et nos grands-pères paysans, dans leur pauvreté, étaient infiniment plus heureux que le contremaître de Renault avec sa voiture, sa télévision, son congé sur la Côte d'Azur et son état permanent d'exaspération nerveuse.
Mais les quinze millions d'habitants de la région parisienne ne peuvent pas se transformer en quinze millions d'éleveurs de chèvres. Il nous faut sûrement changer de civilisation.

et encore :

Les écologistes ont mille fois raison de protester contre l'édification de ces usines d'enfer, et de manifester à toute occasion. Et même la violence de certains, condamnable en soi, est un signe de santé de l'espèce humaine, qui pressent un danger comme elle n'en a jamais connu, et sursaute...
Mais pour l'instant, il n'y a rien d'autre. Et si rien ne remplace le pétrole au moment où il manquera, la maison où nous vivons nous tombera sur la tête, et nous serons bien incapables, ensuite, d'aller construire à la campagne la fermette de nos rêves. Sans énergie de remplacement, si la crise du pétrole est brutale, il n'y aura que des survivants hagards dans un monde en ruine... Ils seront bientôt dominés par les plus violents, qui inventeront et imposeront les lois nouvelles. Si elle est seulement rapide, la transition de l'aisance à la misère sera prise en charge par des régimes policiers décidés à maintenir l'ordre par tous les moyens. Dans un cas comme dans l'autre, l'espoir de remplacer la civilisation défunte par un monde de liberté, et d'équilibre avec la nature, sera détruit.

Certain(e)s critiques, sur la base d'une vision très partielle et partiale de l'auteur, n'ont pas hésité (et le font parfois encore) à le taxer d'anti-progressiste, réactionnaire voire obscurantiste...
Ont-ils seulement lu cette Lettre Ouverte aux Vivants ?

Et ce que l'on peut, à juste titre je pense, considérer comme son "testament philosophique", c'est son dernier livre, Demain le Paradis.

Demain la Paradis

Œuvre inachevée, la mort subite de l'écrivain le 25 novembre 1985 ayant mis brutalement fin à sa rédaction - et sa dernière page se termine sur une virgule :

Ce qu'il [l'Homme] faisait, les machines, maintenant, le font mieux que lui, plus vite, sans fatigue, sans arrêt,

et pourtant commencée près de dix ans auparavant, comme le montrent certains documents manuscrits qu'il m'est arrivé de voir... C'est dire que le sujet tenait à cœur à l'auteur.

Dans la seconde partie de ce qui est plus qu'un essai, « Où allons-nous ? », il affirme :

Le pétrole est le pus de la terre. Enfoncer un trépan dans un gisement, c'est percer un furoncle. Le pétrole est une ordure au sens précis du mot. Il résulte de la décomposition d'on ne sait exactement quoi, poissons, planctons, végétaux, en tout cas organismes vivants longuement transformés, dans les ténèbres des couches géologiques, en une puante pourriture. C'est, littéralement, du jus de cadavre.
Depuis un siècle il nous empoisonne. Des millions de moteurs de voitures et d'avions crachent dans l'air que nous respirons les déchets de ce déchet. Nous le respirons dans notre cuisine, sous forme de gaz brûlé, pendant que cuit notre omelette.

Sans oublier les insecticides, parfums de nos bien-aimées, tissus synthétiques, emballages... 
Et, publié comme je l'ai dit huit ans après Lettre ouverte aux vivants, il avertit :

Il s'en est fallu de peu que le pétrole ne soit remplacé par pire que lui ! 

Pour revenir sur les thèmes des nouvelles énergies, dont il dresse un bilan - mi-optimiste, mi-pessimiste - en examinant ce que sont devenus les projets de géothermie :

Il ne fut jamais question d'aller la [chaleur de la Terre] chercher assez profondément pour trouver une température utiliisable. On se contenta de mettre en perce quelques nappes d'eau souterraines qui existaient à moyenne profondeur. Cette eau tiédasse fut tout juste suffisante pour chauffer les radiateurs de quelques H.L.M. Mais cela permis de dire qu'on avait essayé la géothermie et que c'était décevant. C'est la forme la plus exquise du comportement politicien, qui consiste à utiliser un fait vrai pour en faire un mensonge.

(et réciproquement ?)

et d'énergie solaire

Pour démontrer qu'on ne pouvait pas davantage sur l'énergie du Soleil, on fit une démonstration encore plus spectaculaire : on construisit vraiment une centrale solaire, comme si on y croyait.

Décrivant le four solaire pyrénéen de Font-Romeu Odeillo , il en montre les performances, effectivement limitées, pour conclure en indiquant

La centrale pyrénéenne a été stoppée et abandonnée... 

Car, a-t-il analysé,

La solution c'est dans le phénomène photo-électrique qu'elle se trouve.

Et il prédit, dans des descriptions que la technique actuelle a très exactement mis en application (encore que timidement, du moins à des coût, ou plutôt prix, qui gardent encore une conotation de gadget branché), les cellules photo-voltaïques, dont le matériau de constitution de base, le silicium, se trouve dans... le sable.

Le temps manque pour présenter toutes les idées de ce livre, il ne vous reste qu'une solution, vous le procurer, par tous les moyens...


L'écologie de Barjavel, ainsi exprimée par ses écrits, était aussi "mise en action" dans ses actes, d'abord ceux de la vie quotidienne. Suivant depuis la toute petite enfance de ses enfants (1939) les préceptes "hygiénistes" du Dr Carton, il s'efforçait de choisir une alimentation saine, et se tenait à l'écart des excès intoxicants. Ne mangeant si possible que son propre pain, ou du moins celui dont il était sûr de l'origine, on peut penser qu'il opterait aujourd'hui pour les produits de l'agriculture biologique - mais avec circonspection cependant, se méfiant des modes et des lubies dans l'air du temps.
Ses premiers succès d'auteur - plus de cinéma que de littérature à dire vrai - lui avaient permis à la fin des années 50 l'acquisition d'une (assez grosse...) automobile. Son activité de journaliste l'a ensuite amené à visiter soigneusement le Salon de l'Automobile, mais en 1971, il s'en sépare...

J'ai vendu ma voiture il y a plusieurs mois. Et je suis à même de répondre aujourd'hui à la question que chacun se pose : le Parisien est-il plus malheureux avec voiture ou sans voiture ?
La réponse est : le Parisien sans voiture est un homme libre, à condition bien entendu, que son patron, sa famille, le percepteur, le loyer, la Sécurité Sociale, le téléphone, la caisse de retraite, le syndicat, la politique, la télévision et sa conscience le laissent respirer.
  [...]
Ma 1303 KJ 75 vit ses derniers jours, Je pense à elle avec émotion, mais je ne paie plus de contraventions, plus de parking, plus d'assurances, plus d'essence, plus de réparations, plus de vignette, je ne suis plus secrètement étreint par l'angoisse du stationnement, je ne traverse plus les tempêtes figées des embouteillages, j'ai redécouvert la marche, le métro, les autobus, les taxis ; ma tension a baissé de 18 à 12, mes cheveux ont cessé de tomber et je n'arrive plus en retard à mes rendez-vous. Que ma vieille KJ me pardonne. 

"Mise à pied" qui dure quelques mois - d'une certaine liberté retrouvée - puis, redevenu voyageur automobiliste, il prend de plus en plus conscience de leurs "inconvénients" et en vient, avec humour, à présenter dans ses vœux à ses lecteurs :

Je souhaite que tout le pétrole se tourne en eau de boudin, et que nous retrouvions le parfum des voitures à âne à la place de celui des pots d'échappement. 

Et approuver l'idée d'un jour de la semaine interdit aux voitures - avec lucidité :

Mais, il est bien évident que le jour d'interdiction des voitures ne doit pas être le dimanche : c'est le seul jour de la semaine où, bourrées de familles, elles fonctionnent sans gaspillage, alors que du lundi au vendredi les berlines quatre et six places ne servent à déplacer que leur seul conducteur.

Son analyse n'est pas qu'écologique, mais sociale :

La voiture a modelé la société nouvelle, et remodelé le vieil animal humain. Un brutal étranglement du mouvement automobile créerait dans l'un et dans l'autre des traumatismes graves. Je n'aime guère la voiture, dragon-virus dictateur inconscient empoisonneur et puant, mais, justement parce que je lui porte peu d'affection, je peux écrire en toute objectivité que les faibles économies envisagées sur la consommation de l'essence sont sans commune mesure avec les énormes dégâts qu'elles peuvent produire dans la santé de l'économie et le fonctionnement des agglomérations urbaines. L'homme, lui, l'individu, s'adaptera. 

et :

Il faut faire de l'argent un moyen et non plus une fin, de la machine un serviteur et non plus un maître, remplacer les idéologies par des idées, remplacer le pétrole, remplacer les voitures, remplacer le désir par la dégustation : savourer ce qu'on a au lieu de le négliger pour vouloir autre chose. 

L'une des pires "calamités" de l'automobile étant la mortalité sur les routes, qui lui fit perdre tragiquement son ami de jeunesse Jean Renon en novembre 1977. 

Les Chiffonniers d'Emmaüs

 

Avez-vous vu le film de Robert Darène Les Chiffonniers d'Emmaüs (d'après le livre de Boris Simon) ? Tout vrai "amateur" de Barjavel -  qui en est le scénariste - se doit de le connaître, et la Médiathèque de Nyons nous en avait proposé le visionnage lors des Journées Barjavel de 2002 . On y voit présentée, avec émotion et un très grand respect, la naissance de l'œuvre sociale de l'Abbé Pierre et de ses Compagnons. Écologistes avant l'heure, et plus encore précurseurs de la durabilité, pas tant dans le développement que dans l'utilisation des marchandises, ceux-ci pratiquent depuis l'origine un acte écologique fondamental, le recyclage... Et je vais à présent montrer que cette pratique est tout particulièrement présente chez Barjavel, dans son œuvre, donnant à celle-ci un label écologique incontestable...

Recyclage, ré-utilisation, retour aux sources d'inspiration, et, ce qui est le plus important, affinage et "distillation" pour les rajeunir et revivifier dans ses œuvres, tant de science-fiction que plus "classiques".
Le barjaweb dans les « pages "écrits" », en présente les analyses de la genèse, montrant comment l'auteur, qui se refusait explicitement d'avoir de l'imagination, partait d'une situation initiale dont il construisait l'évolution sur des bases logiques.

Le roman consiste pour moi à partir du réel, ou d'une hypothèse qui pourrait être vraie, et à en tirer des déductions logiques. Il ne s'agit donc pas de ce que l'on entend ordinairement par imagination. On ne peut d'ailleurs pas imaginer, on n'imagine jamais que ce que l'on connaît. il n'est pas possible d'inventer un extra-terrestre : on fabrique quelque chose avec des morceaux d'êtres vivants connus. 

On va trouver plusieurs axes de création permettant de remonter ce filière du recyclage littéraire - on dirait aujourd'hui, peut-être, « valorisation », car c'est bien cela qu'a pratiqué l'auteur...

  1. Les noms de lieux.

J'ai présenté, lors des de la première Journée Barjavel à laquelle j'ai participé, en 2001 aux côtés de Mme Chamoux, Les noms de lieux dans l'œuvre de René Barjavel, comment l'auteur avait, curieusement trouvai-je alors, utilisé les toponymes dans ce qui constituait une sorte de jeu de piste au fil de son œuvre.  Mais cette pratique, loin d'être fortuite, a ses raisons très... prudentes, dont il s'explique dans l'interview pour les élèves du collège de Chalais, en 1983 :

Pour les noms des personnages il faut faire attention, aussi, à ne pas utiliser un nom qui pourrait exister dans la réalité. Par exemple dans la première édition du Voyageur imprudent, il y avait un personnage un peu ridicule, que j'avais appelé Monsieur Dubois du Tilleul du Jardin de la Gare. Eh bien j'ai reçu une lettre indignée d'un lecteur qui s'appelait effectivement Monsieur Dubois du Tilleul et j'ai du lui faire une lettre d'excuses, en lui disant que, vraiment, c'était absolument involontaire, et je n'ai pas changé le nom d'ailleurs, il n'a pas exigé cela... Mais alors depuis, je prends mes noms dans le Dictionnaire des communes... Là, vous savez, un nom de village, on ne peut rien vous dire si vous prenez un nom de village, c'est un nom qui est dans le domaine public, et c'est un nom... ce sont des bons noms parce qu'ils ont été forgés, mâchés dans la bouche des hommes depuis des générations, et ce ne sont pas des noms théoriques, ce sont des noms vivants. 

Ainsi, après les risques encourus dans Ravage et Le Voyageur Imprudent - où l'on rencontre, amicalement et respectueusement nommé, un Cardinal Boisselier, on voit "nominés"...

etc.

  1. Les grands thèmes et les œuvres antérieures.

Bien sûr, tout le monde va penser à La Nuit des temps et au mythe de l'Atlantide, déjà largement "repris" par bon nombre d'écrivains de science-fiction, à commencer par... Platon. On a du mal à comptabiliser (et c'est de plus en plus difficile car... ça n'arrête pas !) les œuvres inspirées par ce sujet, et la page "écrits" du barjaweb consacrée à ce roman  : http://barjaweb.free.fr/SITE/ecrits/Ndt/nuit.html en a dressé un inventaire nécessairement incomplet.
Mais j'ai dans l'idée d'autres sujets, moins évidents à priori...

  • Si Wells

    en particulier Wells qui est le grand maître et le grand inventeur de tout...

    a, bien évidement, inspiré Le Voyageur Imprudent, on ne peut remarquer que l'illustre inspirateur n'a, à aucun moment, eu l'idée du Paradoxe du grand-père, désormais inséparable de la création de Barjavel...

  • L'Ancien Testament - dans la version "catholique", car pour les Protestants il s'agit d'un livre apocryphe, dont l'inspiration divine n'est pas acceptée - contient le Livre de Judith, qui raconte la "ruse" de ladite Judith pour sauver son peuple en se donnant à l'envahisseur Holopherne. Récit... tempétueux, dont Barjavel l'intrigue, transposée au XXXème (?) siècle, dans l'un de ses derniers romans de science-fiction, La Tempête. Au point que cette "érudition religieuse", dont l'auteur était passé maître, ne se révèle pas forcément à la première lecture - mais on se reportera à l'interview présentée dans l'édition Le Tallandier de ce roman, qui en explique la g(G)enèse et les références .
  • Le thème, lui aussi biblique, de l'Arche (de Noë, pas lL'Arche d'Alliance mosaïco-Indiana Jonesque), est présent de façon quasi constante à partir du Diable l'emporte. Arche toujours souterraine, et non flottante, pour des raisons logiques d'efficacité, également applicable aux villes du futur dont Barjavel a la prémonition dès 1951, dans son Journal d'un homme simple :

    L'évidence répond : sous terre. Aux architectes de prévoir le détail. Pour ma part, je la vois, en gros, sous la forme d'une sphère, hermétique, percée de quelques portes-ascenseurs s'enfonçant en elle comme des bouchons, et flanquée d'un puits orientable : la piste de départ des fusées astronautiques.
    Telle sera la ville de demain. Sphérique pour être plus exactement hermétique.

    C'est, bien sûr, l'Arche du Diable l'emporte, l'Œuf de La Nuit des temps, l'Arche encore d'Une Rose au Paradis.

  • L'idée n'est certes pas neuve... Nous avons analysé, assez finement pour être cité lors du colloque de Cerisy il y a quelques années, la parenté de La Nuit des temps et La Sphère d'Or d'Erle Cox... sans oublier, comme je l'évoquais plus haut, les récits "para-atlantidiens", que sont La Fin d'Illa, L'Éternel Adam...
    Mais quelle différence de qualité d'écriture, de "sentiments" et de philosophie, entre Cox l'australien tombé dans l'oubli, et Barjavel... Ce qui nous mènera tout à l'heure à l'ultime question...
  • La rencontre, dans les années 1960, de René Barjavel et Olenka de Veer a indéniablement marqué un tournant important de sa carrière d'écrivain. Elle l'a concrètement faite repartir, avec un nouveau langage, et l'"initiation" à des références culturelles non pas nouvelles pour lui, mais qui sont venues élargir son champ d'inspiration, les mythes et thèmes celtiques. De La Cruche d'Or, de James Stephens, que traduisit Olenka de Veer en 1967 , et dont Barjavel écrivit la préface enthousiaste (et qu'il présenta élogieusement dans un article au Journal du Dimanche, le 20 janvier 1974), aux Dames à la Licorne, et sa suite maintenant rarissime Les Jours du Monde (et sa suite rarississime, écrite par Olenka de Veer seule, La Troisième Licorne), il ressort émerveillé par le monde celte, d'où il revendique ses racines profondes ("Tarendol" ne signifie-t-il pas, en langue celtique, "lieu élevé où il y a de l'eau" ?).
    Et l'un de ses "recyclages" les plus merveilleux, que nous avons présenté il y a maintenant six ans ici-même, est L'Enchanteur qui revivifie l'œuvre de Chrestien de Troyes, mais aussi celles des

    écrivains, chanteurs, poètes, chercheurs d'aujourd'hui qui ont ressuscité les héros de l'Aventure...

    à qui il dédie son roman

Le temps trop court de cette "causerie", et l'impatience que je sens à aller déguster les glaces d'Une Rose au Paradis, ne permet pas de développer à fond ce sujet, mais, et c'est là pour moi un des plus grands attraits de Barjavel, des pistes de "recherches personnelles" auxquelles je vous invite vous permettront des découvertes passionnantes, dans des domaines parfois éloignées de la science-fiction, ou du Merveilleux.
Puisque nous parlons d'Une Rose au Paradis, j'ai eu il y a trois ans l'occasion de conseiller une jeune étudiante de l'Université de Bourgogne qui en avait fait un élément important du corpus de son mémoire de Maîtrise, "L'idée de Dieu chez René Barjavel".
Je me trouvais alors en vacances printanière en Bretagne, dans le Morbihan, et, discutant avec elle de la merveilleuse machine que Monsieur Gé avait installé dans l'Arche afin de fournir la nourriture à partir de tous les détritus que l'on y jetait, j'ai fait une constatation troublante...

Le Trou et le Distributeur constituaient les deux extrémités principales du Synthétiseur-Analyseur. En abrégé, M. Gé l'avait dénommé Synth-Ana. Et Mme Jonas en avait fait Sainte-Anna...
Il y avait, effectivement, quelque chose de miraculeux dans cet organisme qui réunissait les fonctions de cerveau, de poumon, de tube digestif, de créateur, qui non seulement digérait les débris et les reconvertissait, renouvelait l'air, donnait la lumière, mais fournissait aussi l'heure à l'horloge, l'eau à la fontaine, et tout ce qui, étant artificiel, pouvait être fabriqué. Ce que livrait le Distributeur avait parfois l'apparence d'un produit naturel. Mais seulement l'apparence. Son poulet rôti, par exemple, était effectivement rôti, mais pas poulet.
C'était, en fait, dissimulé sous le goût et la consistance du poulet rôti, un aliment complet comprenant tout ce qui était nécessaire à l'entretien d'êtres humains vivant en espace confiné, y compris les vitamines, les enzymes, les oligo-éléments et les bactéries programmées. Sans une calorie de trop... Ce qui avait permis à Mme Jonas de rester svelte. Enfin presque. Il eût été plus facile de livrer cet aliment sous forme de bouillie, de hachis ou de marmelade. Mais M. Gé avait jugé préférable de lui donner une apparence propre à ouvrir l'appétit.

Recyclage quasi archétypal que cette Sainte Anna... Mais qui est Sainte-Anna, Saint Anne, patrone de la Bretagne ?...
Sainte Anne, c'est la patronne de la Bretagne, c'est une ville du Morbihan,

 Sainte Anne, près de Nantes, sur un rocher dressée

Il y a un pélerinage... le pélerinage de Sainte Anne - le Pardon de Sainte Anne...
Je suis moi-même allé à Sainte Anne d'Auray, et j'ai découvert quelque chose d'étonnant...
Le pélerinage se fait à partir d'une statue - de Sainte Anne - qui a été retrouvée au dix-septième siècle par un paysan qui labourait son champ, Yves Nicolazic ; il a donc déterré une statue féminine, et la nuit, il a des visions d'une femme qui lui dit : « Je suis Sainte Anne, Sainte Anna, tu as retrouvé ma statue, il faut rétablir mon culte... »
Il a construit une chapelle, il y a eu des miracles, des pélerinages, le Pape y est venu, il y a un monument très important, une basilique... C'est un haut lieu de la chrétienté.
Mais en étudiant cette statue de Sainte Anna, et on s'est aperçu qu'il n'y a pas de Sainte Anne - Sainte Anne qui était la mère de Marie, on peut se demander comment elle serait arrivée là... En fait, c'est la déesse celte Dana, que le christianisme a admirablement recyclée...
Je n'ai pas pu m'empécher de penser que Barjavel avait connaissance de cela - sa connaissance et sa culture religieuses étaient extrèmement étendues, comme me l'avait dit son fils Jean ici même il y a six ans - et je propose - c'est à voir avec le Vatican - que Sainte Anne devienne la sainte patronne des recycleurs, et des écologistes, parce que c'est quand même un symble assez marquant que Barjavel a parfaitement revivifié dans Une rose au Paradis...


En guise de conclusion
 

Pour finir, ou plutôt ouvrir un champ de débats et de réflexions, je vais poser La Question :

Barjavel lui-même peut-il être recyclé ?...

Autrement dit, cela a-t-il un sens, et n'est-ce pas plutôt voué à l'échec par avance, de tenter de ré-écrire une œuvre sur la base d'un roman, ou texte, barjavélien ?
Lors de la table ronde d'hier après-midi autour de Jean-Pierre Andrevon, il a été à juste titre remarqué que les écrivains de science-fiction, à la différence de ceux de la littérature "classique" (le Mainstream), ne sont pas "susceptibles" en ce qui concerne la ré-utilisation de leur thème. Et c'est finalement assez normal, car eux-mêmes, en général - et Barjavel n'était certes pas le seul - reprennent souvent, avec succès, des thèmes aussi bien dans la mythologie (Silverberg), la Bible (Silverberg), les traditions les plus variées (Silverberg). Et sinon, ils ne font que (sans aucun côté péjoratif) apporter un regard décalé sur des sujets de la vie, les extrapolant par une combinaison de logique et d'imagination.
Mais - c'est un avis personnel que je ne vous demande même pas d'excuser de présenter ici ! - l'écriture de Barjavel relève d'un qualité supplémentaire, que m'a rappelé l'intervention de Sylvie Lainé avant-hier sur son “œuvre éperluette” : la condensation. Son fils Jean, lors de la Journée Barjavel de 2002, m'a confié ici-même :

étant enfant, j'avais eu une rédaction à faire. J'ai laborieusement rédigéquatre ou six pages, puis mon père l'a relue, en m'indiquant ce qui n'allait pas, et en me la faisant récrire en simplifiant, en enlevant tous les mots inutiles... il est resté deux pages...

Méthode qui fut celle de l'initiation littéraire de l'auteur, en 1942, par celui qui l'a formé à l'écriture, Robert Denoël, tel que l'auteur l'a confié à Jacques Chancel lors de sa Radioscopie  :

un jour je lui ai apporté un manuscrit. En tremblant. Il l'a lu dans la nuit, et le lendemain matin il m'a consacré sa matinée pour me montrer quels étaient mes défauts et quelles étaient mes qualités, ce que je devais gommer, et ce sur lequel je devait au contraire appuyer le pied sur l'accélérateur. Et ça a été formidable, formidable. Je n'ai plus jamais eu besoin de lui, après. En une matinée, il avait fait de moi un écrivain.

Et il faut trouver le Maître en écriture de Barjavel, celui dont la pureté, la précision et la concision de la langue lui servaient de référence absolue, Jean de la Fontaine :

On m'a sacré romancier. Je crois que je suis un conteur. Je raconte une histoire pour en tirer une moralité, comme La Fontaine, et non une morale. La Fontaine est l'un des auteurs que je préfère. J'aime par-dessus tout La cigale et la fourmi et Le coche et la mouche. Ces deux fables sont pour moi l'exemple de ce qui est écrit définitivement sans que l'on puisse y changer un mot. 

Changer un mot à Barjavel ? Ré-écrire Barjavel ? Adapter Barjavel ?
Je demeure dubitatif, même, et surtout, pour ses chefs d'œuvre...

J'espère que cette conclusion sera pour tous bien plutôt une introduction et une invitation à redécouvrir René Barjavel, écologiste, dans toute l'actualité de son œuvre...

 
Remerciements
 

Merci à toutes et à tous, sans oublier...

Si les documents, sources et références cités ou non ici et qui sont venus étoffer ces réflexions sont le fruit de recherches personnelles, un certain nombre n'auraient pas été "découverts" sans l'amabilité et l'obligeance de plusieurs personnes qui m'en ont signalé l'existence ou me les ont communiqués :


 
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Notes

Les index correspondent aux notes de renvoi dans le texte.