R.B.
Le roman est divisé en chapitres non numérotés, entre lesquels s'insèrent des parties discursives, commentaires explicatifs
de l'auteur~narrateur, renouant avec la tradition des bardes et troubadours pour qui le conteur fait lui-même partie du
récit. La présentation, reprise au dos de l'édition de 1984, est ainsi l'introduction du roman.
L'Enchanteur de Barjavel, c'est cette épopée bien connue qui relate les péripéties célèbres de ces figures de
légende : Arthur, Lancelot, Galaad. À l'épique, Barjavel ajoute le romantisme et la sensualité qui
le caractérisent. Les brutes aux muscles d'acier deviennent des enfants tourmentés, voulant faire le bien,
mais ne sachant comment. Ce sont les quêtes d'Arthur, de Perceval, de Gauvain, puis de Lancelot,
et enfin de Galaad son fils, que nous suivons avec l'auteur. L'ascension de chacun vers le but absolu sera
l'occasion de le voir faillir, et chuter. Seul Galaad réussira, mais alors qu'il est en bonne voie,
l'auteur ne le suit déjà plus. Attendri, il est resté en arrière avec les chevaliers défaits, brisés par leurs amours
coupables, par leur foi démantelée. Et c'est alors que l'on comprend qui est l'Enchanteur : il est l'œil ouvert
sur la Vérité qui est en chacun de ceux-là qui cherchent, mais dont l'autre œil est ouvert sur
la véritable nature humaine, celle de la faiblesse, de l'abandon et du reniement.
Le Graal est perdu, et avec lui la béatitude et le bonheur des hommes. Pour
le retrouver, les cœurs les plus purs du pays de Camelot se réunissent
autour du roi Arthur dans la sérénité de la Table Ronde. Pour avancer, leur
courage et leur foi ; pour les guider, l'Enchanteur, Merlin. Voulu et
engendré par le Diable, il s'est définitivement mis ainsi que sa magie au
service du Bien. Il accompagne les preux chevaliers dans leurs quêtes semées
d'embûches, de difficultés et de tentations. Celui qui cherche la coupe
sacrée et son cortège mystérieux doit faire montre de sa grande chevalerie,
et savoir poser LA Question, celle qui rendra au royaume sa fécondité et au
Roi Pêcheur le Salut éternel. Mais il lui faut aussi se montrer plus fort
que l'amour physique, voluptueux, qui l'habite et l'entraîne sur les chemins
du doute et de l'échec. Cette dernière épreuve n'est pas la plus facile,
quand c'est l'ardeur de la jeunesse qui bout dans le sang des héros. Même
Merlin qui ne connaît la peur, doit combattre l'amour, le dernier piège que
son père noir lui a tendu. L'écriture du roman montre deux formes se complétant pour donner un rythme quasi-scénique à l'œuvre : descriptions
que l'on sent de la voix même du conteur, et dialogues où celui-ci se met totalement en retrait et laisse les personnages face au lecteur.
Se limiter à la bibliographie élaborée par Barjavel lui-même et figurant en fin d'édition ne rendrait qu'une vision
très partielle des connaissances approfondies dont son texte manifeste la pleine maîtrise. Tout est dans le "etc." mentionné,
car ce n'est pas forcément dans les références fournies par l'auteur que l'on trouvera les approfondissements des allusions
subtiles qui sous-tendent le récit.
Bibliographie citée par Barjavel
La source majeure reste le cycle arthurien, le mythe du Graal et les œuvres de Chrétien de Troyes (12ème siècle) : c'est lui qui
est "l'inventeur" du Graal, car il est le premier à l'évoquer.
Plus précisément, "Le Conte du Graal", "Le Chevalier à la Charrette" ou "Le Chevalier au lion" vont largement imprégner
les pages de Barjavel, bien que Chrétien de Troyes ne mentionne pas Merlin.
Sur les origines de la légende, on pourra voir en particulier :
Il faut noter que ces textes se situent au basculement entre vision païenne (essentiellement celtique) et vision christianisée
d'un mythe qui permettra aux continuateurs de faire du Graal le Saint Graal, ce qu'il n'était pas à l'origine
(voir le thème du Graal), et que la volonté de notre auteur de mettre en avant les sources païennes originelles est
explicite :
Les sources du roman sont à l'image de ces dieux : effacées souvent, elles s'entrecroisent, se mêlent, se fondent parfois
pour donner au texte l'originalité la plus pure, celle d'une eau vive sans cesse renouvelée et qui, grâce au conteur, est
révélée aux hommes.
Le cycle arthurien trouve sa dynamique dans une vision déjà systémique des aventures individuelles des chevaliers qui forge
l'Aventure ou la Quête. Chrétien de Troyes leur donne vie et les titres de ses romans
traduisent cette importance accordée à la singularité. Prenons leurs intitulés exacts :
"Perceval ou le Conte du Graal", "Yvain ou le Chevalier au Lion", "Lancelot ou le Chevalier à la charrette".
La Quête et sa dimension spirituelle ne peuvent exister que par les succès et les échecs de ces héros qui sont tellement
humains. Barjavel reprend cette vision en introduisant au cœur de sa narration celui qui réconciliera toutes les visions
de la légende, Merlin l'Enchanteur, et en en faisant le lien entre toutes les sources et visions d'un mythe qui court notre
littérature, et dont les sources historiques s'avèrent en fait devoir être situées vers la fin de l'Empire romain. De Julien Gracq ("Le Roi pêcheur") à Florence Delay ("Le Graal théâtre"), à Apollinaire et son "Enchanteur pourrissant" ou
même John Steinbeck ("Le roi Arthur et ses Preux Chevaliers") et Boris Vian (son opéra "Le Chevalier de neige"), il y a fascination pour un mythe intemporel sans cesse renouvelé,
y compris de nos jours dans les modes d'expression modernes que sont le cinéma, dessins animés, bandes dessinées voire même jeux vidéos.
L'écrivain va reprendre des épisodes entiers de ses prédécesseurs médiévaux. Manque d'originalité ? Que nenni !
Je saurai toujours me taire à son propos. Tout conte doit passer sous silence (...)
la plus haute et la plus délectable des joies (que) le conte entend garder secrète.
Barjavel trouve à illustrer jusqu'à l'extrême cet effacement de l'auteur en intégrant à son livre,
une page blanche sur laquelle ne figure qu'une sobre mention :
À l'intérieur de cette page blanche Guenièvre et Lancelot s'aiment.
la plus belle illustration de l'art de notre écrivain !
La richesse de l'œuvre permet d'orienter différemment la narration et son résumé selon les choix personnels du lecteur et l'approche qu'il aura retenue.
L'œuvre s'ouvre sur la rencontre de Merlin, qui a pris l'apparence du cerf blanc Cernunos, une des figures essentielles de la symbolique celtique, et de Viviane offerte au soleil, dans l'innocence de ses 12 ans. C'est l'éblouissement d'une vision
vision de
Après une première allusion au Graal qui s'inscrit dans l'établissement du cadre général du roman (présentation de Merlin et de l'Aventure de la Table Ronde), Barjavel nous fait assister à la bataille au travers des yeux de Guenièvre, fascinée par Arthur.
et il confirme à Viviane que
chacun (le) voit à sa façon.
Il lui donne alors ses premiers pouvoirs, dont celui de guérir la blessure d'Arthur qui l'attend près de la source.
Elle s'exécute et Arthur
remonta sur son cheval et s'en fut au galop
Vient ensuite l'évocation, transfigurée par l'humour, de la légende faisant de Merlin le fils d'une vierge et du Diable
et le premier combat qui le place définitivement du côté du Bien.
Laissant Arthur à son destin, Merlin cherche alors un répit à sa folie
celle de l'amour, contre laquelle rien ne peut, que soi-même
mais en vain... en invoquant la dangereuse conjuration de l'oubli, il n'a pu effacer ses sentiments passionnés pour
Viviane et il a laissé le Diable tenter Arthur.
a été vaincu par lui-même et
il est perdu pour le Graal.
La passion grandissante entre Merlin et Viviane occupe les pages suivantes, faite des interdits qui deviennent les
leurs et de l'apprentissage de celle qui devient peu à peu « la Dame du Lac », reine d'un monde secret et invisible
aux yeux des hommes.
Le retour narratif se fait vers cet autre couple, le couple royal et les haines qu'il fait naître.
Pour Guenièvre, ce sera Morgane, demi-sœur du roi, qui la poursuivra de sa jalousie.
C'est ensuite le recueil de Galaad, fils du roi Ban et de la reine Hélène, par Viviane qui le rebaptise Lancelot et l'élève dans son royaume sous les eaux.
Perceval rejoint la Table Ronde et alors que les conditions de la Quête se trouvent peu à peu réunies, le désir charnel de Merlin et Viviane va grandissant et son accomplissement lié indissociablement à la révélation du Graal.
Après une année, les chevaliers ont connu des aventures mais l'Aventure n'a pas été au rendez-vous. Merlin prévient Arthur que
quand le temps du Graal arrivera, (il) en sera averti.
Lancelot va bientôt trouver deux compagnons de jeux en Lionel et Bohor, les deux fils du roi Bohor, retenus prisonniers par le roi Claudas et que Viviane délivre grâce à sa magie.
Arthur lance ses forces contre Claudas qui meurt sur le bûcher en demandant pardon de ses fautes.
dans le merveilleux abri du lac.
Perceval également, qui sur le chemin du Château du Graal s'attarde auprès de son hôtesse d'un soir, Berthée, et en toute innocence perd sa virginité.
C'est ce paradoxe que l'écrivain met en scène.
L'échec qui s'en suit, l'hésitation à poser les questions face au Roi Pêcheur et au cortège du Graal, n'en sont que la conséquence. Un autre chevalier doit se lever pour le remplacer.
Ce sera Lancelot qui devra quitter Viviane pour rejoindre la Cour d'Arthur. Il y a été décidé d'ériger un monument qui
perpétuerait le souvenir de l'Aventure jusqu'au jugement dernier,
les célèbres pierres levées de la plaine de Salisbury (Stonehenge).
C'est au tour de Gauvain d'affronter l'épreuve du Graal... et d'échouer à cause
de la force de la pleine lune qui était plus forte que lui
et lui fait partager sans mesure
la couche d'une femme toujours consentante.
Perceval retrouve Bénie qui n'a pas supporté l'attente et s'est éteinte comme l'insouciance de celui qui ne sera plus jamais
le nice du roman... il devient fou après avoir découvert que sa mère, elle aussi est morte...
et Gauvain se lance sur ses traces pour tâcher de le ramener à la raison.
qu'il soit emmené au soleil.
Gauvain finit par retrouver Perceval, le ramène à la raison et en sa compagnie rejoint Arthur et les chevaliers.
le favori de la foule qui admire son adresse autant que sa force.
Vient le temps des aveux à la reine :
doux ami, qui vous a blessé au cœur ? Un nouveau nom s'inscrit sur le siège périlleux, Galaad, illustrant que l'Aventure n'est pas terminée
et que la soif de Viviane et Merlin devra attendre pour s'étancher.
et leur destin s'accomplit. Les jours passent, consacrés à leur passion et dans le terrible sentiment de ne pouvoir
lutter :
Et Lancelot repart vers le Graal pour oublier celle qu'il laisse à son roi. Après avoir retrouvé sa mère de sang,
Lancelot affronte l'épreuve du Graal et échoue à cause de son obsession de Guenièvre qui lui fait prendre Elwenn, la fille
du Roi Pêcheur, pour sa bien aimée. Envoûté par ce sortilège qu'il a lui-même engendré, Lancelot passe la nuit avec elle
et réalise au petit matin sa méprise, "éperdu d'horreur et de honte".
Ne pouvant se suicider, il cherche le combat qui mettrait fin à son existence et va de défi en défi.
Viviane finit par lui apprendre le sortilège dont il a été "victime" et lui en explique la raison profonde :
Elwenn vient de mettre au monde un fils, Galaad.
Viviane, Guenièvre et la reine Hélène unissent leurs forces pour lever l'envoûtement dont leur fils et amant est la
victime. Lancelot s'échappe et erre sous les traits d'un barde mendiant n'ayant toujours pas retrouvé la mémoire. Les
chevaliers se rassemblent dans la plaine de Salisbury pour tenter leur chance et arracher l'épée à la poignée d'or de
sa roche de cristal. Galaad, devenu un tout jeune adolescent, réussit l'épreuve et s'assit sur le siège périlleux prouvant
qu'il est "l'élu".
Morgane invite Arthur et Guenièvre à venir en son château, là où elle a retenu Lancelot prisonnier, et leur présente les
scènes peintes sur les murs. L'émotion de la reine est un aveu.
Galaad triomphe de l'épreuve du Graal : il "lève le voile" et tout se fige. Arthur rejoint la nef qui l'attend. Guenièvre et Lancelot
sont réunis à jamais et l'amour de Merlin et Viviane peut enfin trouver à s'exprimer.
La richesse des personnages de L'Enchanteur traduit à la fois la référence aux archétypes de la tradition et l'originalité
de Barjavel qui leur donne une consistance insoupçonnée et résume dans leur quête personnelle les dérives de l'aventure humaine.
Personnage central qui donne son titre au roman, Merlin ouvre les pages et restera le fil conducteur du lecteur tout au
long de la narration.
L'épisode de la naissance de Merlin traduit toute la subtilité de Barjavel. Ce dernier choisit de référer à l'une des
versions de la tradition, celle qui fait de Merlin un être mi-ange mi-démon,
né de l'union d'une vierge et du Diable. Mais là où toute son originalité éclate c'est dans le développement
du stratagème que certaines variantes de la légende accordent au diable. Celui-ci se serait glissé dans le pépin
d'une pomme et, avalé par la jeune fille, aurait pu engendrer celui qu'il voulait comme fils.
Or le Merlin de Barjavel est régulièrement mis en scène croquant des pommes, assis sur un pommier - scène
anecdotique, rupture de ton ? La symbolique est ailleurs : cet être qui s'engendre lui-même n'a-t-il pas par
cette simple description acquis une dimension autre, celle d'un démiurge intemporel que seule une connaissance approfondie
des textes originels peut autoriser.
La complexité du personnage de Merlin passe à travers tous les rapports qu'il entretient ou crée avec le monde qui
l'entoure. Mais si la métamorphose reste au cœur des apparitions de l'enchanteur, les formes animales qu'il choisit ne
sont qu'une part des multiples possibilités de sa palette. Maître du monde végétal, Merlin est aussi celui du monde animal :
Barjavel reconstitue l'archétype originel. La première apparition de Merlin, qui ouvre le roman, reprend une des visions
traditionnelles de l'enchanteur :
Les exégètes de la tradition, tel Jean Markale, distinguent les cas où Merlin apparaît réellement comme un cerf et ceux où on le voit
montant un cerf. Barjavel choisit de le présenter sous la forme d'un animal symbolique mais jamais
comme acquérant un symbolisme par la présence de cet animal à ses côtés : l'écrivain a décidé d'investir toutes les
possibilités du symbolisme en un seul personnage. Merlin concentre ainsi toutes les forces qui régissent la structure
narrative et dramatique du récit. Ainsi l'attribution de la couleur blanche. Dans l'imagerie médiévale, inspirée de la
tradition celtique, le Diable a souvent pris la figure de Cernunos. Or chez Barjavel la face positive de l'Enchanteur
l'emporte ; sa première apparition ne peut alors qu'être placée sous le signe du blanc :
La symbolique traditionnelle est modifiée pour orienter différemment le texte. Ainsi la naissance de Merlin contient-elle
déjà les deux faces de ce personnage par la seule attribution d'un qualificatif dont la valeur se trouve atténuée voire
inversée :
le nouveau né était couvert de poils comme un enfant sanglier.
L'évocation du sanglier introduit déjà l'autorité spirituelle qui sera à la base du pouvoir de Merlin sur Arthur et sa cour.
L'animal, chez les Celtes, n'a rien à voir avec la classe guerrière si ce n'est pour s'opposer à elle en
tant que symbole de la classe sacerdotale. Le sanglier est comme le druide en rapport étroit avec la forêt.
C'est à cette tradition que semble se rattacher le romancier ; mais pour lever toute ambiguïté que l'apport
ultérieur de la tradition chrétienne a introduit - le sanglier symbolise le démon -, est apposé le mot
«« enfant« » symbole d'innocence, de l'état antérieur à la faute. C'est l'addition de deux symboles
traditionnellement opposés qui introduit la dualité du personnage. Ce procédé est la marque de l'écrivain, et est en effet
repris lorsque Merlin revêt d'autres formes animales, notamment celle de l'oiseau. Le romancier met surtout en scène un
oiseau particulier mais qui reste celui dont le propre est de servir aux relations entre le ciel et la terre. Une des
récurrences essentielles du texte fait revenir Merlin sous la forme d'un merle ou de ses variations. La première mention est
le fruit d'une association d'idées due à Viviane :
il y avait (...) sans doute pour lui rappeler Merlin, un merlet de l'Île heureuse.
Si l'oiseau garde une double face, c'est en tant que partie intégrante de la nature de l'enchanteur.
Il s'impose comme messager d'une divinité supérieure dont il laisse à chacun le soin d'interpréter le sens :
Plus, avant d'être la conscience du monde, il est la conscience de Merlin :
Par ailleurs, une fois ce symbole transcrit, le merlet s'efface pour laisser la place à un autre oiseau qui est la marque de
l'évolution subie : Merlin n'apparaît plus que sous la forme aérienne d'un corbeau blanc. Le stade du jeu et des
balbutiements est dépassé pour que s'impose l'idée d'un personnage plus sérieux ; l'amant/joueur disparaît alors
derrière le sage/prophète :
L'aspect néfaste est écarté (le corbeau est purifié par la couleur de son plumage) tout en conservant son caractère
prophétique et le don de magie divinatoire. Les formes animales derrière lesquelles Merlin se présente - et non se
dissimule - ne sont pas simple jeu stylistique. Si le merlet devient un des visages de Viviane c'est que la
transmission des pouvoirs de l'Enchanteur est accomplie, l'oiseau devenant la marque d'un passage et d'une évolution.
L'élément féminin est donc représenté dans le bestiaire par un substitut masculin. Cette apparente contradiction suit
le cheminement de la narration. Car si en premier lieu, Viviane est attachée à la biche, pendant du cerf, c'est elle qui
devient très vite le pôle attractif pour toute espèce d'oiseaux :
Elle investit le merlet en redonnant à son apparition une signification symbolique et emblématique. L'oiseau devient
marque de présence pour Lancelot tout comme il signifiait auparavant celle de Merlin pour Viviane :
Mère, est-ce moi ? (...) Le merlet n'était plus là.
Il y a bien transmission de symbole parallèlement à celle du savoir. La fusion des deux éléments féminin et masculin,
interdite physiquement, s'effectue alors sous la forme symbolique qu'ils prennent. Le but n'est pas l'addition de deux êtres
semblables, comme l'exprime nettement Merlin :
mais la transformation de deux êtres séparés en un seul, comme les premières lignes le laissaient déjà entendre :
Une merlette couleur d'écorce se posa sur sa tête et réussit à chanter comme un merle
Les métamorphoses opérées par Merlin, si elles possèdent un aspect ludique indéniable, ont une fonction véritable dans
la narration. L'apport du bestiaire ne se limite pas dès lors à un simple ornement destiné à frapper l'imagination. Il
l'alimente, l'enrichit et traduit son influence dans la croyance populaire et la mentalité collective. C'est tout l'art
de notre romancier d'exploiter toutes les potentialités d'un thème ou d'un simple mot...
Il existe au moins huit versions différentes de la disparition de Merlin dans la tradition. L'une d'elle,
le Morte d'Arthur de Mallory, rapporte que l'Enchanteur
est littéralement entombé sous une grosse roche.
Or Barjavel reprend cette version pour mieux s'en éloigner ; chez notre auteur, Merlin tente en effet d'échapper au
pouvoir de Viviane. Il se plonge d'abord dans la fontaine de Barenton,
puis il et pour cela se livre à une cérémonie d'autant plus intéressante qu'elle mêle à la fois Chrétien de Troyes et
Mallory, annonçant et refusant en même temps cette version de l'enserrement :
ce qui déclenche orage et tonnerre exactement, presque mot pour mot, comme chez Chrétien.
La version de l'enserrement dans la prison de verre, deuxième de la tradition, est déplacée et attribuée à Morgane ; c'est
Lancelot qui se retrouve prisonnier :
La fin choisie par Barjavel est autre mais annoncée dès le début du texte. Les relations existant à l'intérieur du
couple sont vécues en référence à ce futur qui, non seulement n'est pas occulté, mais au contraire attendu et souhaité.
Les apparences prises par Merlin sont nombreuses mais Viviane a le privilège de le voir sous son vrai visage ; comme
tout ce qui sera entre eux, le jeu des apparences ne peut exister ici :
même si étant un personnage intemporel, il refuse la prise du temps :
En cela la représentation que donne Barjavel de l'aspect de Merlin diffère fondamentalement de ceux de la tradition
mais aussi de nombreuses variantes modernisées du thème dans lesquelles il apparaît toujours avec la figure et la
personnalité d'un vénérable sage chenu. La très riche iconographie merlinesque ne le fait apparaître qu'une fois sous les traits
d'un jeune page conversant avec Viviane
{ voir }.
Toute notion d'âge étant abolie, cela permet également d'éviter le trouble de l'inceste qui apparaît dans certaines
traditions. En effet, si la relation incestueuse frère/sœur n'est pas reprise, les années qui séparent Merlin de Viviane
pourraient orienter le texte dans le sens d'une relation incestueuse père/fille.
Mais Merlin reconnaît lui-même
je suis ici et je suis ailleurs
sa temporalité n'est pas celle de l'humain :
Ce qui pourrait le séparer de Viviane ne se situe donc pas là. C'est la même raison qui se trouve au cœur de la Quête
du Graal, raison que connaît parfaitement Merlin mais qu'il ne comprend pas toujours :
Face à cette interdiction, Merlin est semblable aux chevaliers lancés dans la Quête, toute relation charnelle lui est
interdite. Mais la sensualité n'est pas bannie, au contraire ; il s'agit de remplacer le plaisir des sens par les sens du plaisir :
Plusieurs passages illustrent la tentation permanente existant entre les deux amants, mais il y a évolution, et, peu à peu,
le pourquoi de l'interdit se précise :
Les hommes ont encore besoin de Merlin. Il n'est pas temps de s'enfermer dans la tour de vent.
Si Viviane est un des visages du Graal, elle est en même temps retour aux origines
et aux sources premières de la vie. La montée de la vie en Viviane est semblable à la construction du monde :
Mais l'épreuve endurée par les deux amants n'est pas sans espoir, c'est ce qui la rend supportable :
Et avant l'accomplissement, Viviane doit être femme à part entière. En ce sens, si la figure de Viviane, à travers
l'évolution des rapports Maître/Elève, semble être avant tout celle de la « fée amante »
(voir Les Fées au Moyen Âge, Laurence Harf Lancner, Paris, éd. Honoré Champion, 1984),
elle garde également de nombreux aspects de la « fée marraine » traditionnelle.
Élever Lancelot est un lien supplémentaire entre elle et Merlin :
Nous avons ici à la fois l'illustration de l'originalité de Barjavel et sa connaissance poussée des différentes sources auxquelles il a pu puiser.
Dans certaines versions de la légende, et en particulier la toute première apparition de Merlin comme barde du prince
Gwenddoleu devenu druide que rapporte l'Historia Brittonum de Nennius du début du IXème siècle,
le personnage est parfois nommé Myrddin (du vieux celtique Meridunon : forteresse de la mer)
ou, selon la langue bretonne, Marzin (du breton eur marz : un prodige). Le gallois Myrddin ne peut se prononcer que Meurzlinn, transcrit en latin par Merlinus d'où est venu Merlin.
Cette transcription choisie par G. de Monmouth avait pour but de ne pas risquer de voir la prononciation latine (merdin') rapprochée du mot franco-latin m...e pas encore camberonnesque mais déjà inconvenant.
Les étymologies possibles du nom Barenton sont nombreuses mais restent indécises ; il est pour nous intéressant de
considérer celle qui la lie
à l'aspect topographique des lieux, à savoir peut-être une forteresse sur une hauteur,
ou encore une forteresse située près d'une source importante, ce qui est aussi le cas : Bar-andon = la hauteur de la source d'eau pure.
N'est-on pas loin d'un "endroit élevé où il y a de l'eau", que Barjavel donne comme l'étymologie, celte également, de... Tarendol (qui ressemble d'ailleurs bien phonétiquement à Barenton).
(voir [ cette très intéressante étude sur le sujet ])
Presque perdu au centre de la forêt, ce vallon semble enchanté et les lieux qu'il abrite ne démentent pas cette impression :
le Miroir aux Fées, l’Hôtié de Viviane (mégalithe de plus de 4000 ans coincé dans le schiste rouge), le dédale de la vallée des Portes créent en effet une atmosphère envoûtante... dont on a du mal à revenir.
Ce sont là les hauts lieux de la légende arthurienne et Barjavel y fait se dérouler une partie importante du roman :
c'est en effet le lac (aussi appelé Lac de Diane) abritant les amours de Merlin et Viviane, celui où la fée élève le jeune Lancelot et où finalement elle gardera Merlin pour toujours
dans son château de cristal que lui fit Merlin sous les eaux.
Voir aussi :
[ une présentation historique ]
Il est difficile de situer ces lieux, dont les noms parsèment de nombreuses versions de la tradition,
et dont les descriptions rapportées et la chronologie même permettent difficilement de dépasser le stade des hypothèses.
Si l'historien scrupuleux s'efforcera d'identifier avec exactitude tels ou tels tumulus, murailles en ruine ou bras de rivière que signalent les écrits anciens,
la Légende elle-même se contentera de leur laisser la part du rêve dont elle se nourrit.
Dans le roman de Barjavel, comme dans la tradition rapportée par Chrétien de Troyes, Logres est le fief du roi Arthur.
Sa capitale est Camelot, place-forte que le roi aurait construite pour en faire sa résidence.
Selon l'Histoire de Geoffroy de Monmouth (qui le nomme Lœgria), il s'agit de la partie du royaume de Brutus attribuée en héritage à son fils aîné Logrin ou Locrine - autrement dit l'Angleterre.
Le terme désigne le royaume d'Arthur dans la littérature médiévale à partir de Chrétien de Troyes. Spenser l'appelle Logris’ (Faerie Queene, ii. x. 14).
( voir [ ces références ] en anglais)
Centre de l'univers arthurien dans les textes du XIIIe et du XIVe siècle, c'est la ville principale du royaume d'Arthur,
et sa localisation ne peut qu'en être encore plus hypothétique...
Certains y voient Carleon, où il est dit dès 830 dans l'Historia Brittonum de Nennius
qu'il remporta une bataille à « La cité de la Légion » - Caerleon signifiant en gallois La forteresse de la légion
et qu'il y tint ensuite sa cour, mais de nombreuses autres hypothèses sont émises, en des lieux quelque peu éparpillés sur le territoire britannique.
Voir (pages et sites en anglais) :
Les descriptions qu'en donne l'auteur sont toutefois bien loin d'être fantaisistes, et les recoupements que permet de faire une lecture intertexte de l'œuvre de l'écrivain
peuvent, eux aussi, constituer un premier pas vers la révélation initiatique.
Chez Barjavel, la "chambre ronde" au cœur d'un monde minéral est un On peut se plaire à pousser plus avant ces rapprochements, en remarquant que, dans L'Enchanteur,
les chevaliers trouvent dans l'ultime coque des profondeurs du château
faisant écho à ce que trouvent les explorateurs de l'Œuf, au terme d'une descente dans les profondeurs du Pôle
On peut alors nourrir, sur la base de ces observations, une multitude de réflexions et considérations de tout ordre ; réflexions qui ne peuvent présenter d'intérêt que pour celui qui les fait,
et qu'il serait vain, je pense, de tenter de faire partager par une présentation discursive...
est aussi un écho d'une autre extase, originellement plus physique mais elle aussi sublime, celle de Marie dans Tarendol :
S'il est un roman combinant tous les styles dont Barjavel peut faire preuve, c'est bien L'Enchanteur.
Passant du roman à la référence mythologique, du ton narratif à l'humour enlevé, l'auteur joue des facettes de son talent pour éviter toute lassitude à son lecteur.
L'attachement du romancier à une lisibilité de ses œuvres est constant. Il refuse de "faire compliqué lorsqu'on peut
faire simple" ; il ne s'agit pas d'une pauvreté stylistique mais d'un dépouillement travaillé de structure qui rend à l'image sa
force et sa poésie. Dès lors se dégagent deux tendances propres à son écriture : la poésie et le comique malicieux.
Barjavel accentue les caractéristiques du style de Chrétien. Ainsi la naïveté du jeune nice qu'est Perceval est amplifiée
et rendue à travers l'utilisation d'un vocabulaire mêlant humour et utilité narrative.
ou encore
En ce temps là... Qu'est-ce ça veut dire « ce temps là ? » Quel temps-là ?...
Les ruptures dans le ton, présentes dans bon nombre de romans, vont parfois jusqu'à l'explication à outrance.
L'Enchanteur qui reconstitue par touches le cadre et l'atmosphère médiévale grâce à l'évocation de scènes de la vie
quotidienne (tournois, adoubement...) et l'utilisation sans mélange d'un vocabulaire précis et identifiable (oliphant au lieu d'éléphant,
fèvre pour forgeron...) développe particulièrement cette caractéristique. C'est ainsi que l'écrivain, par un phénomène de
distanciation qui lui est familier, se joue de leur emploi :
espluméor, sans connaître le sens de ce mot, et personne ne le connaît encore aujourd'hui,
donnant à ses phrases un accent didactique lorsqu'il revient sur la nature des armes des écuyers (qui étaient des
gourdins) et insiste sur le privilège des chevaliers à utiliser la lance et l'épée ou encore lorsqu'il rappelle que le
dîner était à l'époque le repas de midi et que le nom de souper vient du met qui était servi au menu le soir
- et nous retrouvons ce souci de faciliter l'accès à la connaissance.
Enfin, l'anachronisme volontaire, comme la création d'un supermarché ou la destruction du paysage par les bulldozers,
vient lui aussi relancer l'adhésion du lecteur et aider à l'énoncé de maximes personnelles :
les voilà délivrés du péché d'envie, parce qu'ils sont délivrés de la faim
L'usage de toutes ces subtilités tout comme la richesse thématique font de l'Enchanteur un roman original au sens plein,
roman qu'il faut découvrir pour en exploiter la profondeur.
Cette diversité de tons et d'atmosphères créée par le roman s'appuie sur ces variétés de style que renforcent des choix de vocabulaires
bien spécifiques. L'analyse lexicale du texte en révèle quelques aspects inattendus, et peut servir de base à des exégèses
bien plus poussées ; on pourra me contacter pour plus de renseignements.
Occurrences lexicales
Pour éviter tout côté fastidieux à une telle analyse, qui ne prend tout son sens que lorsqu'elle étaye une étude thématique
plus précise (comme la rubrique "Les Couleurs" de la section suivante), et que la
simple statistique globale réduit à une vue statique, on se restreindra ci-après à quelques domaines particuliers du vocabulaire.
Les personnages ont la primauté dans le récit : le substantif le plus fréquent est roi (411 occurrences), puis Merlin (373) (et "enchanteur" 52 fois), Lancelot (372), Arthur (316), Viviane (208), Perceval (167), reine (153), Gauvain (141), Guenièvre (135), Morgane (104) et Galaad (73).
Le Roi pêcheur est mentionné 25 fois, mais une seule fois nominativement sous son patronyme Pellès. Elwenn apparaît 23 fois.
Les « petits » personnages, qui ont en fait toute leur importance, sont plus localisés dans le récit : Galehaut (60), Bénigne (50) et Bénie (39), Kou (45) et Passefleur (8).
Chevaleresque et épique, le récit donne une part importance aux armes et à l'attirail guerrier, sous des appellations parfois d'époque, parfois moderne, preuve là encore de la diachronicité du récit :
épée(s) (198), chevalier(s) (170+137), écuyer(s) (63), armes (60), lance (56), heaume(s) (39),
haubert(s) (38), combat(s) (45), écu(s) (29) (alors que le terme moderne "bouclier" n'apparaît pas),
arc (9).
Si les aspects religieux sont indéniables dans la version médiévale du thème, Barjavel leur laisse une place somme toute
modérée : Dieu (100), dieux (11), "Traditionnelles" chez Barjavel, les mentions du corps humain sont tout à leur place dans un récit alliant l'action combattante à la sensualité.
Yeux (134) et œil (36), les plus fréquents, incitent à considérer la prépondérance de l'élément visuel dans le récit et
surtout le support d'évocation qu'il construit.
Puis main(s) (229), tête(s) (129), visage(s) (99), bras (98), cheveux (91),
corps (75), sang (72), poitrine(s) (45), barbe (37), pied(s) (39+37),
bouche(s) (40), épaule(s) (34), dent(s) (33), sein(s) (29), genou(x) (26), jambe(s) (15), sexe(s) (8).
Laissons de côté les lieux pour finir par quelques interjections et onomatopées curieuses ou pittoresques : bouf (2), croâ (2),
sfsulsfsuli (3), certaines substantivées pour en faire des noms d'animaux merveilleux : guit-guit, bulbul.
LA VISION DU GRAAL
C'est entre 1180 et 1190 que le Graal a fait son apparition dans la littérature européenne, et cela par la grâce du
romancier champenois Chrétien de Troyes.
l'influence de Robert de Boron qui fait du Graal le plat, l'écuelle exactement dans lequel Jésus
mangea lors de son dernier repas avec les Apôtres
Au mieux on y voit l'objet merveilleux et mystérieux de la quête des chevaliers de la Table Ronde. Or le mythe du Graal
se compose de plusieurs éléments dont Barjavel a su exploiter toute la richesse et qui l'inscrivent définitivement parmi les
continuateurs de la Légende.
Le mythe du Graal est sans conteste l'un des plus riches complexes imaginaires que la littérature
ait su élaborer. Il s'est constitué par étapes successives. (...) Il n'a pas été d'emblée fixé dans son essence définitive
par un auteur dont les écrivains ultérieurs se seraient fidèlement inspirés. Il résulte au contraire de la superposition de
plusieurs strates légendaires, de la réécriture, de l'imbrication, de la contamination et de l'interaction de plusieurs
œuvres au départ totalement indépendantes les unes aux autres. (...) Il devient l'emblème poétique d'une littérature en
devenir : signe en attente de toutes ses métamorphoses imaginaires. (...) Le Graal se donne ainsi comme un mythe de
l'origine. Il conduit vers un passé perdu, un secret interdit. Il touche à l'inconscient de l'histoire sacrée et de
l'histoire profane des hommes.
C'est bien sûr la Quête en elle-même, cet élan vers l'Absolu qui pousse les chevaliers sur les routes mais également trois éléments clefs :
le Roi Pêcheur, le cortège du Graal avec la lance, et le royaume stérile et désolé.
Dans ce cortège se succèdent un jeune homme porteur d'une lance blanche dont le fer saigne,
deux autres jeunes gens portant des chandeliers allumés, une belle jeune fille tenant un graal d'or fin, orné de pierres
précieuses, dont le passage illumine la salle. Une autre jeune fille ferme le cortège en tenant un tailloir d'argent,
c'est-à-dire un plat en métal précieux servant à découper la viande.
Si, dans la tradition celte, le graal s'attache au bien plus ancien chaudron magique,
Comme le relève Jean Markale, l'étymologie permet aussi de faire le lien avec le mot occitan
Gradal qui désigne un récipient servant à faire le cassoulet entre autres... La gastronomie n’est pas profane, elle est sacrée.
Les adaptations du mythe :
Barjavel garde cette vision nécessaire à la narration tout en lui apportant une dimension nouvelle. En effet, au-delà d'une
simple métaphore, l'auteur construit toute sa narration autour de l'idée que l'image de la femme résume le monde, la création,
elle est une figure de Dieu sur terre.
Elle va permettre à l'homme d'être dieu par son humanité. Le geste qui va la lier à Merlin est
un geste d'offrande et de possession
comme le Graal est don de soi sur le chemin de la pleine possession du moi. Dès les premières pages, la figure divine de Viviane est accentuée ; chez Chrétien de Troyes, l'ermite confiait à Perceval une étrange prière dans laquelle on a souvent vu, le souvenir d'incantations païennes :
une prière et la lui inculque jusqu'à ce qu'il la sache. Cette prière comportait bien des noms de Notre Seigneur
les plus efficaces et les plus importants qu'osât jamais prononcer bouche humaine si ce n'est en péril de mort"
(Le Conte du Graal, Perceval, traduit par Jacques Ribard, Paris, Éd. Honoré Champion, 1983, coll. traductions des classiques français du Moyen Age)
Chez Barjavel, Merlin donne à la femme aimée les mots qui, chez Chrétien de Troyes, doivent être dits au dieu aimé :
et surtout
Mais, détail important,
Posséder certains pouvoirs fait du simple humain un magicien mais, s'il les tire de lui-même, il a alors accès à la
divinité ; la distinction magicien/dieu est très nette.
symbolise le microcosme originel :
Plus, elle est Dieu :
La femme, l'Amour et la Vérité se confondent et semblent être les composantes essentielles du Graal. L'image de la femme
cosmos/Graal, revient souvent :
Au-delà de ce simple constat, surgit une autre vision du Graal. De cette adéquation femme-divin-Graal, naît en effet la
problématique concernant l'acte d'amour et ses relations avec le Sacré. La vision de la religion chez Barjavel condense
plusieurs courants, plusieurs légendes, plusieurs traditions et va dans le sens d'un Graal divin tout en refusant le point
de vue strict de l'Église. Passage essentiel, car nous avons dans ces pages, une assimilation très nette de l'Amour et de
Dieu. La référence au mythe d'Aristophane, « ils coupèrent l'Unique en deux » pour qualifier Dieu, explique les
interrogations ultérieures de l'écrivain, concernant l'acte physique et la notion même de virginité comme condition d'accès au Graal
Déjà la solution ne semble pas être dans l'abstinence de tout amour physique mais dans la sublimation, la transcendance
de cet amour. L'écrivain posera d'ailleurs le problème :
Le Graal ce n'est pas abolir le corps mais faire du corps le Graal. Le refus est celui de l'amour physique - plaisir
qui est obstacle sur le chemin du Graal,
mais il y a en revanche transcendance de l'amour physique - don qui est condition et, on peut se le demander, fin de la Quête.
La faute originelle n'en est pas une, c'est ce qu'en ont fait les hommes qui l'entache, d'où la nécessité de revenir à
l'amour à l'état pur. Merlin lui-même doit garder sa virginité et il se trouve sur le même plan que les chevaliers à la
Quête du Graal. Toute l'ambiguïté du Graal se trouve ici ; Barjavel refuse l'amour mystique.
Le mot mystérieux que Merlin garde par de vers lui est
Pourquoi pas « amo », harmonie de la religion et de l'amour entre les êtres ?
et
Différence essentielle : Viviane a l'amour et un enfant, même né d'une autre. Tout cela parce qu'elle est Le Graal
alors que la reine est le Graal de Lancelot. La définition que Merlin donne lui-même de Viviane est profonde :
Au-delà de l'androgyne primitif et de l'Unique, perce l'idée qu'une fois devenu dieu, le divin aura accès à l'humain.
La définition du fait d'être ensemble est une vision du Graal :
Elle conduit à celle de l'amour, l'amour véritable :
et
Là encore, la nécessité de la virginité des chevaliers trouve son pendant dans celle du couple :
La relation entre Merlin et Viviane est semblable aux deux moitiés de l'épée qui se laissent joindre mais ne s'unissent
pas. La réussite au Graal,
amène l'union éternelle des deux amants. La trame même du roman paraît bien être, parallèlement à la réussite au Graal,
la réussite absolue du « couple divin ». J.Markale cite :
(...) et lorsqu'ils furent l'un près de l'autre, rien ne les séparait plus, aucun interdit, aucun regret,
aucune honte, aucune peur. Ils étaient ensemble dans la nudité parfaite de la première jeunesse du monde.
Dès lors, l'enserrement est communion charnelle et spirituelle, et surtout issue voulue et attendue. Et c'est ce qui différencie
cette fin de toutes les traditions. Chez Robert de Boron, Merlin se laisse enserrer parce qu'il aime plus Viviane que sa
liberté. Barjavel écarte cette idée du choix, la relation avec Viviane étant synonyme du Tout Premier :
Le roman ne s'achève donc pas sur la « morale du Graal » mais sur la concrétisation de l'Amour.
Le texte reste d'autre part ouvert, ce n'est qu'un cycle qui aboutit et laisse ses traces dans le monde :
Et cependant
comme un dernier message à l'intention de tous les lecteurs passés, présents et à venir.
Et si le Graal était la Connaissance Ultime, inaccessible mais but de toute recherche ? Celle de l'Être, du Non-Être, du Tout... ?
{ ?? }
L'Enchanteur, plus que tout autre roman de Barjavel, mérite le qualificatif de roman merveilleux qui lui fut attribué a posteriori lors du regroupement dans le (recueil Omnibus de ce nom) paru douze ans après la mort de l'auteur.
Le rattachement à ce genre certes distinct de la science-fiction à laquelle l'auteur est plus souvent identifié,
ne doit pas tromper en incitant à se limiter à une catégorie de récit.
Le terme Merveilleux a pour origine le latin mirabilia qualifiant les choses admirables et surprenantes, et
est ensuite passé dans le domaine religieux pour désigner le miracle ou le prodige, "fait ne s'expliquant pas par des causes naturelles et attribué
à une intervention divine". Incluant donc initialement la référence au surnaturel, l'adjectif actuel s'est affranchi de cette référence, mais
le terme littéraire la conserve pour en caractériser les pouvoirs qu'un héros ou un objet se voient attribuer.
Pour T. Totorov (dans Introduction à la littérature fantastique, Éd. du Seuil, 1970), le Merveilleux est ce domaine, ou plutôt ce monde, dans lequel
les éléments surnaturels ne provoquent aucune réaction particulière ni chez les personnages, ni chez le lecteur implicite.
Ce n'est pas une attitude envers les événements rapportés qui caractérise le Merveilleux, mais la nature même de ces événements.
Dans le cas de L'Enchanteur, croire que le Merveilleux est la dynamique même de la narration serait une erreur ; c'est elle qui le draine et l'anime,
lui donnant une place singulière, permettant à Barjavel d'y faire vivre ses personnages de manière autonome, et d'y introduire ses pensées et réflexions
sur les grands thèmes humains.
Ainsi en est-il, dans la Tradition, de la conception même de Merlin, de sa précocité et de ses dons de prophétie : "science infuse, connaissance du passé et possibilité
de connaître l'avenir". Si les autres personnages sont surpris par ses talents, cette surprise est de l'émerveillement
et non de l'étonnement (aux sens étymologiques) : la précocité de l'enchanteur est donc admise en tant que "manifestation de la puissance de Dieu",
ne choquant ni les protagonistes, ni le narrateur, ni le lecteur...
Le trouble de Vortigern lors des révélations de Merlin à propos des dragons, n'apparaît que lorsqu'il apprend qu'il est personnellement
concerné :
Et Barjavel, quant à lui, justifie a fortiori cette possibilité en précisant que
Ce sont toutes les aventures des héros qui baignent et se nourrissent de ce paradigme : Barjavel est, comme on l'a vu, très fidèle à la Tradition,
mais il va plus loin. Aux talents de Connaissance (abstraite) du futur dont dispose Merlin, il ajoute de savoureuses interventions
anachroniques sur la matière même du monde : l'exemple le plus frappant (et certains lecteurs m'ont confié que c'est ce qu'ils avaient retenu du roman !)
est la mise en place d'un réchaud à gaz chez Bénie, très exactement décrit comme l'objet moderne qu'offre Merlin. Également
l'apparition d'une source inépuisable de nourriture sous forme de boîtes de conserves en fer-blanc (n'oublions pas que la Cornouaille anglaise fut au XIXème siècle une importante
région minière fournissant ce métal... les landes sauvages autour de Tintagel sont encore hantées par des ruines de cheminées de mines désaffectées).
Cette solution à un problème bien humain n'est pas sans rappeler la miraculeuse mange-machine de La Nuit des temps, et le lien que l'on peut faire aussi
avec la manne biblique éveillera chez certains familiers des théories ésotériques des rapprochements avec le Graal lui-même...
Ces détails, qui pourraient sembler n'être que de purs amusements, enrichissent en réalité considérablement l'œuvre en tant que roman,
en lui faisant frôler le domaine de la science-fiction.
Effleurement qui n'est que tangentiel, mais dont la direction commune prise à ce point est celle d'une vision profonde.
Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie
que les amateurs de science-fiction connaissent sans doute bien [ voir http://www.chez.com/datoh/sf/auteur/clarke.html ],
et dont la véracité devient flagrante dès que l'on examine avec du recul la plupart des produits techniques de notre époque.
Mais Barjavel ne va pas plus loin sur cette voie dans son récit. Il ne suggère même pas une quelconque explication, et d'ailleurs les témoins
ou bénéficiaires de cette merveille n'en ont pas besoin et n'en demandent pas, tout comme l'utilisateur courant d'un téléphone ne s'interroge
jamais sur "comment est-ce possible ?". Seules les conséquences très terre-à-terre de cette facilité sont évoquées, elles ne
sont pas toutes positives : l'encombrement provoqué par les boîtes de conserves vides trouve certes une solution dans leur recyclage comme pots de fleurs,
mais les limitations esthétiques du procédé apparaissent vite.
Les "frottements de réalités" ou de "temporalités" suggérés (à noter aussi les fugitives mentions anachroniques de missiles et bulldozers, et celle d'un supermarché)
seraient bien familiers aux lecteurs de science-fiction pour qui voyages dans le temps, univers parallèles et repliements
ou singularités spatio-temporels font partie d'un jeu d'"hypothèses de base" du genre.
Comme on l'a vu, Barjavel, dans L'Enchanteur, ne va pas plus loin. Un autre auteur, Andre Norton, avait franchi ce pas
quelques années auparavant avec son roman Le Miroir de Merlin (titre original : Merlin's Mirror, New York: DAW, 1975,
paru en français aux éditions NéO n°81 en juillet 1983), faisant du héros éponyme un enfant d'extraterrestre utilisant
une technologie avancée pour ses interventions miraculeuses... Plus proche cependant de la Fantasy qui est le genre propre de cet auteur,
le roman - peut-être à redécouvrir - n'eut que peu de succès en France...
{ voir }.
Certes ils finissent bien par se transformer en dragons pour disparaître, mais ce réarrangement peut être vu avant tout comme une volonté de rendre la description sinon plausible, du moins plus "visualisable" par le lecteur,
sans faire appel à des images qu'il pourrait lui être difficile d'inventer.
Toute la démarche légendaire des Chevaliers de la Table Ronde, de leurs prédécesseurs et de leur "conseiller" qu'est Merlin,
vise une Quête profonde qui sous des dehors matériels (un vase...) est comme on le voit d'une très grande profondeur symbolique.
Démarche qui n'est pas sans évoquer celle des alchimistes, et il n'est pas étonnant que le psychologue Carl-Gustav Jung s'y soit particulièrement intéressé.
C.G Jung montre qu'en alchimie le vase est symbole d'idée mystique :
Il est toujours un, doit être rond, à l'image de la voûte céleste, afin que les étoiles, par leur influence contribuent à l'œuvre.
La Quête du Graal constitue aussi, et surtout, une image de cette lente et douloureuse maturation intérieure qu'il appelle le processus d'individuation.
Et ce symbole d'une si grande richesse est en fait la représentation du trésor caché dans l'âme humaine, dont la Quête revient
à s'ouvrir à la réalisation de Soi.
Comme toute Initiation, elle est personnelle et non directement communicable... On comprendra que je ne fasse qu'évoquer cette piste d'approfondissement,
et le visiteur intéressé pourra donc lire cet ouvrage et aussi consulter les liens suivants :
Les héros du roman de Barjavel sont essentiellement jeunes. Et, pour ceux qui en sont affectés, le vieillissement n'et pas vraiment commensurable au temps qui passe : Arthur et Guenièvre, jeunes gens au début du récit, deviennent de jeunes adultes ensuite, et le restent...
Les enfants (Lancelot, Galaad, Bénie) grandissent, mais il semble qu'un "âge-plafond" soit atteint au delà duquel le héros ne vieillit plus, ou bien qu'il a dépassé depuis tellement longtemps
qu'on en a oublié qu'il ait pu avoir été jeune, comme c'est semble-t-il le cas du roi méhaigné, de Pellès, de Bénigne...
Âge auquel Guenièvre d'ailleurs a senti s'éveiller ses premiers sentiments pour le roi Ban, comme elle s'en surprend elle-même lorsqu'elle rencontre Lancelot :
Et pour Passefleur :
Ce sont certes les âges de nubilité légale, mais je pense que le point n'est pas dans ce formalisme officiel.
Sans entrer dans des analyses biographiques et psychologiques qui ne pourraient d'ailleurs qu'être hypothétiques, on est
en droit de considérer que cela correspond à un âge-clé de l'auteur lui-même. Dans une interview pour
l'édition Le Tallandier du Journal d'un homme simple, il confie en effet (voir le document complet) :
Point-clé pour l'auteur ? Peut-être... et dans ce même document :
On pourra retrouver cette idée de l'auteur exprimée dans un reportage à propos de l'acteur Gérard Philipe, dont la mort prématurée, en pleine jeunesse, était selon lui en quelque sorte inévitable :
{ voir le texte de l'interview }.
La jeunesse même de Merlin, comme je l'ai signalé plus haut, contraste avec l'aspect sous lequel il est présenté
non pas tant dans la Tradition d'origine que dans les "adaptations" ultérieures ; c'est là un parti-pris de Barjavel, confirmé par cet étonnement qu'il confesse dans son dernier livre, Demain le paradis, évoquant le travail de recherche effectué pour ce roman :
Tout autant, et peut-être davantage, que ce qui est des thèmes, il n'est certes pas réaliste d'envisager l'étude,
fastidieuse d'ailleurs, de toutes les œuvres - tous genres confondus - s'inspirant du thème de
Merlin, ou plus généralement des mythes celtiques de la Quête du Graal et de la Chevalerie Arthurienne.
Il est plus directement intéressant de considérer la position de L'Enchanteur dans l'œuvre même de Barjavel, car sa place est toute particulière.
Au-delà de la Chanson de Roland, rajeunie dans Roland le chevalier plus fort que le lion (voir dans la bibliographie et la page "écrit" qui analyse l'œuvre),
Barjavel avait déjà fait état à plusieurs occasions de l'importance qu'il accordait au mythe du Graal et au cycle arthurien.
Dans La Faim du tigre, paru initialement en 1966, puis en 1972 (voir la page écrit qui présente
l'œuvre), il apportait une longue réflexion sur la religion, ou plutôt les religions, qu'il terminait par des considérations sur le Graal essentielles à la compréhension du développement qu'il leur apportera quinze ans plus tard dans L'Enchanteur :
Un autre roman aussi illustrait déjà l'importance de la légende arthurienne et en particulier le mythe de Merlin.
Le souvenir précis d'une enfance marquée par la mort de la mère et le cérémonial qui l'entoure est récurrent chez
Barjavel. Ici, il est l'occasion de lancer les pistes développées ultérieurement dans l'Enchanteur. Puis, la légende se matérialise peu à peu. Lors d'une promenade en forêt, Griselda, l'héroïne, découvre
et s'exclame
Dépositaire de la légende, la jeune fille devient maîtresse de l'histoire de son couple. Forte de sa connaissance,
elle conduit le jeu amoureux tout en initiant Shawn au mythe.
Vient ensuite l'allusion à l'épisode qui ouvrira l'Enchanteur et qui relate la rencontre de Merlin et de Viviane,
puis la fin de leur histoire :
Enfin, dernière phrase illustrant bien ce que Barjavel développera en 1984,
le Graal, c'est toi
image qu'il exploitera sous toutes ses facettes. Cette similitude entre Viviane et Griselda,
se double de l'ambiguïté de la licorne. Toutes deux ont en commun la farouche détermination de vouloir rester libre
Lorsqu'elle veut retrouver ce bonheur, les lieux s'évaporent et c'est l'amant qui s'apparente alors à l'enchanteur.
Grâce à ce jeu sur les identités Barjavel donne à ses personnages le souffle de la légende, légende à laquelle il
pourra enfin donner toute sa mesure en 1984.
Cette résonance des thèmes arthuriens qui apparaissait dans ces deux romans fut aussi accompagnée d'une chaleureuse déclaration d'enthousiasme
pour les personnages de Merlin et d'Arthur dans un article au Journal du Dimanche le 30 mars 1975, qui préfigure en l'annonçant la trame du roman qui sera publié dix ans plus tard.
{ lire l'article }
La procession du Graal - Illustration du programme L'été 1984 (du 21 Août au 1er septembre) sera l'occasion pour Barjavel de participer à la création avec Michel Philippe
d'un spectacle « Arthur roi de Bretagne » d'après son roman, dans le cadre du VIIIème Festival
National du Livre Vivant au Château de Fougères en Bretagne. À des festivités animant la fin de l'après-midi (tir à l'arc, jongleurs, musiques médiévale et bretonne, sauts d'anges)
et une parade initiatique introduisant le thème de l'Enchanteur, le grand spectacle livre vivant couronnait la soirée
en déroulant sept séquences :
Dans le programme du spectacle, on trouve l'évocation de la naissance de cette collaboration :
L'auteur, enthousiasmé par l'idée de voir s'incarner scéniquement son œuvre six mois après sa publication,
a bien voulu nous apporter sa collaboration, réécrivant quelques répliques qui nous permirent de pratiquer d'indispensables
coupures dans notre premier découpage dramatique du roman.
Tout cela peut paraître loin à présent, mais les souvenirs en sont encore vivaces chez certains. Et l'importance de la
réalisation pour l'auteur lui-même ne peut manquer de rappeler l'intérêt qu'il portait aux spectacles et le plaisir qu'il
avait à voir ainsi produit pour le public une adaptation de son œuvre.
J'ai pu retrouver quelques articles parus lors de la publication du roman, qui fut salué avec intérêt par des magazines ou revues
fort différents comme on va le voir. Oeuvre à part d'un auteur de science-fiction, il ne pouvait manquer
d'attirer l'attention de ses confrères mais aussi d'un public plus large, un peu comme le fit la Nuit des temps quelques quinze ans auparavant.
À Lyon, le journalisme Pierre Monier qui était en contact épistolaire amical avec René Barjavel réalisa, par cassette
audio interposée, une interview très complète peu après la parution du roman. Elle fut publiée dans le magazine L'Hebdo-Lyon
des 28 août et 6 septembre 1984. Les réponses que donne Barjavel aux questions très diverses qui lui étaient posées viennent
éclairer certains points, en particulier les "motivations" qui l'ont amené à écrire L'Enchanteur, dont le personnage clé
l'"obsédait" depuis de nombreuses années :
J'avais l'intention d'écrire ce que je pensais être la véritable histoire d'amour entre l'Enchanteur et
Viviane. C'était un vague projet que je n'aurais pas réalisé si je n'avais été indigné par la façon dont Merlin a été
traité par le cinéma : le fameux dessin animé américain, qui n'est pas méchant, simplement un peu « cucul »,
mais surtout le film de John Boorman : « Excalibur », qui a fait de Merlin une sorte de magicien gâteux, mangé aux mites.
Je sautais dans mon fauteuil en voyant ce film et je me suis dit qu'il fallait absolument tenter, dans le domaine de ma
faible influence, de réhabiliter Merlin et de le montrer tel qu'il fut : beau, malicieux, charmant et surtout jeune, de
la jeunesse des forêts, sans cesse renouvelée. Je me suis donc replongé dans la « matière bretonne ». J'ai pris
quelques épisodes et quelques personnages, j'en ai ajouté d'autres, j'ai recoordonné le tout en m'efforçant de donner à
cette version nouvelle de la quête du Graal un aspect vivant : toutes les adaptations et traductions que j'avais lues
jusqu'alors m'ont rendu un piètre service à la légende en adoptant un style « pseudo-archaïque », pour faire
« couleur locale », mais en momifiant du même coup les héros de cette aventure. À l'inverse, j'ai voulu insuffler
du sang vivant dans le corps de cette histoire magnifique. Bien que se déroulant aux environs du VIIè siècle, c'est un roman
actuel, écrit par un auteur d'aujourd'hui en langage de notre temps.
On pourra bien sûr avec le plus grand intérêt lire (la retranscription complète)
de cette interview.
Le Pélerin (hebdomadaire familial d'inspiration catholique devenu par la suite Pélerin-Magazine), le présentait quant à lui
de façon littéraire en mettant en avant les thèmes humanistes (n°5292 du 6 mai 1984) :
On dirait que René Barjavel veut nous aider à ne pas mourir de froid : il
sait inventer la légende et il en a, par don naturel, le ton qui est celui de
poésie ; on a pu s'en rendre compte en lisant ses romans. Quand il n'invente
pas la légende, il va la retrouver dans le vieux fond inégalé que les hommes, oi
ne sait quand, on ne sait qui, on ne sait pas comment, ont créé il y a très longtemps pour dire,
avec des personnages exemplaires, avec des mythes (oui, il faut bien utiliser les grands
mots !), les choses indicibles que sont le destin, l'amour, la mort, l'aventure,
la recherche de l'au-delà...
Lucien Cuissard.
Plus littéraire, Le Figaro du 11 mai 1984 (n°123444) présente dans sa page "Le monde des lettres"
une critique intitulée « Les sortilèges de Barjavel », par Jean Papillon, qui reprend les termes
de Barjavel lui-même dans sa présentation pour décrire le Graal et Merlin. Et de conclure :
Sans doute trouvères, bardes et troubadours peuvent-ils combler un certain vide dans notre
vie, dans notre cœur. C'est sans doute le plus beau sortilège de Barjavel.
Quelques mois plus tard, la revue Fiction (n° 354 - septembre 1984 : rubrique Livres, pages 155-156) saluait le dernier roman de celui qui fut l'un de ses collaborateurs des débuts et analysait :
Avec ce livre, René Barjavel nous invite à une plongée dans le temps, plus
de mille ans dans le passé, dans un monde féerique, un univers de vaillants
chevaliers, de fringants destriers et de belles dames, le tout marqué par le sens
du merveilleux propre à la littérature médiévale. L'Enchanteur, qui donne son
titre au roman, n'est autre que Merlin, le héros mythique de la Quête du Graal.
Frédéric Kurzawa Curieusement, c'était quelques mois auparavant que Fiction avait présenté (dans son numéro 349 de mars 1984) cet autre roman sur le thème de l'Enchanteur,
que j'ai mentionné précédemment, Le Miroir de Merlin, de l'américaine Andre Norton.
Ce roman reprenait les aventures et thèmes arthuriens (à l'exclusion du Graal) en jouant de l'intemporalité des personnages pour
produire une réflexion sur le Temps, et l'Espace.
Car l'auteur y entremêle délicatement réalité et légende, éléments existants et ceux inventés fantastique et science-fiction.
Ce qui en fait un livre très riche et fort complexe, empreint d'une méditation grave et d'une poésie rare, d'une sensibilité toute féminine.
Quelque peu oublié à présent, et peut-être difficile à retrouver (on pourra suive mes conseils...),
ce livre mérite un intérêt certain du fait de ces aspects et de sa qualité d'écriture.
Laissons enfin la parole à l'auteur lui-même, qui dans une interview pour France-Soir Magazine parue le 17 octobre 1984, explique comment l'écriture de L'Enchanteur s'est naturellement inscrite dans sa vision du monde et surtout des hommes :
(lire cette interview).
L'Enchanteur, la présente page et ses compléments ont été présentés par plusieurs pages du barjaweb
qui en abordent divers aspects ou ont annoncé leur publication initiale. On pourra s'y reporter avec intérêt car des
points particuliers s'y trouvent mis en avant :
Le Graal
PRÉSENTATION
Roman merveilleux
{ Meilleure vue de la première de couverture }
Titre original : L'Enchanteur
© Éd. Denoël, 1984
( Voir les autres éditions )
Dédicace :
RÉSUMÉ
EXTRAITS
Les SOURCES
Il ne faut pas oublier, non cité par Barjavel mais néanmoins essentiel pour la compréhension de certains thèmes,
l'œuvre de Geoffroy de Monmouth car c'est chez lui que l'on trouve la première apparition des héros de la Table Ronde.
Évêque de Saint-Asaph et historien britannique du XIIe siècle, il publia d'abord "Prophéties de Merlin" en 1134
puis "Histoire des Rois de Bretagne" (Historia Regum Brittaniae) en 1137, et enfin "La vie de Merlin" en 1150.
"Histoire des Rois de Bretagne" est censé être un ouvrage historique tiré de textes plus anciens auxquels avaient accès Geoffroy de
Monmouth et qui aurait disparu aujourd'hui. Beaucoup d'historiens mettent en doute l'affirmation de Monmouth lorsqu'il dit
s'appuyer sur des sources d'origines bretonnes et lui reprochent de les avoir inventées. Comme on ne peut prouver si oui ou
non Monmouth a inventé ces sources, on reste dans le doute : Arthur est probablement bien antérieur à Monmouth mais on ne peut
savoir de combien (voir [ http://www.kazibao.net/francais/forums/kagora/1168/read.php?post=1480 ])
Néanmoins, on trouve dans le texte latin [ voir ]
de Nennius (830) des récits d'exploits du chef celte Artorius, dont une bataille à la "Cité de la Légion" qui pourrait être
identifiée à Caerleon dont le nom celte signifie "Forteresse de la légion".
Il peut être intéressant de rapprocher cette religiosité (néo-)païenne, mais peut-être plutôt sorte de
syncrétisme absolu tolérant la cohabitation et même l'interdépendance des dieux, de la forme d'animisme japonais que Barjavel présente avec des termes très proches,
y compris par les aspects chevaleresques de la philosophie des samouraïs, dans son article du Journal du Dimanche du 18 décembre 1977 « Êtes-vous Kami ? » (voir).
sur Chrétien de Troyes
Il développe la trame narrative ou le caractère d'un personnage pour prolonger la symbolique du texte originel
et lui donner une résonance toute particulière.
Le traitement des personnages porte ainsi la marque d'une connaissance poussée des mythes et d'une faculté à les ressourcer.
Merlin le premier dont la complexité autorise Barjavel à jouer avec les diverses visions et versions de la tradition
(voir la section "Personnages" ci-après).
Mais également Lancelot et Guenièvre : leur première nuit d'amour donne à Barjavel l'occasion d'enrichir la légende.
Chrétien dit :
Le FIL DU RÉCIT
Le contenu en effet renvoie à la fois à l'aventure individuelle des chevaliers du cycle arthurien, à l'aventure humaine
de la Quête et au mythe de Merlin que Barjavel rend terriblement humain en faisant de son amour pour Viviane le thème central
du roman et la condition de l'accomplissement du Graal.
En suivant ces trois fils conducteurs, nous assistons à trois histoires qui s'imbriquent et se complètent pour brosser celle de l'humanité.
Il interrompt à nouveau son récit par une définition du Graal, celle de la légende christianisée
avant de mettre en présence Arthur blessé et inconscient, et Viviane.
Pour éviter que le jeune roi n'occupe les pensées de la toute jeune fille, Merlin décide de
Le festin qui suit la fin de la bataille et la victoire d'Arthur trouve son apothéose dans les fiançailles qui sont célébrées le lendemain entre Guenièvre et le jeune roi.
Le mariage d'Arthur et Guenièvre - Miniature du XVème siècle
En perdant sa virginité, Arthur
Mais vient alors la deuxième chance pour l'accomplissement du Graal, l'arrivée d'un nouveau chevalier, Perceval le
nice (le naïf). Il se présente à la cour d'Arthur après avoir quitté sa mère et l'avoir ainsi fait mourir de chagrin. Il tue l'Orgueilleux qui a insulté le roi et la reine et poursuit sa route.
Merlin se charge de son apprentissage et de lui inculquer force et valeurs chevaleresques. Il crée ensuite la Table Ronde entourée des cent cinquante sièges sur lesquels, peu à peu,
Barjavel introduit alors une figure féminine, Bénie, la fille d'une paysanne, qui va croiser la route de Perceval et passer
"une nuit chaste" avec lui. Merlin sait qu'un
Pendant ce temps, Lancelot a grandi
Les chevaliers doivent aller les réclamer à la Belle Géante, reine des Thuana qui vit dans son royaume souterrain.
Le temps est venu pour Lancelot d'être présenté à la cour d'Arthur, et pour la légende de s'accomplir en le mettant en présence de Guenièvre. Après son adoubement, sous le choc de sa vision de la reine, il s'enfuit. Ayant repris ses esprits, il vient s'excuser et se lance à la poursuite d'Arthur qui est parti vers le royaume des Thuana.
La troupe rencontre la nef enchantée sur laquelle repose une jeune fille endormie et l'épée
« qui a blessé le roi Méhaigné » puis s'enfonce dans les profondeurs de la montagne.
Elle en ramène les pierres levées et le dernier né de la reine, qui veut
Le rythme de la légende est à nouveau cassé avec l'introduction d'un épisode anecdotique fondé sur les anachronismes et un clin d'œil à l'ouverture d'un supermarché.
Après cette "pause", la vie courtoise reprend avec en point de mire un tournoi où Lancelot révèle sa supériorité sur les autres chevaliers.
Il est le Chevalier Blanc, devient
Dame, c'est vous, dit Lancelot.
Lancelot part loin de la reine pour tenter d'échapper à sa passion et tombe dans les griffes de Morgane qui essaie en
vain de le séduire. Avec l'aide de Viviane, il lui échappe et atteint la Douloureuse Garde où ont péri de nombreux
chevaliers. Il triomphe de l'épreuve et ne résiste pas à son désir de revoir Guenièvre. La reine fuit à son tour devant
l'emprise de ses sentiments grandissants et trouve refuge au Château de l'eau sans bruit.
Mais c'est également là où Lancelot a été conduit par Galehaut...
Premier baiser de Guenièvre et Lancelot sous les yeux malintentionnés de Galehaut.
En chemin vers la reine, Lancelot est enlevé par Morgane après avoir bu à la source de l'oubli.
Merlin refuse de confier l'éducation de Galaad à Viviane malgré ses demandes, car il ne veut pas rendre l'enfant vulnérable - comme l'était devenu Lancelot.
Guenièvre attend patiemment, le temps n'ayant aucune prise sur son être.
Retenu par Morgane, Lancelot, qui est devenu fou, peint sur les murs de sa prison les scènes d'intimité vécues avec Guenièvre, épanouie dans sa nudité.
Galaad retrouve Lancelot et la rencontre du père et du fils rend au premier sa mémoire et ses esprits perdus.
La reine a été condamnée à être brûlée vive. Tout ensuite se précipite ; Galaad court vers le Graal dont il doit sortir
vainqueur ; Lancelot vers la reine qu'il doit sauver. La bataille fait rage entre partisans des uns et des autres. Les
frères d'hier sont les ennemis d'aujourd'hui.
L'ultime bataille : frères hier, les chevaliers s'entre-tuent aujourd'hui. Mordred et Arthur périront
PERSONNAGES
Dans l'étude des personnages de L'Enchanteur :
Ou plutôt :
La construction narrative s'articule autour des couples et des figures qui les composent. Tous les itinéraires des
personnages s'élaborent en fonction de cet autre trouvé mais que l'on peut perdre si facilement. Qu'il s'agisse de
Merlin/Viviane, d'Arthur/Guenièvre, de Guenièvre/Lancelot ou de Perceval/Bénie, la référence au texte premier de
Chrétien de Troyes reste constante.
MERLINLe maître des métamorphoses
La conception de Merlin, traditionnellement par l'union
d'une pucelle et d'un incube,
sous les auspices de créatures démoniaques.
Les fins de Merlin
Image "traditionnelle"
de Merlin en vieux druide
On pourra trouver une étude complète des nombreuses déclinaisons du personnage de Merlin sur la page (en anglais :
[ http://www.britannia.com/history/biographies/merlin.html ].
VIVIANELa Dame du Lac
De l'autre côté de la forêt se trouve le château de Trécesson (propriété privée), que l'on dit hanté par une Dame Blanche,
jeune mariée enterrée vivante aux abords du château.
Le site de trouve sur la commune de Concoret (non loin de la route allant à Saint-Mahalon), et le château abrite le
[ Centre de l'imaginaire arthurien ]
qui fait revivre la légende, ses images et ses inspirations dans un cadre idéal.
Lieux mythiques
C'est bien ainsi que le comprend Barjavel, et il ne tente pas d'en établir de plus amples précisions.
Les tentatives de localisation de Logres s'accordent sur la notion très floue de Bretagne, Grande et Petite... :
le nom « Llœgr » (ou « Llœgyr ») désigne en gallois l'Angleterre dans son ensemble.
Mais le dictionnaire d'Oxford nous apprend aussi que :
Il est difficile d'en préciser davantage les limites géographiques pour le re-situer dans le cadre des aventures de Merlin.
On ne peut que rêver à un royaume autrefois riche et prospère, déchu et ruiné après les défaites arturiennes...
On pourra se reporter aux liens ci-après :
La colline du Tor, surmontée d'une tour en ruine
Faut-il y voir l'Île d'Avalon au dessus de la mer de brume ?Ruines de l'abbaye sous la brume.
Le Chalice Well (Puits du Calice),
source d'eau ferrugineuse rougeâtre.
Pour d'autres, plus sceptiques ou plus rigoureux, cette assimilation d'Avalon à Glastonbury
serait le résultat d'une confusion encouragée depuis les origines par le pouvoir et les rois d'Angleterre...
Selon eux, il faudrait la chercher au fond de la forêt de Brocéliande, ou bien dans l'Île aux Moines, en Armorique.
Mais la richesse de la Tradition y est incomparablement moindre qu'à Glastonbury...
Mais Avalon n'est pas - ou plus - de notre monde il est vrai... (voir [ une vision du rêve ])
Pour eux comme pour nous, et peut-être plus encore, la vie a ses difficultés et s'ils semblent avoir certains "pouvoirs", c'est que les lois
de cet univers sont différentes des nôtres, bouleversant les références des aventuriers... Merlin connaît ce peuple : Les Thuana, ses dignitaires (la Belle Géante), et il a provoqué l'expédition.
récurrent :
c'est la forme qu'ont, dans ses romans "apocalyptiques" (pour des raisons géométriques simples), les Refuges et Arches, et en particulier
dans La Nuit des temps, l'Abri d'or du pôle Sud et son Œuf central, coque ultime abritant la mémoire du monde disparu
et ses deux survivants endormis.
Avant de clore cette "porte" - en laissant la clé sur la serrure -
que j'ai ouverte par cette évocation que les deux aspects fiction technico-scientifique et merveilleux religieux,
auxquels les deux romans sont habituellement rattachés n'ont sans doute pas lieu d'être
disjoints de manière aussi tranchée dans l'œuvre de l'auteur, j'ajouterai une piste de réflexion
supplémentaire qui mènerait plus loin dans l'analyse psychologique et initiatique.
Ces lieux ronds de l'intérieur (c'est à dire que l'on voit normalement concaves), auxquels on accède à la suite d'une pénétration à travers
des obstacles certes difficiles, mais non infranchissables, chemin faisant passer par des
espaces intermédiaires rouges, pour atteindre le cœur où ce qui est révélé apporte, ou pourrait apporter sous une forme ou une autre
l'extase, ne serait-ce pas une transposition d'un acte d'amour sublimé au plan total ?
Et cette extase que Galaad exprime lors de l'acmé que provoque en lui sa découverte :
La LANGUE et LE STYLE
Le style : un mélange particulièrement marqué
Il instaure une codification narrative qui nous guide dans son univers légendaire. Les paragraphes en italique,
toujours explicatifs, comme celui qui ouvre le roman et se réfère à la légende, sont la marque de la présence de l'auteur.
On les retrouve également en cours de narration, comme une large parenthèse :
Des mots et des explications pour rendre un univers
Le vocabulaire : une richesse sous-tendue par des thèmes profonds
THÉMATIQUE
La QUÊTE DU GRAAL
Du mythe nous ne retenons la plupart du temps que la version christianisée,
que rapporte l'évangile (apocryphe) de Nicomède, qui le limite à la coupe
ayant servi à la Sainte Cène, puis recueilli le sang du Christ et devenue le calice du rituel catholique.
J. Markale rappelle que c'est :
Philippe Walter (Le Livre du Graal - Éd. La Pléïade) analyse :
Le Roi Pêcheur dont les deux mots accolés contiennent tout le bouleversement d'un monde où tout équilibre a disparu
(un roi chasse : pêcher c'est déroger à son rang comme le serait de travailler la terre), est le gardien du Château
magique. Blessé entre les jambes chez Chrétien de Troyes, sa souffrance est à l'image de la terre dévastée et stérile.
Le cortège du Graal se compose d'une procession de cinq jeunes gens qui traversent la salle.
Philippe Walter précise encore :
Viviane,
L'amour physique « n'est pas mal » et cependant il sera cause apparente de la chute de Lancelot
pour le Graal.
Ici le parallèle entre Viviane et Guenièvre doit être souligné. La reine ne connaît pas le plaisir, ni les joies de la
maternité
Quelques liens et références pour approfondir ce thème :
LE MERVEILLEUX ET LA MAGIE
Cette magie merlinesque - qui paraît telle aux yeux de ses contemporains (vis à vis du récit) ne serait pour nous que de la simple
technique. On ne peut s'empêcher de faire le rapprochement avec la phrase célèbre d'Arthur C. Clarke
Merlin serait un "voyageur temporel" qu'il n'aurait pas agi autrement !...
Parmi les autres anachronismes évoqués, le marteau-pilon ne fait qu'une apparition virtuelle, comme si
l'auteur, ou l'Enchanteur lui-même, jouait à cache-cache...
Chez Barjavel le Merveilleux n'est pas le Fantastique. Dans L'Enchanteur, mais aussi dans ses romans purement S.-F. de l'auteur, on ne trouve pas d'horrible monstre
ni d'extra-terrestres repoussants... L'auteur s'en est expliqué dans une interview pour la revue Horizon du Fantastique en 1970
( voir ce document).
L'auteur se permet ainsi par exemple de remplacer les deux dragons qui, dans les formes anciennes de la légende, causent la
ruine récurrente du château de Vortigern, par deux gros vers :
Selon son approche l'évolution légendaire d'une civilisation ou d'un groupe, telle que les légendes et mythes
s'en font le récit, est représentative de l'évolution individuelle de chacun. Et dans cette optique, la Quête du Graal,
quel que soit son résultat, est l'Initiation par laquelle tout individu passe - avec plus ou moins de succès - à certains âges de la vie
- ceux-là même qu'ont les héros des légendes.
Si les bases fondamentales de la théorie de Jung se trouvent rassemblées dans ses traités « Les Racines de la
conscience » et « Aïon », c'est son épouse, Emma Jung, qui a élaboré la plus importante
étude sur le Graal proprement dit dans un volume complet, achevé après sa mort par Marie-Louise von Franz qui le publia
en allemand en 1980 et qui fut traduit en français en 1988 :
« La Légende du Graal » (on pourra en [ voir une présentation : http://www.cgjung.net/mlvf/oeuvre/legende_graal.htm ])
De lecture passionnante mais très dense, ce monument de la psychologie des profondeurs soulève des points essentiels
dont le rapprochement avec l'œuvre de Barjavel éclaire bien des aspects. On notera toutefois que Jung s'intéresse à l'aspect initiatique et symbolique
de la Quête et de ses personnages, et que la figure de Merlin y est étudiée dans cette optique, pour laquelle
ses relations avec Viviane sont considérées comme "hors sujet". L'ouvrage se termine néanmoins par une
{ intéressante exégèse } à propos de l'espluméor
dont le mystère du sens semble être significatif en lui-même.
LA JEUNESSE
Curieux phénomène mais parfaitement cohérent avec le reste de l'œuvre barjavélienne dont certains romans précisent les étapes marquantes :
Barjavel continuateur de lui-même
Dans Les Jours du Monde (1977) (voir dans la bibliographie), on trouvait une allusion directe à ce qui deviendra la trame narrative de L'Enchanteur
quelques années plus tard. C'est par le truchement d'un jeu subtil qui mêle imaginaire, féerie et souffrance de l'enfance,
que l'évocation surgit. Le personnage mis en scène est le petit Jonathan Green alors enfant.
Johan refusant
d'entendre la nouvelle :
Un spectacle donné à Fougères
Dessin de Lotte Reiniger pour un livre anglais
(King Arthur And His Knights)
On pourra voir
{ une présentation de cet événement }, extraite du programme officiel, ainsi que
{ le générique technique du spectacle }.
CRITIQUES PARUES LORS DE LA PARUTION DU ROMAN
L'Enchanteur, c'est Merlin, celui qui se répandait alors dans la Bretagne, ou plutôt les Bretagnes, en accumulant
les merveilles. Il ne pouvait être que beau, jeune, séduisant, charmeur,
et il était donc tout cela, mais aussi il faisait le bien. Tout ce qu'il faut pour
un conte, pour l'enchantement des grands enfants que nous devrions rester. René Barjavel est parti à sa
suite, dans les vieux livres, et c'est ainsi que, pour notre plaisir, il ressuscite les
héros et les héroïnes qui appartiennent à la « Geste ». Voici Merlin et ses
métamorphoses, voici Viviane, la femme aimée, et voici Perceval, Lancelot du Lac, le roi Arthur, Guenièvre
et Galehaut, et Malehaut, et Passe-fleur. Toute une procession en armes ou en habits de cour, en guerre ou en
amour, et ce monde de légende s'active autour d'une grande cause mystérieuse : la quête du Graal.
Le vase aurait contenu le sang du Christ recueilli par Joseph d'Arimathie, mais la légende y verse aussi le sang d'Adam, le Vivant. Le Graal se dérobe à la ferveur des chevaliers sans peur et sans
reproche ; il ne sera révélé qu'à celui d'entre eux qui serait pur et il ne se révèle pas. C'est l'épreuve de l'humanité en
quête de bonheur et de sens.
C'était le temps de la grâce, en quelque sorte. Aux épées succéderont les écus, prédit Barjavel. L'histoire
humaine est tellement humaine qu'elle en oublie le rêve, l'idéal, le Graal qui l'élève au-dessus d'elle-même. Barjavel
chante les hauts faits ; il exalte le merveilleux comme une chose de toujours et il y ajoute son humour, sa
fantaisie, sa chaleur joyeuse ; il est capable de faire comme Merlin et d'ailleurs il nous enchante. On vole, on
plane, on s'attendrit, on compte les coups d'épée et on sourit parfois : c'est trop beau !
Barjavel ne se contente pas, pour autant, de bâtir un doublet de l'œuvre de
Chrétien de Troyes ou du cycle des récits arthuriens. Il nous propose une
variation subtile dans laquelle son style poétique et son humour se fondent à
la naïveté et au charme des récits épiques que nous a légués le moyen-âge. Le
cadre féerique et fantastique de ces légendes médiévales nous est fidèlement
restitué, servi par une plume enchanteresse dans un style agréable qui nous
séduit de la première à la dernière page. L'auteur parvient à insuffler la vie à ces
personnages légendaires et à nous rendre contemporains de leurs multiples aventures.
Comme dans les précédents récits de Barjavel, on retrouve ici cette situation
conflictuelle entre les personnages principaux, dans le cas présent entre Merlin
l'Enchanteur et la belle Viviane. L'amour impossible (à consommer) entre Merlin
et Viviane sert de trame à cette histoire. Le temps n'a pas de prise sur eux, car
ils jouissent de pouvoirs surnaturels, mais l'amour leur est refusé sous peine
de perdre ces pouvoirs. C'est le problème de l'incommunicabilité qui resurgit
une fois de plus et qui traverse tout le livre.
À l'heure où fleurissent un peu partout les récits d'heroic fantasy, pas
toujours très réussis, avec leurs héros stéréotypés issus d'un même moule, il
serait bon de se plonger dans ce livre pour avoir une vision plus intelligente et
plus poétique de ces chevaliers légendaires et de ces pays fabuleux que
l'imagination féconde de Barjavel a su faire revivre pour notre plus grand plaisir.
CRITIQUES DES VISITEURS
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